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Année 4, numéro 2, Avril 2006 JIDV.COM N°12
EDITORIAL
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Chroniques humanitaires |
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Thierry BAUBET,
psychiatre, Médecins Sans Frontière (MSF), praticien hospitalier AP-HP,
hôpital Avicenne, service de psychopathologie dirigé par le Pr. Moro,
université de Paris 13 [France] |
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Je remercie Christophe herbert de m’avoir confié la coordination d’une
rubrique du Journal International de
Victimologie consacrée à la « psychiatrie en situation
humanitaire », puisqu’il faut bien donner un nom à cette activité, même
s’il en existe bien d’autres : « Programmes de santé mentale »,
« Psychiatrie humanitaire », « Programmes psychosociaux »,
« Programmes pour les victimes de violences »… Aucun n’est
parfaitement satisfaisant. Et pourtant, aucun ne rend compte de l’immense
variété des actions qui sont menées, et qui, sur des terrains aux
problèmatiques très diverses, vont proposer des interventions d’une grande
hétérogénéité, plus ou moins spécifiques, et adossées à des conceptualisations
théorico-cliniques très différentes. Il y a ainsi peu de programmes
d’intervention qui se ressemblent, et cela tient autant à la diversité des
besoins qu’à celles des réponses techniques qui leur sont faites, ainsi qu’à la
« culture » de chaque ONG.
Historiquement, tout a commencé en 1989, à Médecins Sans Frontières,
lorsque Marie Rose Moro a mis en place un programme de soin en Arménie, suite
au séisme destructeur qui venait d’avoir lieu (Moro 1995). La massivité des
pertes, l’urgence de soigner des familles anéanties par le trauma et par des
deuils multiples, la faiblesse initiale des moyens locaux rendaient cette
intervention judicieuse, puisqu’elle consistait à la fois à apporter des soins directs,
et à travailler en compagnonnage avec des praticiens locaux dans un but de
formation. Depuis, les programmes se sont mutltipliés à MSF : Situations
de guerre (Kosovo, Bosnie, Congo-Brazzaville, Afghanistan, Tchétchènie,
Territoires Palestiniens), Catastrophes naturelles (Tsunami à Banda Aceh,
tremblements de terre de Bam, de l’Algèrois…), Situations de grande exclusion
(enfants des rues à Madagascar, en Chine, au Guatemala, refugiés nord-coréens,
déboutés du droit d’asile en France…), interventions dans des institutions en
grande diffficulté (orphelinat à Khartoum…). J’ai rejoint en 1998 l’équipe psy
de MSF et mené depuis de nombreuses missions exploratoires et de supervision,
géré les aspects techniques de différents programmes. Cette diversification
s’est toujours accompagnée d’une réflexion soutenue sur le sens et la
pertinence des actions entreprises, et d’une recherche continue sur
l’efficacité du soin. Nous avons par exemple pu montrer à Hebron, entre les
deux intifada, que les bébés malnutris qui ne regrossissaient pas avec des
mesures médico-nutritionnelles reprenaient du poids et leur développement après
des entretiens thérapeutiques mère-bébé (Baubet et al. 2003c) ; ou bien
que les jeunes femmes violées durant la guerre du Congo-Brazzaville et qui
avaient été cliniquement améliorées par des thérapies brèves, avaient vu cette
amélioration se maintenir à 1 an… Toutes ces travaux ont fait l’objet de
différentes publications (Baubet & coll. 2003a, 2003b, 2006a ;
Lachal & coll. 2003, Lachal 2006) tant il nous semble indispensable de
partager notre travail, et de pouvoir le discuter avec nos collègues.
Le champ de la psychiatrie humanitaire est en effet traversé par bien des
questionnements. Peut-on soigner, et comment, lorsque la différence culturelle
est grande, ou lorsqu’il faut avoir recours à un nterprète ? Nos
techniques et nos concepts théoriques sont-ils ethnocentrés ?
Permettent-ils de saisir l’essence de ce qui se passe pour les individus sur
des terrains de guerre ? Dans un contexte de guerre ou de catastrophe qui
touche toute une population, comment distinguer les réactions normales,
adaptatives, de troubles psychologiques ? Et qui doit-on alors
soigner ? Quelles sont les places relatives du soin et des interventions
psychosociales ? Faut-il renoncer à l’intervention directe, et se poser en
expert, ou bien « retrousser ses manches » et se confronter plus
directement à la clinique ? Quelle est la place du témoignage ? Celle
de la justice et des juridictions internationales dans l’apaisement des
souffrances psychiques ? Qu’il s’agisse des expatriés (Ouss-Ryngaert 2003a
et 2003b) ou des travailleurs humanitaires locaux (Baubet & coll. 2006b),
la question du soin à apporter éventuellement aux intervenants humanitaires est
également l’objet de nombreux débats.
Le « trauma » et le « PTSD » ont longtemps été des mots
« magiques » pour l’humanitaire. Ils justifiaient à eux seuls les
interventions, et permettaient d’attirer les financements des bailleurs de
fonds. La réalité du terrain est pourtant bien plus complexe : le
traumatisme est rarement le seul processus en jeu, il est associé à des
processus de deuils, aux effets de violence organisée de certains groupes sur
d’autres, à la destruction des liens sociaux, familiaux, à des dysfonctionnements
de la Justice, voire à son absence pure et simple, à la pauvreté, aux
persécutions, aux famines, aux défaillances du système de santé… On conçoit
bien qu’il ne suffit pas d’avoir le DSM-IV
en poche pour saisir ce qui se passe pour les sujets pris dans de telles
situations, ni pour leur apporter des soins pertinents. Les
« recettes » ne fonctionnent pas ici. Travailler en situation
humanitaire nous contraint à repenser la clinique des traumas extrêmes, à
repenser les rapports entre le psychologique et le social, entre le singulier
et le collectif. Cette capacité d’ouverture est nécessaire pour rencontrer ces
patients, et pour rencontrer également les professionnels locaux avec lesquels
nous devons co-construire des dispositifs adaptés à chaque contexte.
Dans ces chroniques, des psychologues et des psychiatres qui ont eux-même
connu le travail en situation humanitaire et l’expatriation apporteront des
éléments de réponses aux nombreuses questions que nous avons évoquées en
témoignant de leur pratique, une pratique
qui modifie les thérapeutes presque autant que les patients…
Bibliographie
Baubet T, Le Roch K, Bitar D, Moro MR, editors. Soigner malgré tout. Vol 1 : Trauma cultures et soins.
Grenoble : La Pensée Sauvage Editions ; 2003a.
Baubet T, Le Roch K, Bitar D, Moro MR, editors. Soigner malgré tout. Vol 2 : Bébés, enfants, et adolescents dans
la violence. Grenoble : La Pensée Sauvage Editions ; 2003b.
Baubet T, Gaboulaud V, Grouiller K,
Belanger F, Vandini PP, Salignon P, Bitar D, Moro MR. Facteurs psychiques dans
les malnutritions infantiles en situation de post-conflit. Evaluation d’un
programme de soins de dyades mères-bébés malnutris à Hebron (Territoires
Palestiniens). Ann Méd-Psychol 2003c ; 161 : 609-613.
Baubet T, Desjardins C, Osrow R, Vasset B,
Drouhin E. Quels soins pour la souffrance psychique des travailleurs
humanitaires locaux ? L’exemple de Médecins
Sans Frontières au Liberia. L’autre,
Cliniques, Cultures, Sociétés 2006 ; 7(1) : 129-145.
Baubet T, Lachal C, Ouss-Ryngaert L, Moro MR,
editors. Bébés et traumas. Grenoble :
La Pensée Sauvage Editions ; 2006.
Lachal C, Ouss-Ryngaert L, Moro MR, eds. Comprendre et soigner en situation
humanitaire. Paris : Dunod ; 2003.
Lachal C. Le
partage du traumatisme. Grenoble : La Pensée Sauvage Editions ;
2006.
Moro MR, Lebovici S, editors. Psychiatrie
humanitaire en ex-Yougoslavie et en Arménie : Face au traumatisme. Paris : PUF ; 1995.p.129-51.
Ouss-Ryngaert L. Etre acteur
du soin psychique en situation humanitaire. In : Lachal C, Ouss-Ryngaert
L, Moro MR, éditeurs. Comprendre et
soigner le trauma en situation humanitaire. Paris : Dunod ;
2003a.p.89-106.
Ouss-Ryngaert L. La
souffrance psychique des équipe ne doit être ni niée, ni
« psychiatrisée ». In : Baubet T, Le Roch K, Bitar D, Moro MR,
éditeurs. Soigner malgré tout. Vol
1 : Trauma, cultures et soins. Grenoble : La Pensée
Sauvage ; 2003b.
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