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Année 1, Numéro 1, Octobre 2002 JIDV.COM

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Violence et santé : profil sanitaire d'une population confrontée à la violence

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JIDV 2 (janvier-mars 2003)

par HALPERIN, D. S. ; REY, H. ; MARGAIRAZ, C. ; RINALDI BAUD, I. ; POUJOULY, M.-C. ; BLEED, D.

 

Consultation Interdisciplinaire de Médecine et de Prévention de la Violence (CIMPV), Département de Médecine communautaire, Hôpitaux universitaires de Genève (Suisse)

Correspondance : Dr D.S. Halpérin CIMPV Département de Médecine communautaire Hôpitaux universitaires de Genève 1211 Genève 14 - Suisse Tél. +4122-372 96 41 Fax +4122-372 96 45 Internet : http://www.sante-violence.ch

 

 

RESUME

Introduction : Au-delà de ses dimensions légales et sociales, la violence est aujourd'hui perçue comme un facteur de risque pour la santé. Le présent article se propose de décrire ce risque de manière plus précise en analysant une série d'indicateurs ou de déterminants de la santé dans une population exposée à des événements ou des processus violents.

Méthode : Les données descriptives de ce travail (dont 10 indicateurs de santé) ont été recueillies entre 1998 et 2001 parmi les patients de la Consultation interdisciplinaire de médecine et de prévention de la violence (CIMPV). Cette consultation, intégrée au coeur d'un centre hospitalier universitaire, a pour mandat d'évaluer de manière globale les problématiques de violence vécues par les patients hospitalisés ou ambulatoires. Cette évaluation est proposée à toute personne identifiée comme étant confrontée à de la violence, quels que soient la nature de cette violence et le rôle qu'y joue le patient. La prise en charge comprend, sur le court terme, des éléments de prévention et de soutien et peut conduire à l'orientation du patient vers d'autres structures offrant un appui et un suivi plus longs. L'intervention débute généralement dans la crise ou l'après-crise et elle se poursuit sur quelques jours ou quelques semaines au moyen d'entretiens semi-standardisés.

Résultats : Au cours des quatre premières années de son fonctionnement, la CIMPV a évalué et pris en charge plus de 1700 sujets. La violence domestique a été identifiée comme le motif de consultation le plus fréquent et le plus complexe. Sur la base des 10 indicateurs de santé analysés parmi ces patients, on peut affirmer que ceux-ci constituent une population fortement précarisée sur le plan de la santé physique, mentale et sociale.

Conclusion : L'utilisation croissante des prestations de la CIMPV semble indiquer que ce programme pionnier répond à un besoin réel. Malgré la brièveté de la prise en charge, les patients confrontés à de la violence peuvent bénéficier d'une évaluation, d'un appui et d'une guidance spécifiques qui complètent utilement les soins traditionnellement fournis par les services d'urgences médicales.

MOTS-CLES

violence - stress - santé

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Introduction

Depuis quelques années, la violence est devenue un thème majeur de préoccupation et de débat, non seulement dans les champs légal et social, mais aussi dans celui de la santé. En 1997, l’Organisation mondiale de la santé a déclaré que la violence constituait une priorité en matière de santé publique et a mis en route un plan d’action visant à la prévenir 1. A Genève, deux rapports mandatés par le Département de l’action sociale et de la santé, l’un relatif à la santé mentale 2, l’autre à la planification sanitaire 3, ont accordé une attention particulière à l’impact de la violence sur la santé individuelle et publique. A l’appui de ces rapports, plusieurs études, en Suisse 4-8 et ailleurs 9-13, soulignaient l’importance quantitative des phénomènes violents dans la société en général et dans le secteur sanitaire en particulier. C’est dans ce contexte que la Consultation interdisciplinaire de médecine et de prévention de la violence (CIMPV) a été créée à la fin de 1997. Le présent article se propose de présenter les objectifs et le fonctionnement de cette consultation pionnière et de décrire le profil de santé de la population y ayant eu recours lors de ses quatre premières années d’activité.

Méthode

Caractéristiques de la prise en charge clinique

La CIMPV offre une prise en charge interdisciplinaire à court terme à toute personne confrontée à une problématique de violence, quel que soit son rôle dans le processus (victime, agresseur, alternativement victime et agresseur, témoin), et indépendamment du type de violence décrit. Cette prise en charge débute généralement dans la crise ou l’immédiat après-crise et se poursuit sur une période de quelques jours à quelques semaines (voire quelques mois) au moyen d’entretiens ambulatoires semi-dirigés. Elle s’adresse en principe aux patients âgés de plus de 16 ans, les plus jeunes étant préférentiellement évalués par le Groupe de protection de l’enfance du Département de Pédiatrie.

L’équipe (une dizaine de personnes, la plupart à temps partiel) comprend des médecins (interniste, gériatre, pédiatre, psychiatre et légiste), trois psychologues, deux infirmières et une assistante sociale formée à la thérapie de famille. A tour de rôle, chacun des membres de l’équipe assume une journée d’«appel» où il a la responsabilité d’accueillir les nouveaux patients. Le cas de chaque nouveau patient est par principe discuté en équipe après le premier entretien. Le suivi du patient est habituellement assuré par le soignant ayant réalisé le premier entretien mais peut parfois être confié à un autre collaborateur. La prise en charge peut aussi, au besoin, être complétée par l’évaluation spécialisée d’un autre membre de l’équipe. Quelques patients sont suivis par 2 voire 3 collaborateurs simultanément, notamment lorsque des entretiens de couple ou de famille sont nécessaires. Bien que l’évaluation se déroule en fonction des besoins personnels du patient et des compétences professionnelles propres du soignant, elle est réalisée de manière semi-structurée grâce à l’utilisation d’une grille d’entretien spécifique.

Ciblant son intervention sur la problématique violente, la CIMPV s’efforce de procurer un soutien au patient, ainsi qu’à sa famille et à ses proches, tout au long de la crise. Elle tente aussi d’examiner les divers aspects de la problématique, de les replacer dans le contexte de vie du patient, et d’identifier les risques immédiats ou plus tardifs de récidive ou d’expansion de la violence. L’objectif de cette démarche est triple : (1) Aider le patient à mettre en perspective les violences auxquelles il a été exposé avec les éléments saillants de son histoire personnelle, conjugale, familiale, médicale, psychosociale et traumatique; (2) l’aider à identifier ses besoins propres ou ceux de son entourage, en termes de sécurité physique et émotionnelle, de soins, de ressources socio-économiques et de documentation médico-légale; (3) l’orienter, si nécessaire, vers des appuis ou des soins spécifiques pouvant être offerts par d’autres partenaires du réseau médical, social, psychologique et judiciaire.

Plusieurs volets complémentaires caractérisent cette prise en charge originale :

·         Ecoute du patient autour de l’événement ou du processus violent.

La clarification factuelle et contextuelle de l’événement ou du processus violent est indispensable; elle offre au patient un temps de prise de recul et d’assimilation. Sollicitée et élaborée dans le cadre sécurisant des consultations, la verbalisation des pensées, des émotions et des réactions comportementales permet au patient de commencer à intégrer le traumatisme. Ceci constitue une étape importante dans la prévention des conséquences psychiques de celui-ci, et notamment du syndrome de stress post-traumatique.

·                Evaluation de la dangerosité.

Le concept de dangerosité est une notion élargie du risque médical ou chirurgical simple. Dans les situations de violence, il ne peut suffire de déterminer le risque encouru par le patient du seul fait des lésions médicales ou chirurgicales qu’il présente; il faut aussi apprécier d’autres risques en lien avec la problématique de violence, par exemple celui d’une récidive, d’un retournement de la violence sur autrui, d’une victimisation directe ou indirecte d’autres protagonistes (notamment les enfants) ou encore d’un acte de désespoir comme une tentative de suicide.

·                  Evaluation des facteurs de vulnérabilité propres au patient.

Un même acte de violence peut avoir un impact très différent selon la personne qu’il touche. Divers facteurs personnels ou contextuels peuvent contribuer à ce que certains individus soient plus fragilisés que d’autres par les conséquences de l’événement violent. Par ailleurs, certains facteurs, tels l’abus de drogues ou d’alcool, l’isolement, un handicap physique ou cognitif entraînant une dépendance d’autrui, la précarité socio-économique, l’existence d’antécédents de victimisation ou de comportements violents, etc., augmentent globalement le risque d’être exposé à des situations de violence et colorent immanquablement la réaction à l’événement violent. Ces facteurs de vulnérabilité sont systématiquement recherchés et pris en compte dans l'évaluation des besoins de soins.

·         Evaluation des ressources du patient.

Parallèlement aux éléments de vulnérabilité, les ressources personnelles, familiales, professionnelles et sociales du patient, ses capacités d’autonomie psychique et affective et les démarches éventuellement déjà entreprises, sont évaluées. La valorisation de ces ressources, qui sont susceptibles de constituer des facteurs de résilience, peut réduire l’impact de la violence et augmenter les chances pour le patient de reprendre contrôle sur sa vie.

·         Evaluation de l’impact de la violence sur la santé.

La violence est un agent pathogène multi-systémique. Au-delà des lésions directement provoquées par un acte de violence (ecchymoses, fractures, lacérations), il importe d’entendre le patient sur son état de santé général, de passer en revue avec lui les différents systèmes pouvant être affectés primairement ou secondairement par la problématique violente, et de proposer des réponses adaptées.

·         Documentation médico-légale.

Quels que soient la nature et le contexte de l’épisode violent, tout patient est en droit d’obtenir une sérieuse documentation des lésions objectives et des plaintes subjectives qu’il présente. Chaque fois que nécessaire, cette documentation est assurée par le recueil détaillé de ces éléments, des photographies et la rédaction (ou la supervision) d’un constat médical en bonne et due forme. A la demande du patient et/ou avec son accord, un rapport détaillé de la prise en charge peut être remis aux autorités judiciaires.

Recueil de données

Pour les besoins de cette étude, les données démographiques et cliniques ont été colligées dans une base de données informatisée (Access 97, Microsoft Corporation) à partir de laquelle un échantillon de 10 indicateurs ou déterminants de santé ont été sélectionnés pour analyse. Ces indicateurs (qui recouvrent les trois dimensions de la santé telle que définie par l’Organisation mondiale de la santé, à savoir physique, mentale et sociale) étaient les suivants : (1) nombre et durée des hospitalisations; (2) degré de désespoir; (3) symptomatologie de stress post-traumatique; (4) antécédents suicidaires; (5) survenue de violences lors de la grossesse; (6) consommation d’alcool, de drogues ou de psychotropes lors de l’événement ou du processus violent; (7) prévalence de symptômes algiques (depuis 1999 seulement); (8) perception subjective de l’état de santé; (9) dépendance de l’assistance publique et (10) chômage.

Classification des événements ou processus violents

Quatre classes principales de violences ont été enregistrées selon leur contexte : (1) les violences interpersonnelles, subdivisées en violences domestiques (conjugales ou autres), violences entre connaissances, et violences par inconnu; (2) les violences institutionnelles définies soit comme celles survenant dans un contexte où l’auteur des violences a sur la victime une relation hiérarchique et/ou thérapeutique dominante (par ex. professeur sur élève, soignant sur patient, patron sur employé), soit comme celles survenant dans le cadre d’une activité professionnelle (par ex. patient sur soignant, client sur chauffeur de taxi, manifestant sur policier, client sur prostituée); (3) les violences organisées définies comme toute violence non domestique préméditée et accomplie par un groupe d’au moins deux personnes, ou accomplie par une personne sur le mandat d’une ou plusieurs autres; (4) les violences difficiles à classifier, notamment lorsque les faits relatés sont trop parcellaires (amnésie, état confusionnel, etc.).

A cette classification catégorielle s’ajoute une classification descriptive détaillant la typologie des actes violents : violences physiques (à mains nues, avec arme à feu, avec arme blanche, etc.), violences sexuelles (sans contact, attouchements, pénétration, etc.), violences psychologiques (menaces, insultes/humiliations, brimades répétées, etc.), négligence (défaut d’hygiène, défaut de soins, défaut d’alimentation, etc.), privation de liberté (séquestration, contention chimique/physique, etc.), exploitation financière ou matérielle et autres violences (violences sur animaux, bris de matériel). De plus, une appréciation est portée sur la vraisemblance des événements relatés, chaque événement étant jugé « confirmé », « suspecté » ou « infirmé ».

Résultats

Du 1er janvier 1998 au 31 décembre 2001, 1720 patients ont consulté la CIMPV. Le nombre de nouveaux patients a augmenté chaque année, passant de 303 en 1998 à 483 en 2001 (+59%). Les patients ont été vus en moyenne 3 à 4 fois, généralement sur une période de 4 semaines. Ainsi, l’ensemble des entretiens cliniques (première consultation + entretiens d’évaluation subséquents) sur lesquels s’appuie notre analyse atteint le total de 5989.

La plupart des patients ont été référés à la CIMPV par le réseau professionnel (médical, psychosocial et/ou légal) de la région. Environ 55% ont été adressés par le secteur ambulatoire des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) - tout particulièrement par le Département des Urgences médico-chirurgicales -, 25% par le secteur extra-hospitalier (médecins, psychologues, avocats, foyers d’hébergement), et 13% par les unités d’hospitalisation des HUG.

Dans 84% des cas la nature violente de la situation était évidente d’emblée ou explicitement mentionnée par le patient lui-même. Dans 275 cas (16%), en revanche, la problématique médico-chirurgicale ou psychiatrique n’a été mise en relation avec une cause violente qu’après l’évaluation et les soins prodigués initialement par le médecin de premier recours. La plupart des patients (87%) ont accepté d’être orientés vers la CIMPV en vue d’une évaluation globale de leur situation. Dans 5% des cas, les patients n’ont souhaité que l’obtention d’un constat médical ou une documentation médico-légale de leurs lésions, et dans 8% des cas, il s’est agi pour la CIMPV de clarifier une suspicion de violence déniée par le patient ou difficile à vérifier compte tenu de l’état de celui-ci (coma, intoxication, désorientation, amnésie).

Après évaluation, 15 patients sur 1720 n’avaient pas été confrontés à une situation de violence (cas infirmés) et 122 avaient été vus dans le contexte d’une situation déjà décrite par un autre patient (typiquement dans des cas de violence domestique). La classification des actes de violence est donc construite sur la base de 1583 situations, parmi lesquelles 1488 (94%) ont été considérées comme “confirmées”. La majorité (83%) de ces 1583 situations relevaient de violences interpersonnelles (tableau 1). Dans cette catégorie, les violences domestiques étaient de loin les plus fréquentes (tableau 2). Sur 1705 patients confrontés à une problématique violente, 1529 (90%) se sont eux-mêmes présentés comme victimes, 79 (4.5%) comme agresseurs, and 97 (5.5%) dans un autre rôle (témoins ou victimes-agresseurs par alternance).

Sexe et âge. Sur 1705 patients, 1198 (70%) étaient de sexe féminin et 507 (30%) de sexe masculin. L’âge moyen (±DS) était 36.7 (±14.0) ans pour les femmes et de 36.2 (±13.6) ans pour les hommes. Les deux-tiers des patients étaient âgés de moins de 40 ans.

Nombre et durée des épisodes ou processus violents. Globalement, 57% des patients avaient été exposés à d’autres épisodes de violences relevant du même contexte ou processus (tableau 3). La plus forte proportion de patients exposés à des épisodes répétés de violences a été trouvée parmi les cas de violences domestiques (841 patients sur 984, 86%); et sur 697 patients rapportant plus de 5 épisodes antérieurs de violence, 682 (98%) étaient impliqués dans un processus de violences domestiques. Dans ces situations de violences répétées, la durée du processus violent dépassait un an dans 68% des cas.

Indicateurs ou déterminants de santé

(1)    Hospitalisations.

Au total, 331 patients (19%) ont été hospitalisés de 1 à 150 jours (moyenne : 13.1 jours) pour une atteinte médico-chirurgicale et/ou psychiatrique certainement ou probablement en lien avec le processus violent.

(2)    Désespoir.

L’échelle H de désespoir de Beck 14 mesure la tendance au pessimisme d’un individu donné. Son score maximal (=20) indique un très profond désespoir. Un score supérieur à 8 suggère fortement un risque suicidaire. Parmi 162 patients évalués au moyen de cette échelle, le score moyen (±DS) était de 7.1 (±4.7), et 60 patients (37%) ont obtenu un score >8.

(3)    Impact traumatique.

L’impact d’un événement traumatique peut être mesuré par l’échelle de Horowitz 15. Son score maximum (=75) reflète des symptômes graves de stress post-traumatique. Au-delà de 42, il identifie les patients souffrant du syndrome de stress post-traumatique avec une valeur prédictive positive de 95%. Parmi 183 patients évalués au moyen de cet outil au moins un mois après l’événement traumatique, le score moyen (±DS) était de 42.0 (±17.9), et 103 patients (56%) avaient un score ³42.

(4)    Tentatives de suicide.

L’existence d’au moins une tentative de suicide dans les antécédents personnels a été relevée chez 265 patients, soit un patient sur 6.

(5)    Violences en cours de grossesse.

Parmi 1198 patientes, 215 (18%) avaient été victimes de violences en cours de grossesse, soit lors de l’épisode directement à l’origine de la consultation, soit auparavant dans le cadre du même processus violent.

(6)    Violences et toxiques.

Le rôle de l’alcool, des drogues et des psychotropes dans l’événement ou le processus violent a été recherché chaque fois que possible, généralement de manière informelle mais parfois avec l’aide d’outils de dépistage tels que le questionnaire CAGE adapté en français (ACME) 14,16. Selon les renseignements fournis, 29% des agresseurs et/ou des victimes étaient sous l’influence de l’une ou l’autre de ces substances au moment des violences les plus récentes. Cependant, aucune information n’a été obtenue sur ce sujet auprès de 30% des patients et dans environ 5% des cas, les informations reçues n’étaient pas nécessairement fiables; ce chiffre doit donc être considéré comme une estimation minimale.

(7)    Tableaux algiques.

Interrogés à propos de l’existence et de la fréquence de symptômes douloureux tels que céphalées, douleurs abdominales, myo-arthralgies (y compris dorsalgies) ou douleurs génito-pelviennes (chez les femmes), près d’un patient sur deux (48%) a rapporté ressentir fréquemment ou occasionnellement des douleurs de l’une et/ou l’autre de ces catégories (tableau 4).

(8)    Etat de santé subjectif. 

Quelque 586 patients ont évalué leur propre état de santé au moyen d’une échelle analogique où 10 correspond à une santé perçue comme parfaite et 1 au pire état de santé imaginable. Au total, 121 patients (21%) ont choisi un score de 5 ou 6 (état de santé moyen) et 98 (17%) ont choisi un score <5 (mauvais ou très mauvais état de santé).

(9)    Assurance-invalidité.

Dans ce collectif, 153 patients (9%) étaient pensionnaires de l’Assurance-invalidité.

(10)Chômage.

Un total de 170 patients (10%) étaient inscrits sur les registres du chômage et vivaient par conséquent au bénéfice d’une rente ad hoc.

Suivi à distance.

Dans la mesure du possible, des entretiens de suivi à distance sont proposés aux patients au cours des mois ou des années qui suivent la prise en charge initiale. A fin 2001, 304 patients avaient été reçus à une ou plusieurs reprises pour des entretiens de cette nature. Sur la base de ces entretiens, il a été observé que la violence avait cessé dans 65% des cas. Les recommandations et les orientations (thérapeutiques, sociales et/ou légales) données aux patients par la CIMPV au terme de la prise en charge initiale ont été considérées, au moment du suivi à distance, comme “pas du tout suivies” dans 13% des cas, “partiellement suivies” dans 44%, et “totalement suivies” dans 43%.

Discussion

Une récente enquête conduite par le Département des urgences médico-chirurgicales des HUG a montré que ce seul département reçoit chaque jour (et identifie comme telles) environ deux victimes de violences souffrant d’un traumatisme physique 7; ce chiffre n’inclut pas les victimes de violences consultant pour des motifs non traumatiques (p. ex. asthme aigu, douleurs abdominales, crise psychiatrique). Il ne comprend pas non plus les personnes confrontées à des problèmes de santé en lien avec la violence et qui sont prises en charge dans d’autres secteurs des HUG ou dans d’autres lieux de soins à Genève. Par conséquent, les un à deux patients par jour référés à la CIMPV ne constituent vraisemblement qu’une petite minorité des personnes confrontées à la violence, la plupart n’ayant encore pas accès à cette prise en charge spécialisée en milieu de la santé. Toutefois, la demande n’a fait que croître depuis la création de la CIMPV, avec une augmentation des consultations de près de 60% entre 1998 et 2001. Cet accroissement s’explique principalement par une meilleure information du personnel soignant dans tous les secteurs des HUG (notamment les services d’urgences somatiques et psychiatriques) mais aussi par une plus grande notoriété de la CIMPV dans le réseau extra-hospitalier. Il y a là un constat encourageant car - ainsi qu’il est suggéré dans cet article - la population concernée est précarisée dans les trois dimensions de sa santé et elle requiert de ce fait un mécanisme amélioré de dépistage et de soins à l’intérieur du système de santé.

Sur le plan de la santé somatique, cette précarisation est illustrée d’abord par le taux relativement important d’hospitalisations observé dans cette population. Elle est aussi reflétée par la prévalence élevée des actes de violence rapportés en cours de grossesse. Cette prévalence confirme d’ailleurs celle obtenue indépendamment par le service d’Obstétrique des HUG 6,17 et débouche sur de légitimes inquiétudes quant aux conséquences potentielles de la violence gestationnelle sur la santé materno-infantile : l’augmentation, dans un contexte de violences, des accouchements prématurés, des fausses-couches, des décollements placentaires, de la morbidité péri- et postnatale et de la mortalité fœtale ou maternelle a fait l’objet, ces dernières années, de plusieurs études convergentes 18-20. D’autre part, la fréquente association avec la violence de la consommation d’alcool, de drogues ou de psychotropes, bien apparente dans la population étudiée, pèse d’un poids significatif sur la santé non seulement des protagonistes directs mais aussi sur celle d’un cercle beaucoup plus large comprenant la famille (en particulier les mineurs dépendants), les proches et parfois même des inconnus. L’incidence des phénomènes algiques chez nos patients est plus difficile à interpréter en l’absence de données comparatives. Cependant, parmi des sujets jeunes (les deux-tiers des patients de la CIMPV ont moins de 40 ans), une proportion de 19% se plaignant de symptômes douloureux fréquents excède vraisemblablement de beaucoup celle que l’on attendrait dans la population générale.

Dans une perspective de santé mentale, un sentiment de désespoir (reflété par l’échelle de Beck) et des symptômes de stress post-traumatique (quantifiés par l’échelle d’Horowitz) se retrouvent chez un grand nombre des sujets exposés à la violence. Certes, cette observation a été faite à partir d’un échantillon relativement restreint de la population étudiée et il conviendra à l’avenir de la valider par des groupes contrôle adéquats. Toutefois, l’anamnèse suicidaire, elle, a été investiguée de manière systématique; la proportion observée de 16% des patients ayant accompli au moins une tentative de suicide dans leur vie pourrait bien être 4 à 5 fois supérieure à celle de la population générale si l’on se base sur les rares études suisses de prévalence, à ce jour limitées à des populations d’adolescents ou de jeunes adultes 21,22.

En termes de santé sociale, les taux de chômage et d’assistance par l’assurance-invalidité ont été systématiquement évalués, ces deux paramètres étant étroitement liés à divers aspects de la santé individuelle et publique. Sur la base des statistiques officielles genevoises, le taux de 10% de chômage observé chez nos patients est environ deux fois plus élevé que celui enregistré dans la population générale active au cours de la même période 23. La même différence s’applique aux personnes ayant droit aux prestations de l’assurance-invalidité (9% dans notre population contre 4.3% parmi les résidents de Genève âgés de 18 à 64 ans 23).

Enfin, la perception subjective de l’état de santé par les patients eux-mêmes englobe implicitement les trois dimensions de la santé et constitue une donnée importante sur le plan de la santé publique. C’est en effet cette perception, en dépit de son caractère subjectif, qui détermine dans une large mesure le recours des individus aux ressources sanitaires. Une enquête nationale suisse conduite en 1997 24 a montré que, dans la population genevoise âgée de plus de 15 ans, 15% des sujets se considéraient en état de santé “moyen” et 4% en “mauvais” ou “très mauvais” état de santé. Ces proportions sont à comparer avec celles observées auprès de nos patients, à savoir 21% et 17% respectivement.

Face à une population caractérisée par une telle vulnérabilité dans toutes les dimensions de la santé, les intervenants de la CIMPV ont à relever le défi d’accomplir une tâche inédite et innovatrice qui complète et prolonge les soins médicaux d’urgence traditionnels. Cette tâche est difficile parce que les souffrances sont profondes et parfois anciennes, parce qu’elles ne sont jamais aisées à dire ni à entendre, parce qu’elles sont souvent intriquées dans des dimensions interculturelles complexes, et parce que le temps disponible pour soutenir ces patients et pour les accompagner au-delà de la crise est fort limité. Le travail interdisciplinaire lui-même constitue un autre défi car il ne s’agit pas de simplement juxtaposer des connaissances ou des compétences. Il s’agit, bien plutôt, d’intégrer les concepts, l’épistémologie et la méthodologie de chaque discipline à travers un échange continu, et parfois même une confrontation d’opinions. En l’absence d’un modèle d’intervention pré-existant sur lequel on eût pu s’appuyer, la CIMPV a dû créer le sien propre; la prise en charge décrite succinctement dans cet article résulte d’un consensus d’équipe et reste aujourd’hui en chantier, étant constamment réajustée au gré de l’expérience acquise.

Dans cet esprit, la CIMPV devrait continuer de se développer en un utile instrument du système sanitaire, au service d’une population que la violence a placée dans une situation de grande précarité mais qui semble pouvoir bénéficier d’un appui spécialisé, du moins si l’on en croit le taux encourageant d’arrêt des violences rapporté par les patients et la compliance satisfaisante de ces derniers par rapport aux orientations offertes par la CIMPV. Etablie au coeur d’un centre de soins tertiaire et fondée sur une approche médicalisée de la violence, la CIMPV seule ne saurait toutefois répondre à tous les besoins de ses patients; pour atteindre une efficacité maximale, son action doit s’inscrire dans une pratique de collaboration avec l’ensemble du réseau social, psychologique et légal. Cette pratique de réseau, bien que largement admise en théorie, reste à améliorer, ce qui nécessitera encore, de la part de tous les acteurs, de sérieux efforts.


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24.   Office fédéral de la statistique. Enquête suisse sur la santé 1997, premiers résultats. Office fédéral de la statistique, Neuchâtel, 1998 [retour]

 

Tableaux

Tableau 1 : Classification principale des violences [retour]

Type de violence

Nombre

%

Interpersonnelle

       1306

  82.5

Institutionnelle

   186

  11.8

Organisée

    84

    5.3

Difficile à classer

     5

    0.3   

Données insuffisantes

     2

    0.1

Total

1583

100.0


 

Tableau 2 : Sous-classification des violences interpersonnelles [retour]

Sous-type de violence interpersonnelle

Nombre

%

Domestique

   877

  67.1

Entre connaissances

  172

  13.2

Par inconnu

  257

  19.7

Total