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Journal International De Victimologie - International Journal Of Victimology

Dimanche
27 Juillet 2008
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Home Archives JIDV 01 Une "Cellule" en place dans une infirmerie de campagne lors de l'explosion de l'usine AZF à Toulouse...

Une "Cellule" en place dans une infirmerie de campagne lors de l'explosion de l'usine AZF à Toulouse...

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EXPÉRIENCE

Auteur

Infirmier de secteur psychiatrique membre volontaire de la cump 31, responsable d'un groupe de recherche sur les cump membre du bureau du centre de recherche d'animation d'études en soins infirmiers du C H Marchant (craesi,Toulouse) et co animateur du même centre

 

Résumé

Suite à la catastrophe Toulousaine du 21 septembre 2001, le Centre Hospitalier G. Marchant a été détruit et son personnel traumatisé. J'ai participé à la mise en place d'une " Cellule d'accueil " pour le personnel…

Mots-clés 

Catastrophe ; soutien ; cellule ; PTSD

 

L

e 21 septembre 2001,suite à l'explosion de l'usine A Z F de Toulouse, le Centre Hospitalier G. Marchant classé zone 2 l'usine étant classé zone 1),ce qui correspond à la puissance de destruction de l'explosion en ordre croissant) est détruit, les patients seront évacués , le personnel traumatisé par le choc de l'explosion, le souffle , est blessé , physiquement pour certains. On ne déplore pas de décès parmi les patients, ni parmi les agents de l'établissement hospitalier.

        Je suis membre de la CUMP (Cellule d’Urgence Médico-Psychologique) du département 31, et me suis mis à la disposition du cadre de garde de nuit dès mon arrivée , vers 20 heures, pensant que les cellules étaient en place. Vu l'ampleur de la catastrophe, je n'ai pas pensé que les membres de la CUMP 31 étaient eux aussi traumatisés, et donc dans l'impossibilité d'intervenir. Puis j'ai commencé à recevoir les premiers blessés physiques et traumatisés, m'organisant comme je pouvais pour faire les soins physiques, blessures, plaies nécessitant parfois d'être recousus pour certains. Les personnels et agents traumatisés revenaient de transférer les patients tard dans la nuit venant de loin pour certains, pour d'autres ils s'employaient à sécuriser les lieux dans l'urgence.

        J'ai été confronté à des états de sidération, des états d'excitation, d'hyperactivité pour certains, de silence, de pleurs pour d'autres, ce qui traduisait un grand choc psychologique avec un état de stress traumatique immédiat. La nuit se passant comme elle peut, je suis revenu le lendemain avec d'autres membres de la CUMP départementale, qui comme moi n'avait pas subi ce choc traumatique.

        Avec la médecine du travail nous avons mis en place une Cellule d'accueil destinée au personnel du centre hospitalier, qui a commencé à fonctionner vers 10 heures le samedi 22 septembre 2001. Dans le rôle qui m'avait été attribué des le début de sa mise en place, celui d'accueillir, d'écouter, de rassurer, de conseiller, il fallait évaluer l'impact du choc sur les agents très rapidement dés leur arrivée à l'infirmerie, et les orienter dés que les premiers signes d 'apaisement survenaient, soit pour les démarches d'ordre administratif, soit vers les psychologues ou les psychiatres qui prenaient le relais immédiat pour les blessés psychiques, soit vers le médecin du travail pour les problèmes somatiques et les arrêts de travail, soit vers l'assistante sociale du personnel pour les démarches personnelles (habitations, problèmes financiers ) ou les déclarations d'accident de travail.

        La demande qui m'avait été faite par le médecin du travail d'être auprès d'elle pour cette mise en place, était sous-tendue par sa méconnaissance de situations de crise collective , n'ayant pas de formation spécifique en la matière ; pour ma part, je faisais partie de la "CUMP 31" et participais avec celle-ci à un travail de recherche infirmière sur la victimologie ; j'étais un peu à l'origine de cette mise en place et de cette démarche, suggérée la veille au cadre de garde qui en avait admis la nécessité ; connaissant mon implication dans le domaine, le médecin du travail trouvait en ma personne un partenaire sensibilisé et averti , le binôme était prêt à s'engager. Dés que nous avons pu avoir un endroit sécurisé, nous avons installé un lieu, le plus rassurant possible  . De longues files d'attente se sont créées, il fallût gérer l'affluence, évaluer l'urgence de certaines situations dramatiques, adapter les réponses aux besoins perçus par nous-mêmes , chacun à son tour.

         Pendant une semaine et demie, nous avons été surchargés de demandes auxquelles  trois infirmiers répondaient chaque jour ; certaines collègues, épuisées, nous quittaient très rapidement, d'autres venaient les remplacer le lendemain. La petite équipe du départ (4 infirmiers) a été vite démantelée, une première infirmière est partie dés le 2ème jour, une autre quelques jours  après, la suivante deux semaines après. Mais elles étaient aussitôt remplacées par d'autres collègues, novices dans le domaine du psychotraumatisme, à qui il fallait enseigner rapidement les éléments d'un accueil particulier, celui de personnes traumatisées. Cette première expérience sur le terrain d'une telle ampleur, m'a permis de mettre en pratique tout ce que j'avais appris théoriquement, jusqu'à présent, et cela très   rapidement. Nous, infirmiers(ères) devions accueillir toutes les personnes qui se présentaient, dés la porte passée, et nous étions loin de savoir que nous allions en accueillir près de 600 en trois semaines ! Cela a entraîné une grande fatigue, due à une situation de stress permanente, peu de sommeil, une présence et une écoute totale, demandant une grande concentration.

         Le premier jour, nous avons reçu les premiers "traumatisés psychiques" en grand nombre, plus les blessés physiques à soigner en urgence. Au fur et à mesure que les premiers se présentaient, malgré notre inexpérience pratique, le repérage des signes du traumatisme était assimilé , il fallait en tenir compte pour pouvoir expliquer aux suivants ce qui leur était arrivé, ce qu'ils ressentaient , ou allaient ressentir dans les jours suivants voire les semaines ou même des mois plus tard, les incitant ainsi à être vigilants devant l'apparition de signes post-traumatiques pour ne pas hésiter à consulter de nouveau ; dans le but de réduire leur état de stress, et au fur et  à mesure, nous en assimilions encore d'autres, chaque fois qu'une personne nous décrivait ce que nous ne connaissions pas encore . Ces personnes présentaient des tremblements, des états d'hyperactivité, des pleurs, des troubles du langage, des états de sidération, des douleurs diverses , des plaintes somatiques, dès le premier jour. Le contenu du discours de la plupart des agents était assimilé bien souvent à la "psychose"  de l'attentat américain des jours précédents. On croyait avoir vu un avion passer rapidement au dessus de l'usine d'en face, on imaginait qu'il y avait un satellite espion qui surveillait la zone, on avait entendu deux détonations lors de l'explosion, on avait vu des éclairs juste avant.

         Les jours suivants, le discours changeait, les traumatismes anciens de souvenirs de guerre pour certains, liés à l'explosion pour d'autres, resurgissaient et venait encore aggraver l'état de stress post-traumatique actuel. Encore des signes supplémentaires qui venait approfondir notre apprentissage du "trauma psychique" sur le terrain, et de plus à enregistrer dans les références personnelles, afin d'aider plus tard d'autres personnes. Et toujours des agents qui se présentaient à notre "cellule", qui n'osaient pas rentrer, qui venaient pour demander de l'aide, et dés la porte passée, qui s'effondraient littéralement en pleurs, ou qui n'arrêtaient pas de parler en permanence, soumis à une logorrhée incontrôlable suscitée par leur angoisse.

         Je dois assurer tout un travail de réassurance dés la porte passée, expliquer ce que nous faisons, pourquoi nous sommes là,  ce que nous pouvons leur apporter, et en quoi nous pouvons les aider. Cet accueil s'accompagne de la possibilité d'avoir une boisson fraîche ou chaude, de petits gâteaux, de bénéficier d'un endroit un peu isolé malgré l'affluence, de pouvoir se réchauffer pour ceux qui ont froid (des couvertures sont à leur dispositions) d'avoir de quoi s'étendre dans un endroit un peu isolé, moins éclairé.

        Dès le travail de réassurance réalisé, il faut, resituer, écouter et relancer le discours dés que le fil se rompt, en bref faire évacuer les émotions le plus possible, ce qui implique pour nous d'être en situation d'écoute attentive, chaleureuse et donc de concentration maximum. Ensuite, il faut orienter vers l'entretien spécialisé avec les psychologues, présents comme les psychiatres, le médecin du travail. Mais cette orientation ne peut se faire que lorsque nous avons, nous infirmiers, fait le premier travail d'accueil et d'écoute, il faut en effet que les personnes se sentent plus en sécurité, plus rassurées, plus détendues, et là, je peux orienter facilement où cela est nécessaire, sauf cas d'urgence, douleurs somatiques, ou angoisse trop importante qui ne peut être calmée que par l'intervention d'un médecin, avec un traitement immédiat. Parfois, cette situation de réassurance dés la porte passée, a duré plus de trois quarts d'heure, avant de pouvoir être orienté, l'état de choc interdisant la précipitation.

         Tout ce qui était mis en place autour de l'accueil, nous permettait bien sur de pouvoir établir le premier contact, la première relation de confiance, et de pouvoir assumer mon rôle de volontaire de l'urgence médico-psychologique, qui n'est pas connu, qui se découvre à ce moment là, me différenciant du rôle classique d'infirmier de secteur psychiatrique, car je ne peux parler là de "soignant", même si cela peut être mon rôle cela serait mal vécu. Mon absence lors de l'explosion m'a aussi permis d'assumer ce rôle, dans cette "cellule", autrement je serais probablement devenu comme les autres un agent "traumatisé "lors d'une explosion.

        Certaines personnes sont revenues pendant plusieurs jours nous voir, se retrouvant dans un endroit convivial, se sentant bien avec nous, mais aussi nous sentons qu'elles ont ce besoin d'être encore écoutées, entendues, comprises, soutenues. C'est la première fois que j'utilise ces termes, entendues et comprises, nous verrons pourquoi plus tard.

        Les jours qui suivent ne se ressemblent pas, le traumatisme du départ se transformant pour certains en stress post-traumatique, les premiers cauchemars surviennent rapidement pour certains, avec des thèmes variés, mais faisant souvent référence à la "psychose" des attentats américains récents, avions, bombes, explosions, on sait aussi que la guerre se prépare dans des pays étrangers suite à ces attentats. On sursaute au moindre bruit, à la simple pose d'un verre un peu fort sur une table, (encore un signe à enregistrer pour moi et à rajouter aux autres !). Pour certains, des odeurs bizarres se font très fortes, encore un signe de plus à assimiler, on a du mal à s'endormir, le sommeil est de mauvaise qualité, on se lève avec des images de terreur, on se couche avec. J'en apprends tous les jours, encore plus, sur le trauma, le stress, le psychotraumatisme.  

        Beaucoup sont venus d'eux même, d'autres ont été accompagnés par des proches, de la famille, des collègues de travail, des amis ; la fréquentation de notre "cellule" est de plus en plus importante, je dois gérer cet afflux avec une grande précision, réguler la file d'attente, orienter, repérer l'urgence dans la demande ou non demande et savoir qui a le plus de besoin, le plus rapidement, et de quoi, car certains ne parlent pas, ou n'expriment pas franchement leur malaise, c'est à moi de le repérer, car certains feront des demandes , mais derrière se cache la vrai demande, celle qui vient du traumatisme subi, celle qui fait mal, celle dont on n'ose pas parler, ou que l'on ne dévoilera que lorsque l'on se sentira en sécurité . Pour moi, il s'agit donc encore d'un apprentissage concret sur le terrain !

        L'affluence ne me permet pas de pouvoir faire du repérage sur le terrain , mais on vient me signaler par ci par la qu'il y a des gens en difficultés, qui ne sont pas bien, sur leur poste de travail, il faudra aller à leur rencontre dès que possible, et cela se fera naturellement encore quand j'irai boire un café par prétexte, ou faire une photocopie encore par prétexte dans un standard , dans des bureaux divers, me servant de ce stratagème pour aborder ceux qui ne feront pas la démarche de venir spontanément par pudeur, par honte, par ignorance de leur souffrance et j'ose croire qu'ils ne m'en voudront pas , mon intention étant d'aider ; Cela ne peut se faire qu'au moment du repas pris dans un coin en vitesse, je n'ai que peu de temps pour partir de cette sacrée "cellule", donc il faut jouer serrer. Il faut jouer encore plus finement, savoir trouver l'excuse pour faire venir la personne à la "cellule", alors cela va aller de la demande que je fais auprès du chef de service, le responsable supérieur, à la simple blessure sans importance qu'il faut venir montrer au médecin du travail, et cela marche à fond !

        Au troisième jour, il va falloir prendre des mesures pour certains, qui sont au bord de l'épuisement, les faire arrêter de travailler, et les renvoyer chez eux ! Il y aura différentes réactions à cette obligation, certains viennent nous voir, certains partent et reviennent "ayant oublié" quelque chose, certains mettront simplement plus de deux ou trois heures à partir.

        Les jours suivants vont montrer les premiers signes de douleurs aux oreilles, blast oblige, on a réglé différents problèmes, celui ci  n'intervient que quand tout le reste va être réglé, la douleur qui accompagne la surdité pour certains  va les amener à venir demander conseil très rapidement, et le médecin du travail devra même organiser des rendez- vous chez les orl en groupe ! Encore un signe supplémentaire à mettre à la panoplie du traumatisme, plus les maux de tète ; la relation est vite faite, le médecin du travail me donne comme conseil de bien informer que les maux de tète sont liés aux problèmes des oreilles, à enregistrer pour moi, encore un signe complémentaire. Cette information est importante, certains la comprennent bien et ne se font pas prier pour consulter un orl après un bref examen par le médecin du travail et la prescription d'antalgiques si besoin ; nous apprendrons plus tard que certains avaient des décollements de tympans, des déchirements de trompes d'Eustache, de la perte immédiate de surdité, et nous savons que les séquelles sont indéfinissables à long terme, chacun n'ayant pas la même morphologie, et aussi personne n'a subi le traumatisme dans les mêmes conditions, il me semble difficile dans ce cas-là de savoir quelle seront les séquelles  dans le temps, je ne manque pas d'en informer tous ceux qui sont préoccupés par cet état.

        Tous les matins, le briefing général se fait dans la cour d'entrée, avec chaque directeur responsable de ses services, ce qui crée une osmose autour de lui avec ses équipes diverses, c'est encore une occasion de dire bonjour à tout le monde, de se faire reconnaître par ceux qui ne nous connaissent pas encore, et éventuellement d'inviter ceux qui le souhaitent à venir boire un café, autre méthode de "récupération". Une certaine communication s'est instaurée avec tous les services pendant cette période, à travers un climat d'entraide général, ce qui a permis à beaucoup de gens de faire connaissance. Quant à moi, je deviens une "personne" à moi tout seul, à force de rencontres, d'échanges, certains viennent me remercier, certains envoient des collègues, en leur recommandant de s'adresser à moi, bref tout le monde me connaît, me reconnaît, pourtant je ne fais que mon travail en retirant certes une grande satisfaction personnelle, et une solide formation sur le terrain !

        Cette situation dramatique se complique de la survenue d'angoisses et d'interrogations, en effet l'outil de travail des agents du centre hospitalier est détruit, les conditions de travail se détériorent et l'avenir pour certains est peu déterminé. Les angoisses grandissent et viennent aggraver cet état de stress post-traumatique. Nous allons donc voir venir au bout de quelque temps des personnes qui vont s'apercevoir qu'ils vont avoir des revenus moindres, qui ont aussi des problèmes de logement, qui vont aller travailler loin, et ils vont revenir rencontrer notre équipe, les psychiatres, les psychologues, le médecin  du travail, pour se ressourcer, demander de l'aide psychologique afin d'affronter cette nouvelle situation. C'est pour cela que je disais plus haut que certains venaient se faire entendre, écouter, comprendre, nous débordons du cadre traditionnel de l'urgence médico-psychologique, et en même temps, il faut faire un travail d'aide et de réassurance permanent, complètement différent de celui que nous avons vécu depuis le début. Il y a aussi le téléphone qui sonne toute la journée, vous êtes où ? Comment faut-il faire pour les démarches? Faut-il déclarer un accident,  comment ? Là aussi nous sommes rapidement "rodés" au jeu des questions-réponses, et nous invitons bien sûr ceux qui le peuvent à venir sur place, encore un moyen détourné d'emmener des agents à venir consulter notre équipe. Les consultations avec les psychologues et psychiatres sont libres et individuelles, confidentielles et non obligatoires ! Certains demandent eux-mêmes, pour d'autres, il faut provoquer une première approche difficile, parfois, et après un premier contact, il peut être plus facile de proposer la rencontre avec un psychiatre, un psychologue, qui va immédiatement inviter la personne à livrer ses émotions, l'entretien pouvant induire la nécessité ou non d'un autre rendez-vous.

        La réticence des agents qui apparut en premier lieu, reflétait une grande inquiétude, par rapport aux psychiatres et psychologues, un peu moins par rapport à moi, infirmier, le fait de connaître des collègues, je devais rassurer en permanence, en confirmant que les intervenants psychiatres et psychologues étaient "étrangers" à l'établissement, donc pas connus par ces mêmes agents, pour pouvoir instaurer un climat de confiance. Parfois il est arrivé que certains refusaient d'avoir un entretien, malgré le besoin qui se faisait sentir, en prétextant une prise en charge à l'extérieur déjà engagée, et qu'ils traiteraient les suites du traumatisme dans d'autres consultations. Pour certains, il est possible que ce soit vrai, donc je n'insistais pas trop dans ces cas-là, laissant comme il se doit,  la personne assumer son état, choisir son aide, disant bien que nous étions là en cas de besoin si elle le souhaitait tout de même Le nombre d'agents grandissant de plus en plus, nous avons été obligés de repenser la prise en charge, et rapidement nous avons fait  organiser des debriefings collectifs, d'abord sur place pour tous ceux qui travaillaient encore dans l'établissement, c'est à dire les services généraux, techniques, intérieurs, puis dans les services de soins à l'extérieur , les cmp, les hôpitaux de jour, les cattp, les structures diverses.

        Un cadre désigné par l'administration avait été chargé de gérer l'effectif du personnel de notre infirmerie de campagne et de la "cellule" associée, et il arriva souvent que de nouvelles infirmières venait nous aider dans notre tache. Il a fallu en permanence les "briefer" sur ce qu'elles devaient faire, au niveau de l'accueil, n'ayant aucune notion de victimologie, aucune connaissance du fonctionnement des CUMP, encore moins du rôle infirmier dans une "cellule". Encore une tâche supplémentaire à assumer sans faire d'erreur, et aussi être disponible à la moindre demande devant un cas particulier qui se présente.

        Tous les soirs, il fallait gérer la demande des intervenants pour le lendemain en collaboration avec la CUMP interrégionale et ses responsables, pour obtenir  l'intervention des psychologues et
psychiatres (en individuel et en debriefing collectif), cela se faisant par fax en fin d'après midi.
Ce fonctionnement marchait bien, nous évitant des contre-temps éventuels comme le temps nous semblait-il très long mis par les intervenants qui venaient d'autre régions ou d'autres départements  pour arriver à notre cellule.

        Enfin au bout de trois semaines, il a été décidé de mettre en place des consultations complémentaires pendant trois mois dans des lieux extérieurs à l'établissement, deux dans des Centres Hospitaliers, un dans un centre d'invalides civils où pourraient se rendre avec ou sans rendez-vous les personnes ayant besoin d'un suivi, de consultations gratuites. L'infirmerie de campagne ayant duré une semaine de plus, la "cellule" a cessé de fonctionner au bout de trois semaines.

        Nous avons constaté pendant une semaine de mouvement de grève que les agents participaient nombreux à ces manifestations, ce qui leur permettait de faire une rencontre collective, certainement bénéfique à l'état de choc psychotraumatique qu'ils avaient subis, ayant moins de demandes auprès de notre "cellule", du fait de la participation à ces actions, entraînant une réduction sensible de notre activité. Il faut parler aussi des patients qui ont étés évacués dans des lieux lointains parfois hors département, hors région. Les personnels infirmiers maintenant en permanence les liens soignants soignés avec eux sont confrontés a des conditions de travail inhabituelles, qui sont épuisantes, ce qui peut être source parfois de déséquilibre  familiaux ,a cause de l'éloignement de leur lieu de soins.   

        Par contre cela à permis aussi de pouvoir constater les troubles subis par certains patients  lors de l'accident,(oreilles par exemples ) qu'il était difficile de découvrir au début. Les signes du stress traumatique sont apparus rapidement avec des états d'excitation, douleurs stomacales, maux de tète, épuisement , sidération crise de panique, tremblements, pleurs, sensation d'odeurs bizarres, incapacité à s'exprimer, état de choc, température abaissée , fatigue, besoin de réassurance, difficultés a respirer , constantes élevées. Les signes du stress post traumatique les jours suivants : des cauchemars, le besoin de se doucher plusieurs fois par jour , le sommeil perturbé, des difficultés à s'endormir, envie de rien faire, peur au moindre bruit avec sursauts, impression d' être mal compris en famille, d' être pris pour quelqu'un d'autre, anormal, besoin de trouver un endroit d'écoute et de compréhension, hors le milieu familial, social habituel. Puis les douleurs physiques, mal aux oreilles, maux de tète persistants, douleurs abdominales, mal à respirer, besoin de sécurisation, grande fatigue persistante, problèmes de sommeil avec cauchemars en liaison avec l'explosion rêve d'avions jetant des bombes qui sont blanches et ne retombent pas, de guerre, Enfin résurgence de traumatismes anciens, souvenirs de guerre, de bombe, d'éclatement, d'explosions, de peur, d'insécurité, d'agressions, de membres de la famille décédés dans des conditions brutales , d'accidents divers , de chocs traumatiques anciens.

         Les premiers jours, la cellule a fonctionné de huit heures du matin a 0 heures le soir, avec un afflux important de personnes, ayant des besoins divers, couplée avec l'infirmerie de campagne, il y avait les soins physiques des blessures à assurer immédiatement, puis à évaluer la demande et le besoin d'aide psychologique rapidement, éventuellement le besoin d'aide matérielle en plus et bien sur la rencontre obligée avec la médecin du travail, pour les problèmes somatiques, douleurs, sommeil surdité, orientation vers les consultations orl prioritaires , et les démarches administratives pour les déclarations d'accident du travail.

         Il fallait en tant qu'infirmier de la cellule accueillir tout le monde dés la porte passée, juger quel était le plus urgent à prendre en compte immédiatement, et orienter rapidement, après une amorce de contact parfois difficile, de présentation, de réassurance, de sécurisation, de resituation dans le contexte, d'orientation, de gestion de la file d'attente urgence oblige.

         L'accueil était organisé avec un accompagnement de produits divers, boissons chaudes froides, gâteaux fruits, café , jus d'orange, et puis couvertures relax, endroit pour dormir éventuellement, beaucoup de chaises, de fauteuils, paravents permettant un minimum d'intimité, et un entretien particulier pour chacun afin qu'il se sente en confiance, qu'il se décontracte, et puisse être orienté rapidement suivant le besoin.

         Il  a été constaté une évolution dans le traumatisme, chaque jour amenant des éléments nouveaux, concernant les signes de celui -ci. Ce qui fait partie des troubles tardifs, des situations de bien être, d'euphorie, du fait d'avoir dépassé cette situation catastrophique. J’ai pu constater des troubles du caractère pour certains dans les deux jours qui suivaient la catastrophe, colère irritabilité, ce qui modifiât la relation aux autres ; cela traduisant aussi un état d'épuisement. Beaucoup d'agents ont travaillé pendant plusieurs jours de rang, se sentant utiles et indispensables, jusqu'à douze jours pour certains. certes l'urgence de la sécurisation des locaux, d'une réorganisation rapide, pour un fonctionnement dans l'urgence y est pour quelque chose, ce qui fait que nous avons constaté des situations d'épuisement dans les quarante huit heures, avec l'obligation le dimanche après midi de faire stopper toutes les personnes qui travaillaient sur le site, sur une indication du médecin du travail. Cette décision à été prise car nous avons étés confrontés à des situations d'agressivité de la part de certains, ou bien entre les agents eux mêmes, s'accusant mutuellement d'en faire moins, ou que certains n'avaient rien fait depuis l'accident, c'était toujours les mêmes qui travaillaient etc... Avant d'être pris nous membres de la cellule en ligne de mire de ces accusations, j'ai informé le médecin du travail de cette situation, qui à immédiatement pris cette décision. Le lundi matin paraissait plus apaisant pour certains après un peu de repos, nous avons pu continuer plus sereinement notre prise en charge.

        Chacun possède une capacité propre de perception et d'intégration de la situation, il existe donc une inégalité. De plus des facteurs innés et acquis interviennent sur le vécu du nouvel événement. D'ailleurs le terme de résilience (CYRULNICK B,: les vilains petits canards, Odile Jacob, février 2001) explique les écarts individuels par le fait d'une aptitude  particulière d'un individu à retrouver rapidement son équilibre psychique après un événement difficile. Certains ont étés emmenés par les membres de leur famille, ou la dynamique  familiale commençait à être perturbée, certains sont venus seuls, et sont sortis de leur isolement social par nécessité, leur logement détruit puis réparé avec des éléments de fortune (plastique , contre plaqué) leur empêchait de vivre normalement, ils imaginaient que derrière ces éléments de fortune il y avait toujours quelqu'un, ou ils ne pouvaient voir l'extérieur depuis chez eux, ce qui les perturbait encore plus, exprimant des sentiments de crainte et de peur. Ici je ne peux que brièvement  dire tout ce que j'ai vu, des situations exceptionnelles, voire personnelles, des réactions bizarres, des interprétations, des altérations de la communication verbale, des perturbations des interactions sociales, des altérations de la perception sensorielle, des sentiments d'impuissance, de peur.

        700 personnes sont passées à la cellule, parfois certains sont revenus plusieurs fois nous voir, voir des psychiatres, voir des psychologues, dans des temps courts pour certains. Il y a eu 400 déclarations d'accident de travail, 300 arrêts de maladie liés soit à l'accident et le choc
traumatique subi, soit aux conditions de travail qui en découlent.

        L'endroit crée pour cette cellule et cette infirmerie de campagne permettait de se retrouver dans un semblant de lieu rassurant, comme s'il existait encore  un endroit ou les gens se sentent bien. L'accueil individuel Pour établir le climat qui préside à un entretien situation d'urgence, je voudrais citer un passage du livre Le paradoxe de" l'accueil" de Winnicott (1999) : « Le bébé ne désire pas tant qu'on lui donne un repas convenable à un moment convenable, que d'être nourrit par quelqu'un qui aime le nourrir. Le bébé considère comme naturel la douceur de ses vêtements et la bonne température de l'eau du bain. Il en va autrement du plaisir de la mère qui accompagne l'habillage et le bain du bébé. Si ces choses font plaisir, c'est pour lui comme le soleil qui se lève. Le plaisir de la mère doit être là, sinon tout est mort, sans utilité et mécanique. Des plaisirs tellement grands dérivent les liens intimes, temporels et spirituels qui peuvent exister entre le bébé et sa mère. »

        Ce commentaire de Winnicott me permet d'illustrer la dimension humaine et intersubjective de cette rencontre qui doit être intégrée à la technique pour que tout ne soit pas « mort, mécanique et sans utilité ». Au cours de l'accueil, « l'attention au plus près du sujet » est une notion primordiale. La victime de traumatisme se retrouve très souvent confrontée à une perte de repère, de croyances, des sentiments de dépendance et d'abandon qu'il faut traiter de façon rapide. L'ensemble de cet accueil aura pour objectif d'assurer une « fonction contenante » limitant les débordements du sujet en lui assurant un soutien en temps nécessaire et une possibilité d'abréaction. S'il est important d'assurer présence et chaleur, il est tout aussi important de pouvoir maintenir une «dissociation affective partielle », réagir émotionnellement mais ne pas agir comme un traumatisé. C'est le principe même de la rencontre avec un sujet non traumatisé qui va aider la victime à se décoller de son trauma. D'une certaine manière, on pourrait imaginer que l'intervenant se situe comme tiers entre le sujet et son trauma. Dans ce cas, il ne s'agira pas de vouloir les séparer comme deux individus qui se bagarrent, mais leur signifier que vous êtes là, avec eux, et que vous avez peut être autre chose à dire pour alimenter et relativiser le dialogue qu'ils ont entre eux.

    Il fallait en permanence :

- apporter une information sur ce qui vient d'arriver et sur les symptômes ressentis ; les premiers nous fournissant aisément les repérages des premiers signes cliniques, cela était très facile
- favoriser la verbalisation de l'expérience traumatique : c'était mon rôle, d'ou l'accueil de
toutes les personnes à l'entrée avec mes collègues.

- chercher à atténuer les sentiments néfastes pour le pronostic (réassurance)

- assurer une continuité du lien  (orienter rapidement)

- repérer les personnes fragiles et agir dans l'urgence pour l'orientation.

         Avec l'apport d'information sur ce qui leur est arrivé et particulièrement sur les manifestations
symptomatiques apparues ou qui risquent d'apparaître par la suite, les victimes découvrent que ce qu'ils vivent est connu. Et sont plus rassurées par rapport a nous et ce que nous faisons et pourquoi en tant que collègues pour certains nous pouvons aussi les prendre en charge et leur apporter une aide. 

         Comment j'ai pu évacuer toute cette charge émotionnelle, sachant que les premiers jours  la cellule fonctionnait de 8 h du matin jusqu'à minuit. Il fallait que je trouve moi aussi à mon tour le moyen de ne pas me retrouver dans le même contexte que tous les autres. Je n'ai pas assisté à l'accident, je n'ai été présent que 6 heures après sur le site. j'ai trouvé la solution de pouvoir évacuer sur un site Internet tous les soirs ce que je vivais la journée, et de ce fait je raccourcissais mes heures de sommeil, mais je pouvais arriver le matin plus décontracté même avec peu de sommeil. Toutes les nuits il m'arrivait des messages de soutien, donc je les imprimais pour les afficher le lendemain dans un endroit visible par tous dans la cellule. Il est a noter quand même quelque modifications dans mon comportement à cette période la, par exemple l'impossibilité d'écrire le mot travail correctement tous les jours, faire beaucoup de fautes d'orthographes ce qui n'est pas mon habitude, donc ces écrits sont conservés tels quels, pour les originaux pour démontrer ce que je nommerai des troubles du au stress et à la fatigue !

         Ces écrits pouvaient être vus de tous, d'une part, il y avait ce qui se passait et qui concernait uniquement le fonctionnement  de la cellule, et ensuite c' était les premiers écrits de l'histoire du centre Hospitalier qui commençait le 21 septembre 2001. J'ai eu la chance aussi que ces comptes rendus soient lus régulièrement sur Internet par une  psychiatre, qui me faisait le retour personnel journalier de mes comptes rendus. Ensuite tous les jours je bénéficiais aussi de la venue des psychiatres, des psychologues intervenants pour faire le point avec eux. Je devais pour certains leur expliquer la situation, l'état du personnel au moment où ils allaient les recevoir, car les intervenants changeaient souvent, venant parfois de loin d'autres régions ou d'autres départements, et parfois pour la première fois dans ce genre d'intervention. Enfin, je leur fournissait un petit fascicule, avec les grandes lignes sur le stress, et un autre qu'ils pouvaient éventuellement donner s'ils le souhaitaient aux agents suivant l'état dans lequel ils étaient, relatant les signes de qu'ils pouvaient ressentir.

         La cellule a fonctionné pendant un mois, puis des consultations de type d'orientation ont étés mises en place pendant trois mois. J'ai ensuite pu arrêter de travailler pendant plusieurs jours afin de récupérer totalement, avant de reprendre mon service normal. Il reste toujours  des personnes un an après qui n'ont pas repris leur travail, certains sont partis en retraite, d'autre ont témoignés de se qui leur est arrivé, comment ils l'ont vécu, d'autres ont quitté l'établissement, certains se sont engagés dans des démarches d'ordre juridique, d'autres dans des démarches d' ordre historique, Le médecin du travail à obtenu  pour une durée d'un an un psychologue, qui va avoir la lourde tache de cerner tous les problèmes résiduels  avec les personnels, et d'assurer une prise en charge  pour ceux qui en ont le plus besoin.

         La catastrophe accidentelle du 21 septembre 2001 aura laissé des traces profondes  dans la psychiatrie Toulousaine qui seront longues a résorber, aussi bien du coté des patients que du personnel.

 

 

Agenda

 

CONGRES AIVI 2008 : Soigner les victimes d'inceste

 8 octobre 2008 

 

Peut-on échapper à la victimisation ?

 6 novembre 2008

 

Terror and its aftermath

  November 13th-15th 2008

 

Meurtre d'enfants, enfant meurtrier. Approches pluridisciplinaires

27-29 novembre 2008

 

Contrainte, crise, changement (Suisse)

 2-6 février 2009...