Le Journal
International De Victimologie
|
@idez-nous
à mieux comprendre qui consulte cette page (bref questionnaire anonyme
destiné a la direction du JIDV) |
|
Vous êtes : ■un(e) professionnel (lle) ■ un(e) étudiant(e) ■ une victime ■ un proche d’une victime ■ autre |
Année 1, Numéro 1, Octobre 2002 JIDV.COM
ARTICLE SÉLECTIONNÉ : 5 ans
(2008) du JIDV
ARTICLES
Complications thérapeutiques suite au traitement EMDR
chez un vétéran traumatisé
|
|
||||||
|
par BRUNET, A. |
|
||||||
|
Ph.D., département de psychiatrie, Université McGill et Centre de recherche de l'Hôpital Douglas, 6871 boulevard LaSalle, Verdun (Qc) Canada, H4H 1R3. |
|
|
RESUME Il s'agit d'une étude de cas concernant une personne ayant vécu un épisode dissociatif sévère suite à une séance EMDR. Un seul article bref a, à ce jour, documenté les réactions adverses susceptibles d'être induites par EMDR... Sans parti pris, il semble essentiel à l'auteur de réfléchir sur les contre-indications que peuvent susciter la psychothérapie EMDR, tout comme sont étudiées les contre-indications des autres psychothérapies. MOTS-CLES EMDR - contre-indications - psychothérapies - brèves |
|
Retour au sommaire du JIDV 2002 1 (1) |
Le
traitement EMDR (Eye movement desensitization and reprocessing) est une
intervention clinique récente considérée comme efficace dans le traitement du
trouble de stress post-traumatique (Chemtob,
Tolin, van der Kolk, & Pitman, 2000). Selon ses partisans, à
l'exception des troubles dissociatifs, même les individus souffrant d'un
trouble de personnalité sévère sont susceptibles d'en bénéficier (Shapiro, 1995; p.16). À notre
connaissance, il n'existe qu'une publication (Kaplan & Manicavasagar, 1998) portant spécifiquement sur
certains effets négatifs (des attaques de panique) pouvant survenir lors du
traitement EMDR. Nous voudrions rapporter un autre cas de complications
importantes, en l'occurrence un épisode de flash-back sévère chez un vétéran
ayant un trouble de personnalité limite.
Un
marines des États-Unis, âgé d'une vingtaine d'année et originaire d'Amérique
Centrale, fut la victime d'une opération secrète, alors qu'il était en vacances
dans son pays natal. Il fut capturé et torturé pendant plusieurs jours, et bien
qu'un conseiller militaire américain ait été sur les lieux, il refusa de le
reconnaître, le laissant donc à ses tortionnaires. Après plusieurs jours de
privations et sévices, incluant des sévices sexuels, le soldat réussit
finalement à s'évader et, éventuellement, à rentrer chez lui aux États-Unis.
Après quelques années de fonctionnement très marginal, il fut déchargé de ses
fonctions et déclaré inapte à 100% suite à un diagnostic de stress
post-traumatique (TSPT) relié à cette expérience.
Conséquemment
à cette mise à pied, il fut traité dans un Centre Médical destiné aux Vétérans
(VA Medical Center), suite à son diagnostic de TSPT, mais aussi de dépression
majeure et d'abus de substance, avec en corollaire une importante irritabilité
et une grande difficulté à faire confiance à autrui. Au moment de notre
évaluation, ses symptômes de TSPT incluaient des cauchemars de violence
physique et sexuelle envers sa personne, ainsi que des pensées intrusives de
tortures ou meurtre envers autrui. Il fut également diagnostiqué comme ayant un
trouble de la personnalité limite. Ce patient était sobre depuis deux ans et ses
symptômes dépressifs étaient sous contrôle à l'aide d'une pharmacopée. Le
patient participait sur une base hebdomadaire à des sessions de gestion de la
colère (anger management class) et une thérapie psychodynamique individuelle
hebdomadaire était en cours. C'est dans ce contexte que le patient demanda une
évaluation afin d'essayer l'intervention EMDR, en guise de complément à son
plan de traitement actuel. Aussi loin que l'on puisse remonter, d'après
l'équipe soignante qui le connaissait bien, le patient avait toujours été
coopérant dans son traitement. Il était considéré comme une personne
intelligente et motivée. Le niveau élevé de souffrance du patient fût un
facteur qui joua en faveur d'un essai EMDR.
Une
évaluation de trois séances fut effectuée par un psychologue (certifié EMDR)
avant de débuter le traitement EMDR de façon formelle. Le patient nia avoir
jamais eu une expérience dissociative ou des flash-backs. L'anamnèse indiquait
une hospitalisation après un geste suicidaire, plusieurs années plus tôt. Il
n'y avait aucun antécédent de psychose. Suite aux trois séances, l'alliance
thérapeutique semblait adéquate, le patient était coopérant et affichait un
niveau de confiance acceptable envers son thérapeute. Aucun bénéfice secondaire
n'avait été identifié en relation avec sa requête.
Durant
la première séance EMDR, le patient semblait bien répondre aux modalités du
traitement, à l'exception près que son niveau de détresse subjective (SUDS) resta
fort élevé tout au long de la séance. Quoi qu'il en soit, il quitta la première
séance satisfait.
Une
semaine plus tard, lors de la seconde séance, le vétéran rapporta que la
première séance EMDR l'avait aidé à reconsidérer plusieurs aspects de son expérience
de torturé, et avait fait resurgir du matériel utile pour sa thérapie
individuelle. Il était également satisfait d'annoncer que ses cauchemars
avaient diminué, passant de presque chaque nuit à aucun cauchemars durant les
quatre dernières nuits de la dernière semaine. Le psychologue et le vétéran
décidèrent d'un commun accord, de poursuivre prudemment les séances EMDR. Le
patient était à ce moment dans un état stable et n'était visiblement pas sous
l'effet d'une quelconque substance.
Peu
après le début de la deuxième séance, le patient devint de plus en plus agité
et submergé tandis qu'il se remémorait son expérience de torture. Malgré les
multiples tentatives d'apaisement du psychologue (par exemple, ne pas rester
fixé à la même image/sensation/pensée en poursuivant les mouvements avec les
doigts; faire rétrécir mentalement l'image angoissante, jusqu'à ce qu'elle
disparaisse; aller se réfugier dans un lieu imaginaire apaisant et sûr,
contrôler sa respiration, etc.), toutes ces tentatives se soldèrent par un
échec. Le patient devenait de plus en plus replié sur lui-même, et ne répondait
plus aux questions du psychologue. Figé, les yeux clos, secoué de spasmes et
transpirant abondamment, il se mit alors à agir et à se sentir comme si il
était à nouveau torturé, gémissant, et parlant dans sa langue maternelle, à ses
bourreaux imaginaires. Dans un état agité et confus, le patient fut escorté aux
urgences psychiatriques (le pavillon voisin) par la sécurité, ou il fut pris en
charge par le psychiatre de garde. Étant donné son agitation croissante et son
état de confusion, on dut sangler en quatre points le patient, jusqu'à ce qu'un
sédatif (lorazepam) l'eut calmé.
Durant
les heures et les jours suivants, le patient était de nouveau bien orienté.
Cependant il demeura en état de détresse suicidaire en raison de la vivacité
des images intrusives de ses tortures sur lesquelles il sentait qu'il avait
perdu tout contrôle. Le patient, qui se rappelait les circonstances de son
flashback, devint par la suite homicidaire envers le psychologue traitant,
qu'il tenait pour responsable de ses tourments. En raison de cette attitude, il
fut hospitalisé en cure fermée pour 10 jours. À aucun moment durant son
hospitalisation, il ne montra de signes de psychose réactive brève. Le patient,
une fois engagé par un contrat de non passage à l'acte suicidaire et
homicidaire, put reprendre son traitement antérieur en consultations externes.
Neuf mois plus tard, il n'avait pas eu d'autre épisode similaire à celui durant
la séance EMDR. Il avait retrouvé son état mental et son niveau de
fonctionnement préalable aux séances EMDR.
Contrairement
à l'idée reçue, selon laquelle la technique EMDR peut être utilisée avec des
patients ayant un trouble sévère de la personnalité, nous croyons que l'application
de cette technique chez ces patients, comporte des risques, à ce jour, peu
documentés. La technique EMDR peut réactiver des émotions et les images reliées
à la scène traumatique qui s'avèrent impossible à contenir pour certains
patients, comme l'atteste l'histoire de cas que nous avons présenté.
D'après
nos recherche, à l'exception de la lettre publiée par Kaplan et Manicavasagar
(1998), il n'existe pas de documentation sur les effets adverses ou
contre-indications liés à l'usage de la technique EMDR, sauf en ce qui concerne
les troubles dissociatifs (voir Shapiro, 1995). Pourtant, des complications ont
été rapportées avec bon nombre d'interventions psychologiques ou psychosociales
proposées pour le traitement du TSPT. C'est le cas, notamment, de l'immersion (Pitman et al., 1991), de la thérapie
cognitivo-comportementale (Wells &
Dattilio, 1992), de l'hypnose (Barber,
1998), voire même de la relaxation (Jacobsen & Edinger, 1982), et de l'écriture (Gidron, Peri, Connolly, & Shalev,
1996).
L'intervention
EMDR est un traitement relativement récent dont, il nous semble, les
contre-indications restent à définir en dehors de tout parti pris. En dépit de
certaines assertions suggérant que la technique EMDR puisse être utilisée sans
risque avec des patients ayant des troubles de personnalité sévères (Shapiro,
1995) nous estimons que les risques et les bénéfices du traitement EMDR doivent
être judicieusement discutés et soupesés avec certains patients plus fragiles.
Nous sommes d'avis que les professionnels qui exercent dans un lieu ou une
assistance immédiate n'est pas disponible (par exemple, en cabinet privé) doivent
connaître les risques, sans doute rares mais importants, auxquels ils
s'exposent, ainsi que leurs patients.
Bibliographie
Barber,
J. (1998). When hypnosis cause trouble. International Journal of Clinical and
Experimental Hypnosis, 46(2), 157-170. [retour]
Chemtob,
M., Tolin, D. F., van der Kolk, B. A., & Pitman, R. K. (2000). Eye Movement
Desensitization and Reprocessing. In E. B. Foa & T. M. Keane & M. J.
Friedman (Eds.), Effective Treatments for PTSD (pp. 139-154). New York:
Guilford. [retour]
Gidron,
Y., Peri, T., Connolly, J. F., & Shalev, A. Y. (1996). Written disclosure
in posttraumatic stres disorder: is it beneficial for the patient? [letter].
Journal of Nervous and Mental Disease, 184(8), 505-507. [retour]
Jacobsen,
R., & Edinger, J. D. (1982). Side effects of relaxation treatment. American Journal of Psychiatry,
139(7), 952-953. [retour]
Kaplan,
R., & Manicavasagar, V. (1998). Adverse effect of EMDR: A case report. Australian & New Zealand
Journal of Psychiatry, 32(5). [retour]
Pitman,
R. K., Altman, B., Greenwald, E., Longpre, R. E., Macklin, M. L., Poire, R. E.,
& Steketee, G. S. (1991). Psychiatric complications during flooding therapy
for posttraumatic stress disorder. Journal of Clinical Psychiatry, 52, 17-20. [retour]
Shapiro,
F. (1995). Eye movement
desensitization and reprocessing: Basic principles, protocols, and procedures.
New York: Guilford Press. [retour]
Wells,
A., & Dattilio, F. M. (1992). Negative outcome in cognitive-behaviour
therapy: a case study. Behavioural
Psychotherapy, 20(3), 291-294. [retour]
Copyright
2002 - Tous droits réservés - Journal International De Victimologie