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Journal International De Victimologie - International Journal Of Victimology

Dimanche
27 Juillet 2008
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Home Archives JIDV 02 Themba Lesizwe : Une réponse de la société civile sud-africaine à la problématique de la violence et de son impact psychosocial sur le développement et la consolidation démocratique

Themba Lesizwe : Une réponse de la société civile sud-africaine à la problématique de la violence et de son impact psychosocial sur le développement et la consolidation démocratique

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INSTITUTION

Auteur

Directeur de Themba Lesizwe, The South African Network of Trauma Service Providers

Résumé 

Il est généralement admis que les statistiques sud-africaines  reflètent comparativement de hauts niveaux de violence et en moyenne un fort pourcentage de Sud-Africains est victime  de violence et d’actes criminels violents. Il a été démontré à maintes reprises que les enfants, les femmes, les personnes âgées, les réfugiés et demandeurs d’asile et les travailleurs migrants sont particulièrement vulnérables. Le coût économique et social de cette situation et la menace que cela représente pour la consolidation de la jeune démocratie sud-africaine ont également été largement documentés ; cependant, le coût psychosocial de tels niveaux de criminalité et de violence reste largement sous-estimé. Depuis deux ans, la société civile s’est organisée  autour d’un programme commun afin de pouvoir assurer un la mise en œuvre d’une politique compréhensive de soutien aux victimes qui se veut renforcer la professionnalisation, l’accessibilité et l’affordabilité des services psychosociaux à destination des victimes de la criminalité et de la violence.

Mots-clés

Afrique du Sud, violence, société civile
 

 

L

es niveaux élevés de criminalité dont l’Afrique du Sud souffre aujourd'hui peuvent être attribués à la pauvreté dominante et aux violations des droits de l'homme commises sous l'apartheid. La destruction du tissu social, la déshumanisation des rapports sociaux, la commodification d’une classe (majoritaire) de la population à des fins productivistes ont engendré une situation de détresse morale et de pauvreté économique particulière à cette partie du monde qui se trouve de plus frappée de plein fouet par une progression rapide du SIDA (la plus rapide de l’Afrique australe).

Criminalité et  violence -et leurs effets néfastes pour la société- sont ainsi devenues l’objet principal d'un nombre croissant de politiques gouvernementales ainsi que de nombre d’interventions de quantité d’organisations non gouvernementales opérant dans le pays.

Le bouillonnement d’idées qui suivit la transition démocratique de 1994  a permis l’émergence de politiques publiques progressives et l’affirmation (constitutionnelle)  de droits reconnus nulle part ailleurs. Ainsi, une politique Nationale de Prévention de la Criminalité (National Crime Prevention Strategy ou NCPS), dont l’un des quatre piliers fut le concept de « Victim Empowerment », vit le jour en 1996. Nombreuses sont les difficultés à reproduire en langue française ce concept si spécifique à la transition démocratique en Afrique du Sud. A l’époque, tout ce qui était précédemment défavorisé par le système, se trouva être l’objet de politique « d’Empowerment[1]».

La politique de « Victim Empowerment », se veut résolument différente de par sa nature, sa portée, son fonctionnement et son cadre conceptuel, des politiques d’assistance et de soutien aux victimes telles qu’elles sont connues en Europe ou en Amérique du Nord.  

Tout d’abord, cette politique est clairement fondée sur un changement de  paradigme en ce qui concerne la relation entre criminalité, violence et justice : à la justice rétributive, le gouvernement substitue un modèle de justice restitutive qui encourage le dialogue et la réconciliation, attribue les rôles principaux aux victimes et auteurs des crimes et non aux procédures et personnel judiciaires. Le succès de ce modèle se mesure par le degré de responsabilité assumé par les coupables, par le degré de satisfaction des besoins des victimes et par le degré de « retour » aux conditions  antérieures à l’incident – y compris en ce qui concerne les relations interpersonnelles.

De plus, la nature multidisciplinaire et multisectorielle des interventions à mener en faveur des victimes est clairement privilégiée : on préfère un modèle de services intégré à la fragmentation des services qui contribue à la victimisation. La nouvelle politique attribue ainsi des responsabilités aux ministères de la Santé, de la Solidarité et des Affaires Sociales, de l’Education et à la Société Civile, qui s’ajoutent à celles, traditionnelles, des ministères de la Justice, de la Police et de l’Administration Pénitentiaire. Les initiatives en faveur des victimes sont d’ailleurs gérées par un comité national paritaire représentant les différents secteurs susnommés avisés par neuf comités paritaires provinciaux.

Enfin, cette avancée politique dans le soutien aux victimes se déroule  dans un contexte de révision  et de création législative et institutionnelle ayant trait à la quasi-totalité des aspects de la vie en société. Les politiques de l’Education, de la Santé, de la Fonction Publique, de la Défense,  de l’Aménagement du Territoire, etc. sont ré-examinées  afin d’essayer de remédier aux  dysfonctionnements et déséquilibres hérités du régime raciste en place depuis 1948. Toutes ces politiques contiennent des éléments visant à « réhabiliter » les victimes de l’apartheid. A noter dans cet ensemble institutionnel, la création de la Commission de la Vérité et de la Réconciliation[2]qui aura une grande influence sur le discours sur les victimes  de violations  des Droits de l’Homme pré-94 et sur la problématique des réparations. Il est d’ailleurs navrant de constater que la Commission ne semble aujourd’hui pas être en mesure de tenir ses promesses de réparations (financières, symboliques et sous la forme de soutien psychologique gratuit) aux victimes en échange de leur participation à ce processus de justice transitionnelle.

Themba Lesizwe, « Espoir de la Nation » en Zoulou,  est le nom d’un réseau associatif  sud-africain dont l’activité principale est la consolidation du secteur d’assistance psychologique aux victimes. Le réseau a été établi en novembre 2000 par quatre organisations  «championnes » du soutien aux victimes[3]et qui depuis plusieurs années déjà, opèrent  en faveur des victimes des violations des droits de l’homme, de la répression, de la torture, des violences policières ainsi que des violences interethniques.

Le réseau a établi un bureau de coordination et un programme commun en mai 2001. Il opère grâce au généreux soutien de bailleurs de fonds multilatéraux (Commission européenne), bilatéraux (République d’Irlande), du soutien du gouvernement Sud Africains (Ministères de la Santé et du Développement Social) et de donateurs ad hoc. Aujourd’hui, Themba Lesizwe regroupe plus de soixante-dix organisations non gouvernementales à travers le pays et est également le secrétariat du réseau régional d’assistance aux victimes[4]. Il est devenu en deux ans un partenaire incontournable du gouvernement dans la mise en œuvre de sa politique d’aide aux victimes.

Les principes fondateurs du réseau se font l’écho de la politique gouvernementale à la mise en œuvre de laquelle il participe aux niveaux national et provincial. L’approche du réseau est centrée sur la victime et vise à réduire l'impact psychosocial de la violence en en brisant le cycle. Une telle approche se veut participer de manière holiste au développement humain ainsi qu’à la réduction de la pauvreté et est ancrée dans une stratégie sociale de prévention et de lutte  contre la violence et la criminalité.

Le concept de « Victim Empowerment » que l’on traduira ici par « assistance aux victimes » à défaut de mieux se définit comme suit : “… il s’agit d’un processus qui vise à investir les victimes (y compris les auteurs de crimes) des pouvoirs et des ressources qui leur sont nécessaires, en leur facilitant l’accès aux services existants et en créant l’environnement nécessaire au déploiement de leurs propres ressources et potentiel. On vise ainsi à la reconstitution (par les victimes et auteurs de crimes eux-mêmes) de leurs réseaux de soutien traditionnels (familiaux et communautaires), leur offrant ainsi la possibilité d’exprimer leurs propres choix et à d’affirmer leur sens des responsabilités.”

Les programmes locaux d’assistance aux victimes (individuelles ou collectives) visent donc à faciliter leur accès à quantité de services (médicaux, psychologiques, légaux, medico-légaux, administratifs) après qu’elles aient subi dommages, traumatismes et/ou privations matérielles à la suite de violences, de crime, de catastrophe naturelle, d’accident collectifs ou bien du fait de conditions socio-économiques défavorables, afin de restaurer les liens sociaux distendus par la violence et la criminalité et de re-construire une société saine, pacifique et économiquement viable.

Les services disponibles visent particulièrement les tranches de population qui n’ont pas accès aux services -pour des raisons géographiques et politiques, ou souvent une combinaison des deux facteurs -ou qui ne sont pas en mesure d’identifier les services adéquats.

Les services en question comprennent les services dits d’urgence psychologique, de soutien psycholoqique de longue durée, de diagnostic et de recommandations (« referrals »), d’information sur les droits des victimes, de facilitation des processus judiciaires (accompagnement, soutien légal, soutien psychologique  lors du processus judiciaire y compris lors des auditions et des délibérations visant à la libération anticipée des condamnés). Ils comprennent également des  services de conférence et de médiation victime/coupable, l’établissement de  mesures et politiques de prévention,  etc.

Ces services devraient par définition être faciles d’accès, intégrés (interdisciplinaires et multisectoriels), holistes, transparents, sensibles aux situations des victimes (« Victim-centered »), adéquats et professionnels.

 

Les programmes de “victim empowerment” se doivent d’opérer aux niveaux de l’individu, des relations entre individus ainsi qu’aux niveaux communautaires, sociétaux et systémiques. Ils englobent les problématiques suivantes:

·                 Les problèmes associés aux violations des Droits de la Personne et à la nécessité pour les victimes de recouvrer leur intégrité mentale et physique ;

·                 Le développement de stratégies visant à survivre à tout traumatisme (résilience) ;

·                 La réduction des effets secondaires liés à tout traumatisme y compris ceux liés a la victimisation secondaire ;

·                 L’éducation et l’accès aux droits (droits politiques traditionnels, droits des victimes et droits socio-économiques);

·                 L’identification  et la transformation de la culture et des cycles de la violence ;

·                 La développement de stratégies de prévention de toute transgression, violation, victimisation primaire et secondaire ;

·                 La prévention des traumatismes par procuration et de l’épuisement (« burn-out ») des intervenants du secteur.

Les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont donc simples :

·                    Plus de 90% de la population, qui de plus souffre de facteurs liés au sous-développement et à la pauvreté, n’a pas accès aux services de santé mentale

·                    La population est particulièrement traumatisée du fait de son passé économique et politique. Ainsi, les intervenants doivent gérer une occurrence élevée de traumatismes dit complexes liés aux instances de tortures, de détentions arbitraires accompagnées de violence, d’assassinats politiques. Certaines catégories de la population sont particulièrement traumatisées du fait de leurs activités politiques ou paramilitaires durant la lutte contre l’apartheid, comme par exemple, les membres des armées secrètes des forces de libérations aujourd’hui démobilisées et dont le niveau de frustration et de désenchantement est fort élevé[5].

·                    Le taux de criminalité est particulièrement élevé avec une forte incidence de crimes violents (assassinats, viols, vols a mains armées, etc.) à tel point que « l’expérience de devenir une victime d’actes criminels violents est devenue l’une des caractéristiques statistiques normale pour le Sud-Africain urbain »[6]

·                    Les dysfonctionnements des services publics de la justice, de la santé et de la police font que les risques de victimisation secondaire sont extrêmement importants.

·                    Le nombre insuffisant de personnel formé au soutien aux victimes et les carences de leur formation sont à la source d’un taux élevé de traumatisation par procuration (« vicarious trauma ») accrue par la sur-médiatisation de la criminalité et de la violence.

·                    L’absence de qualifications reconnues et accréditées par les instances nationales (en dehors des formations diplômantes offertes en psychologie ou psychiatrie par les universités)

·                    L’absence de normes et standards minimaux pour ce type de services de soutien psychologique ou pour les centres offrant ces services

·                    L’absence de modèle d’intervention indigène et prenant en considération les  diversités culturelles et linguistiques de la population ainsi que des niveaux disparates d’alphabétisation.

Dans ces conditions, et bénéficiant d’un contexte politico-légal favorable, Themba Lesizwe a tenté de définir un programme stratégique définissant des priorités d’interventions censées répondre aux problèmes  énoncés ci-dessus tout en maintenant ses objectifs de développement : mesurabilité, durabilité, efficience et efficacité économique.

Pour faire face au legs de violence et faire face au niveau élevé et soutenu de criminalité, le réseau a mis en place une stratégie en 8 points sur 4 ans :

1.   l’expansion du réseau aux zones ne disposant pas encore de structures d’accueil et d’assistance aux victimes par le biais d’un système d’affiliation qui permet une évaluation qualitative  et quantitative des services offerts, des locaux et matériels disponibles, des besoins de formation et de supervision professionnelles du personnel intervenant, dans le but d’accroître le maillage national;

2.   la formation d’un comité d’experts pour le développement  et la certification de qualifications diplômantes reconnues par les autorités publiques dans le secteur de l’assistance aux victimes en ligne avec la politique gouvernementale de développement des compétences[7] pour tous les intervenants du secteur (y compris bénévoles) et en relation avec les qualifications internationales ;

3.   le développement et la mise en œuvre d’un système informatique de gestion de données permettant la collecte d’informations quantitatives et qualitatives ayant trait à la provision de services aux victimes et offrant des possibilités de gestion de fichiers de clients sur le long terme. Ce système permet de rassembler des données nationales extrêmement détaillées relatives à la composition démographique des bénéficiaires, à la nature des événements traumatogenes et leur impact traumatique et à la symptomatologie. Cela permettra d’améliorer  largement la capacité d’analyse et de recherche du secteur et de mettre en place une meilleure allocation des (rares) ressources disponibles; 

4.   le développement de normes et standards minima pour la provision de services de type psychosocial à tous les niveaux d’interventions et pour les différents types de services  (soutien psychologique précoce ou suivi des blessés psychiques) et pour toutes les catégories de personnels (du personnel médico-légal au policier, en passant par les travailleurs sociaux et bénévoles) et/ou d’institutions (commissariat de police, cour de justice, hôpital, foyer, centre spécialisé, etc.) ;

5.   l’analyse, le développement et la réplication de modèles dit « best practices » afin de tester et d’évaluer les modes d’interventions les plus efficaces ;

6.   une implication continue dans le développement législatif et administratif des diverses politiques ayant trait aux victimes (Charte des Droits des Victimes, reforme du Fond de Compensation des victimes, Project de loi sur les crimes sexuels, l’instauration de tribunaux spéciaux pour crimes sexuels, la reforme du code de procédure pénale, législation sur la protection de l’enfance, sur la justice juvénile[8]) ainsi que la mise en œuvre d’une politique de pression  pour assurer l’intermédiation continu des intérêts des victimes ;

7.   la mise en place d’un dispositif permettant l’échange accru d’informations (notamment littérature scientifique et clinique) entre les autorités administratives concernées (santé principalement et judiciaires), les universités et le réseau associatif  par le biais d’une conférence annuelle et de diverses publications. Le réseau a aussi pour vocation de développer la dissémination rapide d’information particulièrement celles liées a la prise en charge de l’urgence medico-psychologique en cas de catastrophes naturelles, d’accidents collectifs ou autres situations d’urgence impliquant un grand nombre de victimes.

8.   Themba Lesizwe opère également un fond de soutien aux ONG locales actives dans le secteur sur la base d’appel à propositions. Il octroie ainsi plus d’1,5 millions d’Euros de co-financements par an à des initiatives issues de régions les plus enclavées ou particulièrement désavantagées.

Dans l’Afrique du Sud contemporaine, il est clair que l’Etat et la société civile ont compris que les droits de victimes sont le point de départ de tout ordre du jour lié au développement, à la réconciliation nationale ou à tout autre agenda cherchant à reconstruire le tissu social. En dépit du fait que les impératifs de développement et d’investissement sont en concurrence quotidienne, Themba Lesizwe tente de contribuer à la prise de conscience politique et individuelle que le soutien aux victimes constitue la condition sine qua non de l'amélioration des conditions sous lesquelles le développement  peut se faire.


[1] Traduit par “émancipation” le terme français ne rend pas entièrement justice au concept qui se veut empreint d’une dynamique et d’une volonté politique particulière. Il inclut les principes de discrimination positive (« affirmative action »), de transformation sociale, de revendications particulières qui dans une culture administrative française seraient considérés comme autant de sérieux accrocs au principe d’intérêt général et d’égalité. 

[2] Truth and Reconciliation Commission (TRC)

[3] Centre for the Study of Violence and Reconciliation (CSVR – Johannesburg), The Trauma Centre for Survivors of Violence and Torture (TCSVT – Le Cap), The KwaZulu Natal Programme for Survivors of Violence (PSV- Durban) et National Peace Accord Trust (NPAT).

[4] Par pays de la zone Afrique Australe, on entend les 15 pays de la SADC ou « Southern African Development Community ».

[5] On estime a 80 000 le nombre de ces « ex-combattants » qui faisaient partie du MK  et d’ APLA (respectivement les armée secrètes de l’ANC et du PAC le plus souvent a l’extérieur du pays), des SDU et SPU (milices politiques intérieures liées a l’ANC et IFP).

[6] Van dijk, (in Camerer & Nel, 1996: 20)

[7] Le National Qualification Framework Act (NQF Act) de 1998 requiert la mise a plat et la re-formulation de toutes les formations offertes par  les institutions de formation  et d’enseignement (enseignement primaire, secondaire et technique, professionnels, etc) afin de permettre leur certification par une instance nationale (SA Qualification Authority).

[8] Un audit exhaustif des projets de reformes administratives et législatives en cours et à venir est contenu dans les documents « Key issues in Victim Empowerment in South Africa » et «An advocacy Strategy for the Victim Empowerment sector » commandités et publiés par Themba Lesizwe  (Greg Moran, Août 2002).

 

Agenda

 

CONGRES AIVI 2008 : Soigner les victimes d'inceste

 8 octobre 2008 

 

Peut-on échapper à la victimisation ?

 6 novembre 2008

 

Terror and its aftermath

  November 13th-15th 2008

 

Meurtre d'enfants, enfant meurtrier. Approches pluridisciplinaires

27-29 novembre 2008

 

Contrainte, crise, changement (Suisse)

 2-6 février 2009...