Auteur
Psychologue clinicienne ayant collaboré avec Médecins Sans Frontières en Palestine, en Sierra Leone et en Indonésie, Psychologue à la consultation de psycho-traumatisme du Service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent du Prof. Marie-Rose Moro, AP-HP, Hôpital Avicenne, Bobigny
Mots-clés
Indonésie ; victime invisible ; catastrophe ; soin psychothérapeutique
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e 4 décembre 1976 Hasan Di Tiro, leader du GAM (le Mouvement pour un Aceh Libre) proclame unilatéralement l’indépendance de la province d’Aceh qui se situe à l’extrême occident de l’archipel indonésien sur l’île de Sumatra. L’insurrection est matée par l’armée qui va garder la main mise sur la province pour les vingt neuf années qui suivent. L’armée indonésienne (TNI) est un corps constitué qui s’est arrogé une grande autonomie au sein des instances du pouvoir. Elle jouera dans la province d’Aceh de toute sa force, celle que lui procurent les armes bien entendu mais elle étoffera ses moyens bien au-delà des « strictes lois » de la guerre. Au cours des trois décennies qui nous séparent de 1976, la province sera traversée par des pics de violence. Toute la décennie 90, Aceh sera déclarée zone d’opération militaire. La levée de ce statut ne sera que provisoire puisqu’en mai 2003, après l’échec des premières négociations de paix entre GAM et TNI, la loi martiale est proclamée. L’accès de la Province est de nouveau interdit à tout visiteur étranger. A la veille du tremblement de terre de décembre 2004, les forces du GAM (qui n’ont jamais excédé quelques millier d’hommes et de femmes) sont réduites à quelques centaines, retranchées en petites unités autonomes dans les montagnes couvertes de forêt ; face à elles cinquante mille militaires et policiers.
Durant ces trente années, la TNI infiltre tous les échelons de la société civile et devient un acteur essentiel de l’économie locale, percevant notamment « des rentes de protection » auprès des entreprises d’extraction gazière et pétrolière et corrompant l’administration civile locale. Elle met en place (comme c’est généralement le cas dans toutes les situations de conflit de type guerria) un réseau d’informateurs au sein de la population Acehnaise. De son côté le mouvement indépendantiste (dont les leaders sont en exil en Suède) et qui dispose de très peu de moyens « lève des taxes de guerre » et s’appuie sur des « relais populaires » plus ou moins consentants. En septembre 2004, l’organisation Human Right Watch publie un rapport accablant sur les exactions commises par les deux forces en présence aux dépends de la population civile Acehnaise : menaces, violences physiques et psychologiques, extorsions, disparitions, tortures, assassinats instaurant un climat général de peur et de suspicion. Un bilan, qui reste difficile à faire, fait état de 2300 morts, 125 à 150000 déplacés internes (déplacements forcés) et ne donne aucun chiffre concernant les disparus et bien entendu n’estime pas le nombre de personnes directement ou indirectement exposées à des évènements de nature traumatique. Le conflit fait partie de ces « conflits oubliés » très peu couvert par les médias internationaux et dont la réalité transparaît de manière hautement « filtrée » à travers les médias locaux. A noter à titre d’exemple cette appellation journalistique et populaire qui a encore cours lorsque j’arrive dans la Province en mai 2005 : on parle d’« unknown civilian[1] » lorsqu’il s’agit de commenter la mort ou une action violente commise par un membre du GAM. Ce qui prévaut c’est la loi du silence.
Le tremblement de terre du 26 décembre 2004 (d’une amplitude de 9.3 sur l’échelle de Richter) et les Tsunamis (« vagues géantes » en japonais) qui le succèdent ravagent la bande côtière ouest de l’île de Sumatra (sa côte est est touchée dans une moins grande mesure). Ce sont des cataclysmes pour la Province d’Aceh à plus d’un titre : tout d’abord, on évalue les pertes humaines à 127000 morts et 37000 disparus pour la seule Province. On compte 500000 déplacés ayant perdu tous leurs biens qui sont hébergés dans des camps de tentes ou de baraques. L’événement prend une ampleur mondiale tant par sa réalité (le phénomène géophysique affecte directement cinq pays asiatiques et plusieurs dizaine d’autres par le biais de leurs ressortissants, les touristes qui séjournaient dans ces cinq pays) que par sa couverture « médiatico-charitable ». On se rappelle en effet les appels cacophoniques à la générosité internationale qui se sont affichés jusque sur les bandes passantes des gares françaises. La Province d’Aceh jusqu’alors emmurée dans son oubli voit déferler sur elle, après les eaux, des centaines d’organisations internationales, ce que d’aucuns ont pu qualifier de « Tsunami humanitaire ». Force est de prendre acte du fait que la catastrophe naturelle a permis (si ce n’est nécessité) l’arrivée d’ONG[2] qui avant elle n’avait pas accès à la population Acehnaise. Médecins Sans Frontières (MSF), l’organisation au sein de laquelle je suis intervenue en tant que psychologue clinicienne sur cette zone, s’est rendue sur place dans ce contexte général. MSF est une organisation médicale « urgentiste », il n’y avait donc rien d’étonnant à ce qu’elle se rende sur ce terrain comme sur d’autres. Je ne m’étendrai pas sur les positions que MSF a prises dans ce concert et sur les polémiques qu’elle a suscitée en suspendant publiquement sa collecte de fonds concernant l’urgence en Asie[3]. Je tiens juste à spécifier ici la singularité historique ou chronologique du contexte dans lequel les soins psychologiques décrits ici se sont déroulés. En particulier, il me semble important d’identifier cet « événement Tsunami », son statut et les implications qui en découlent en particulier au regard d’autres évènements, ceux de la guerre, qui ont affectés une même population, des « affections » auxquelles le soin psychologique mis en place par MSF entendait répondre. D’un côté nous avons un événement unique massivement destructeur, individuellement et collectivement, sur lequel les discours et interprétations collectives (sociales, politiques, religieuses) fusent, même si elles s’entrechoquent et se contredisent parfois. De ce côté toujours, ce qui prédomine au niveau de la souffrance, c’est celle provoquée par la perte brutale et instantanée des êtres et des choses qui laisse des vivants inconsolés. Une douleur qui malgré tout peut se clamer, un vide qu’on tente collectivement d’oblitérer derrière un statut, celui de « victime du Tsunami »[4]. Un statut dont la définition, l’usage et les bénéfices (matériels et psychologiques) sont ambigus mais qui néanmoins existe, reconnaît au moins symboliquement quelque chose d’un dommage.
De l’autre côté, celui de la guerre, on ne retrouve rien de tout cela. Faisons un pas de plus dans le cours de l’histoire bouleversée de la Province pour le comprendre. Au lendemain du tremblement de terre, début 2005, les négociations de paix reprennent entre GAM et TNI à Oslo. L’histoire de la Province a fondamentalement basculé à ce tournant de l’après catastrophe. Sur le terrain humanitaire la phase de post-urgence tente de s’organiser (avec plus ou moins de succès d’ailleurs) qui voit néanmoins clairement s’installer une présence et un regard « étranger à demeure » comme un mouvement sans retour. MSF (section française)[5] se positionne sur le district de Pidie (sur la côté est de la Province[6]) : sur la zone côtière, elle vient soutenir l’activité chirurgicale de l’hôpital de Sigli (Hôpital du district) ; dans les terres elle prend en main les activités médicales d’une petite unité de soin hospitalier d’urgence (à Beureunun) qui servira de « base arrière » pour une clinique mobile s’avançant plus profondément dans les zones de montagne pour toucher une population de l’intérieur isolée géographiquement et plus exposée au conflit. MSF mettra plusieurs mois pour obtenir l’aval nécessaire de toutes les autorités indonésiennes concernées (médicales, militaires, policières) lui permettant d’assurer ce service médical. Les résistances sont grandes à voir se porter des regards humanitaires au-delà des rivages. De fait, la clinique mobile ne fonctionnera réellement qu’après la signature des accords de paix (le 15 août 2005) alors que le projet est fait déjà courant mai. Entre temps les conclusions d’une mission exploratoire sur les besoins en santé mentale menée par Marie-Rose Moro[7] fin février 2005 débouchent sur le démarrage d’une activité de soin psychologique, un mois plus tard, qui vient s’articuler à l’activité médicale déjà existante. Le volet psychologique de l’activité de MSF se donne d’emblée un double objectif : traiter des troubles psychiques post-traumatiques touchant la population du district à la suite du Tsunami et du conflit. La mise en œuvre à deux vitesses de ce double objectif illustre mon propos inachevé sur « le côté de la guerre ». Il nous sera assez facile d’accéder aux personnes en détresse psychique depuis le Tsunami et notamment parce qu’un bon nombre d’entre elles constituent « une population semi-captive » (notamment les réfugiés des camps dont fait partie la famille qui illustrera ici mon travail clinique), une population identifiée, répertoriée par différents services indonésiens et organisations humanitaires conjugués. Il nous faudra beaucoup plus de temps pour toucher significativement les acehnais souffrant de troubles post-traumatiques liés au conflit parce que ce sont « des victimes invisibles »[8]. Ils sont nimbés dans le silence, le silence de la peur que se sont imposés les individus pour se protéger et que le collectif proroge. Ils sont partout et nulle part. Cette réalité sera profondément agissante jusqu’à la signature des accords de paix (août 2005). Et peut-être même au-delà . En effet ces accords qui prévoient un désengagement militaire et le désarmement des combattants du GAM (dont nous pourront constater l’effectivité sur le terrain) pose les bases d’un programme de ré-insertion économique au bénéfice unique des combattants démobilisés. Les accords s’établissent sur la base d’une déclaration de principe qui décrète l’amnistie pour les actes de guerre commis par les deux forces en présence, GAM et TNI. La question de la reconnaissance des « victimes de guerre » reste pendante tout autant que d’hypothétiques réparations. Si, au fur et à mesure des mois, notre activité nous a permis de constater qu’une parole devenait plus articulable, si nous avons pu accéder plus facilement à cette cible de notre programme, les modalités collective et civile de résolution du conflit restent, elles, encore peu visibles.
Je suis arrivée en Indonésie à la mi mai 2005 alors que l’activité de soin psychologique avait démarrée depuis deux mois. Je fus rejointe rapidement par un deuxième psychologue expatrié et poursuivais mon travail sur place six mois durant.
J’illustrerai ici le type de soin psychothérapeutique que nous avons pu proposer aux familles qui ont été identifiées dans les premiers mois de notre activité majoritairement centrée, comme je viens de l’exposer, sur les conséquences du Tsumami.
Risky a six ans ; c’est un petit garçon haut comme trois papayes locales, c’est à dire géantes. Je vais le voir dans sa famille. Elle vit dans un camp de tentes depuis que sa maison, sise à trente mètres de la mer, s’en est allée avec les eaux. Sous la tente de quatre mètres carrés, il y Bustamam, le papa, Leila, la maman, Maida, la grande sœur de dix ans. Avec les eaux, sont aussi partis, leur petite sœur, un bébé de dix mois et leur grand frère de douze ans.
Je viens, pour la première fois, parce que Risky court paniqué se réfugier sous les matelas roulés dans un coin de la tente dès que le vent se met à souffler un tant soit peu. Et sur cette côte indonésienne, souvent le vent ne souffle pas qu’un peu ; il fait tanguer les plumeaux des palmiers qui bruissent en froufrous et fait claquer les bâches de l’abris que la famille occupe. Le vent fait aussi, par contiguïté avec ces murs flageolants, vibrer le plancher de bois qui couvre le sol à trente centimètres au dessus de la terre, ce qui peut faire croire que la terre est à nouveau sujette aux tremblements. Risky peut rarement rester à l’école une matinée durant. Sa sécurité (intérieure) n’est assurée que par une retraite éperdue vers cet abri de fortune, où il s’assure au moins de la présence de ses parents. Telle est la situation lorsque Bustamam, le père, demande de l’aide pour son fils. A nous cinq, les deux parents et les deux enfants, nous allons nous mettre au travail. Risky est loin d’être le seul à souffrir. Il n’est que l’étendard d’un marasme familial que mes visites régulières vont permettre d’accueillir. Les deux enfants disparus flottent toujours dans les limbes d’une culpabilité vivante et bien partagée par chacun des membres de la famille.
En la disant, bacut bacut (petit à petit, en acehnais), il leur est possible d’assigner d’autres fins à cette culpabilité, pour que chacun à son niveau, parent et enfant, puisse se donner une tache de vivant à sa mesure. Risky se sentira alors autorisé à se défaire de sa peur comme d’un habit trop petit. Au cours des consultations, on prend d’abord ensemble le chemin des montagnes : Les montagnes qui sont le fond de décor de Sigli sur la route de Banda Aceh. Je la connais aussi cette route pour aller chaque mois à Banda Aceh renouveler ma carte d’identité indonésienne. Et j’y vois à chaque passage en un point particulier de la route, au sommet d’un des cols, des familles de petits singes qui regardent les voitures passer en attendant la chute de quelque chose de bon à se mettre sous la dent. Quand, pour la première fois, les montagnes apparaissent sur un dessin de Maida, la grande sœur de Risky, je propose « c’est peut-être bien un endroit sécure que les vagues ne peuvent pas atteindre ? ». Maida toute aussi surprise que moi par mon intuition s’écrie « mais oui, c’est tout a fait ça ! ». Alors c’est Leila, la mère, qui saisit la balle au bond. Avant le Tsunami, Risky avait un singe domestique qui lui aussi a disparu. Je m’imagine à voix haute ce que Risky s’imagine peut-être inaudiblement de la vie de Daisy, son singe, ayant fuit dans les montagnes. A ce point, le lien est instauré avec Risky qui sait désormais à qui il a à faire lorsque je lui rends visite. Je viens pour penser avec lui une échappée.
La séance suivante, c’est Risky qui dessine les montagnes, quatre montagnes-refuge pour chacun des quatre membres de la famille encore en vie. Plus tard dans la consultation, il trace une route en contrebas d’une des vallées et il colorie une des montagnes en bleu. On évoque Daisy, le singe, à nouveau ; je parle du vent qui a soufflé fort le jour précédant la séance et qui m’a portée en pensée vers lui. On ri à l’idée que si la famille allait vivre dans les montagnes, ils pourraient peut-être avoir des singes pour clients de leur petit estaminet, celui que la famille a installé depuis quelques semaines à l’entrée du camp pour faire rentrer un peu d’argent. Risky dit qu’ils paieraient « en monnaie de singe » (sic), c’est à dire avec des feuilles.
Une semaine plus tard, la maman m’accueille en me disant que Risky n’a plus peur du vent mais qu’il vient à elle lorsqu’il souffle avec tout un tas de théories sur ses origines : il y a le vent qui vient de la mer, celui qui vient des montagnes ; il semble particulièrement rasséréné par l’explication d’un de ses copains d’école : le vent est le souffle « des trompettes du jour d’après » (sic), un produit divin dont il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter. La semaine d’après, Risky reprend les feutres pour se dessiner jouant sous la pluie. Il re-convoque pour moi une scène de la vie réelle que la mère me raconte encore toute abasourdie : la veille alors que la pluie (équatoriale, donc tout aussi démesurée que les papayes) s’abattait sur la ville, Risky est sorti pour prendre une douche de nature. S’ajoute à cette récolte de la semaine, cette déclaration de Risky : il veut aller prendre un bain de mer. Le bord de mer est alors encore pour la famille dans son ensemble une zone à haut risque qu’elle ne visite qu’à reculons. La maman « se rassure » d’ailleurs de ne pas savoir si cette assertion de Risky est à prendre pour argent comptant.
Cette semaine là , je suis en possession pour la visite de trois albums de Claude Ponti, un conteur et illustrateur français que j’apprécie beaucoup et que j’utilise dès que je le peux et sur tous les terrains. Parmi les trois albums qui racontent les aventures de Blaise, un poussin masqué, il y a « Blaise et le robinet », re-baptisable désormais en « Blaise et le Tsunami masqué ». Blaise y part tout simplement à la chasse au robinet parce qu’il veut jouer à la salle de bain, quoi de plus normal n’est-ce pas ? Bustamam, le papa, en voyant l’album dit tout de go : « une histoire de Tsunami », ce à quoi je réponds que c’est une histoire d’eau et qu’il y en a de toutes sortes et dans tous les pays. Blaise n’est jamais le seul poussin dans ses frasques et Risky ne manque pas de trouver celui qui lui ira comme un gant. Dès les premières pages du livre, on aperçoit en effet un autre poussin, un acolyte de Blaise, qui porte pour l’occasion une bouée autour du ventre, a le tuba en bouche et le masque sur le nez, et se tient prêt pour l’aventure. Risky s’est trouvé son alter-ego. Et il n’a que faire du poussin triste, qui est triste parce qu’il a toujours un petit nuage qui lui pleut au-dessus de la tête. Sur la dernière planche de l’album, alors qu’un déluge d’eau éclabousse en bulles de mousse, on ne voit plus que le derrière émergé du poussin de la bouée, il a plongé la tête sous l’eau. Risky est tout à la fête de « se » retrouver sur la planche de dessin. Ce jour, je quitte la famille sur cet éclat de rire. Le papa a pris la décision, pendant la consultation, de participer à une compétition de Karaokee (« sport national » indonésien) organisée sur la plage deux semaines plus tard.
J’ai rendu compte ici de la phase initiale du travail thérapeutique mené avec cette famille, une phase courte de quelques semaines qui furent proprement résolutives pour Risky et virent son symptôme phobique disparaître. Je lit cette résolution comme un « effet de langage », où les consultations ne sont pas faites, contrairement à ce que l’on pense parfois, d’un temps linéaire selon lequel les mots passeraient, couleraient et dont l’œuvre serait à remettre à chaque fois, comme si il s’agissait, tel Sisyphe, de remplir un pot percé. Non, dans cette situation comme dans tant d’autres, j’ai pu constater que l’espace constitué de langage dans l’éphémère de la consultation est proprement structurant pour chacun comme pour le groupe familial. Où par son acte de langage (ou d’expression symbolique, n’oublions pas les dessins) chacun est réinstitué à sa juste place. Et alors nous sortons de la « confusion des langues entre les générations » dont parle Ferenczi lorsqu’il aborde la question du trauma. Avant ma première visite à la tente familiale, nous avions eu un premier entretien dans mon lieu de consultation habituel à Sigli. Bustamam était venu me voir avec Risky avec une demande de soin pour son fils. Alors, pour expliquer la peur du vent chez Risky, il s’était mis à raconter son histoire de Tsunami ; une histoire qui le hantait, son histoire de père héroïque (j’utilise ce mot sans ironie aucune) qui avait pu sauver Risky des eaux en luttant contre les éléments mais qui n’avait pu sauver ni l’aîné des garçons ni le dernier né. Une histoire qu’il lui était nécessaire de raconter mais qui n’était pas celle de Risky. Elle lui appartient, peut-être, au titre « d’un patrimoine fantasmatique familial néo-traumatique ». Mais elle ne le fonde pas en tant que petit d’homme autonome. Lui avait d’autres mythes fondateurs à manier (comme j’ai pu en rendre compte ici) qui allaient de la vie sauvage jusqu’aux cieux. Il n’en avait pas été question durant ce premier entretien, Risky n’y avait été qu’une présence muette (à l’écoute certes), comme attendant son tour. En proposant de venir à domicile, j’ai crée les conditions pour qu’il prenne son tour au détours d’un virage des mots familiaux. Lorsque Risky a eu trouvé ses mots pour réordonner le (son) chaos, il n’a plus eu besoin de moi. Certes, il venait me saluer très respectueusement à chacune de mes visites mais disparaissait rapidement de la tente pour reprendre ses activités de jeu avec les autres enfants du camp. J’ai continué à venir plusieurs mois à raison d’une séance par semaine parce que les question du deuil et la symptomatologie post-traumatique des parents de Risky était loin d’être résolues. Risky aura aussi joué pour ses parents un « rôle d’ange annonciateur » qui, avec ou sans trompette, diffuse un message ; il m’aura porté jusqu’à eux.
Références
Pomonti JC, Miladinovic V. Aceh - L’Histoire inachevée. Ed. Irasec ; 2005.
Aceh at War, rapport de Human Right Watch, Septembre 2004 (disponible ici : http://hrw.org/reports/2004/indonesia0904/
[1] Civil d’identité inconnue
[2] Organisations Non Gouvernementales
[3] Je renvoie sur ce sujet le lecteur aux déclarations du directeur général de MSF, Pierre Salignon, que l’on peut trouver ici http://www.msf.fr/site/actu.nsf/actus/donstsunami040105
[4] Je précise que je reprends ici une expression dont je ne suis pas l’auteur, qui fut une appellation institutionnelle et « institutionnalisante », utilisée (si ce n’est crée) par les organisations indonésiennes et internationales (et notamment par les agences onusiennes) ; elle mériterait qu’on s’y attarde et qu’on la discute. Personnellement, je ne suis pas très favorable à l’emploi de ce vocable de « victime » qui ne fait généralement pas non plus partie de la sémantique des activités psychothérapiques développées par MSF.
[5] La mission est sous la responsabilité d’Hervé Isambert, Responsable de Programmes au Centre Opérationnel de MSF France, délocalisé à Tokyo
[6] On ne doit pas y voir une sorte « d’erreur » de positionnement si l’on rapproche cette localisation du projet de la cartographie des dégâts massivement concentrés sur la côte ouest. En effet pour soigner (c’est la mission que se donne MSF), il faut aller là où se trouvent ou là où se sont réfugiés les survivants.
[7] Qui assurera par la suite la supervision de l’activité de soin en qualité de psychiatre au département médical de MSF France
[8] Confer note 4, le mot de « victime » est ici utilisé comme un pendant au statut de « victime du Tsunami » évoqué plus haut




