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AnnŽe 4, Janvier 2007 JIDV.COM NĦ14

VIGNETTE CLINIQUE

 

Double victimisation des victimes d'actes criminels :

le r™le d'interface du professionnel en santŽ mentale

 

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Dr. Louis Jehel, psychiatre, chef de service du service de psychiatrie, H™pital Tenon (AP-HP), Paris [France]  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Monsieur F. est ‰gŽ de 48 ans. Alors quĠil sortait du parking dĠun centre commercial de la rŽgion parisienne en hiver 2001, un homme ˆ pied se met devant sa route en injuriant monsieur F. et le contraignant donc ˆ sĠimmobiliser. Monsieur F. sort de son vŽhicule pour demander au piŽton de libŽrer le passage et celui-ci prend alors de sa poche une arme ˆ feu et tire sur monsieur F. ˆ plusieurs reprises. Monsieur F. est horrifiŽ par ce quĠil vient de voir sans le comprendre et retourne dans sa voiture. Il en ressort un peu plus loin, palpe avec sa main la chaleur du sang sur son abdomen, il se dit Ç il mĠa canardŽ È puis il perd connaissance. Alors quĠil est convaincu de sa mort imminente, il se sent stimulŽ Žnergiquement par les secours qui sont arrivŽs, puis perd ˆ nouveau connaissance sous lĠeffet des mŽdicaments hypnotiques nŽcessaires ˆ lĠintubation rŽalisŽe en urgence. Il se rŽveille une semaine plus tard dans le vacarme terrorisant des Ç machines È du service de rŽanimation chirurgicale. Il respire douloureusement avec le drain pulmonaire encore prŽsent. Il aperoit enfin son Žpouse qui lui parait elle-mme totalement sidŽrŽe de cette situation exceptionnellement grave.

Aprs une semaine en service de rŽanimation, il peut tre dirigŽ vers une unitŽ de chirurgie. Le compte rendu qui lui est donnŽ de cet ŽvŽnement est quĠil a ŽtŽ agressŽ par un homme avec une arme ˆ feu. Sur les trois balles qui ont ŽtŽ tirŽes, une est sortie aprs avoir traversŽ le poumon gauche, une intra-abdominale a dž tre extraite. Celle de la cuisse ne peut tre retirŽe.

Apres un mois dĠhospitalisation, monsieur F. sort et peut dŽposer une plainte contre X, prs de trente jours aprs lĠagression. Au tribunal o il se rend, il est mis en contact avec un avocat qui lui apporte des renseignements prŽcieux sur les procŽdures nŽcessaires. Cet avocat identifie la sŽvŽritŽ du traumatisme psychique de cette agression et lui propose de le diriger vers une consultation dĠun psychiatre spŽcialisŽ en psychotraumatologie. Monsieur F. accepte immŽdiatement cette dŽmarche.

Lors de la premire consultation avec le psychiatre, il prŽsente un Etat de Stress Post-Traumatique (ESPT) dĠintensitŽ sŽvre, associŽ ˆ des sympt™mes dĠun Žpisode dŽpressif majeur sŽvre. Au centre de ces troubles, se dŽveloppe un syndrome de rŽpŽtition de la scne de lĠagression quĠil revoit jour et nuit comme un film sans fin qui tourne en boucle. Il revit lĠensemble des sensations y compris le bruit des balles et le cliquetis du revolver dont le chargeur a ŽtŽ vidŽ mais que lĠagresseur aurait continuŽ ˆ utiliser. Outre ces cauchemars, il sursaute au moindre bruit et reste donc chez lui presque chaque jour pour Žviter tout danger potentiel. Son humeur est profondŽment triste. Il nĠa plus aucun centre dĠintŽrt et nĠimagine plus dĠavenir pour lui aprs une telle catastrophe. Un traitement est initiŽ et une prise en charge spŽcialisŽe de type cognitivo-comportementale est engagŽe.

La procŽdure judiciaire se poursuit activement et lĠagresseur est identifiŽ gr‰ce aux dŽtails que monsieur F. a pu rapporter sur cet homme qui est alors incarcŽrŽ. Monsieur F ressent cette nouvelle de faon trs ambivalente. Il exprime une grande satisfaction de cette arrestation qui va permettre un jugement mais redoute avec un sentiment de terreur dĠtre confrontŽ ˆ cet homme Ç si dangereux È. LorsquĠil reoit la convocation du juge dĠinstruction, il ressent une anxiŽtŽ extrmement douloureuse. Il redoute non seulement la prŽsence de lĠagresseur mais le reproche que pourrait lui faire le juge dĠtre sorti de son vŽhicule. Il Žprouve dĠailleurs un fort sentiment de culpabilitŽ du fait de son propre comportement, renforcŽ par le refus de son assurance automobile de prendre en charge ses frais lui renvoyant que nĠŽtant pas dans sa voiture lorsque les coups de feu ont ŽtŽ tirŽs, il ne peut pas bŽnŽficier de cette assurance.

Les troubles psychiques post-traumatiques persistent et parmi les souvenirs qui envahissent de faon itŽrative la mŽmoire de monsieur F., il y a les images et les bruits de lĠhospitalisation en unitŽ de rŽanimation chirurgicale. Ce souvenir est confus et contribue ˆ renforcer le vŽcu dĠirrŽalitŽ qui a caractŽrisŽ cette pŽriode traumatique. Le psychiatre aprs plusieurs entretiens propose au patient une consultation avec le mŽdecin rŽanimateur pour lui expliquer concrtement ce qui sĠest passŽ au cours de cette hospitalisation. Le rŽanimateur donne son accord et le patient est trs favorable ˆ cette rencontre. Le rŽanimateur a pris le temps de le recevoir, de lui expliquer ce qui a ŽtŽ fait pour lui ˆ ce moment de dŽtresse physique et lui a aussi prŽsentŽ la salle de rŽanimation o il a ŽtŽ soignŽ. Le patient a rŽussi dans cette confrontation ˆ la rŽalitŽ ˆ poursuivre le travail de rŽorganisation psychique initiŽ avec le psychiatre. Une rŽduction significative des cauchemars a ŽtŽ observŽe aprs cette consultation. Une autre consultation a ŽtŽ ensuite organisŽe avec un chirurgien pour lui expliquer la position de la balle qui restait dans son corps en lui expliquant pourquoi il Žtait prŽfŽrable sur le plan mŽdical de ne pas extraire ce projectile.

Un peu plus tard le patient exprime son angoisse de ne pas avoir reu dĠinformation rŽcente de lĠavocat sur lĠŽvolution judiciaire mais il affirme quĠil prŽfre Žviter de le contacter de peur que cela ne rŽactive encore les rŽpŽtitions traumatiques, il ajoute Ç je crois que je perds pied, cĠest ˆ se tirer une balle dans la tte È.

Un ajustement de la prise en charge et du traitement antidŽpresseur est nŽcessaire car le risque dĠun geste suicidaire est ŽlevŽ pour des personnes victimes dĠun tel traumatisme. De plus le patient nĠest pas du tout apte ˆ reprendre une activitŽ professionnelle, ce qui favorise aussi les ruminations anxieuses.

Un peu moins dĠun an aprs lĠagression, la confrontation de la victime et de son agresseur a lieu. LĠagresseur reconna”t les faits avec froideur et Monsieur F est choquŽ de lĠindiffŽrence manifestŽe par cet homme Ç qui a voulu me tuer È dit-il.

Le psychiatre soutient activement le patient pour constituer son dossier mŽdical nŽcessaire aux expertises de son prŽjudice, aidŽ utilement par un mŽdecin lŽgiste. Le patient exprime sa satisfaction de lĠaide constructive portŽe par le mŽdecin lŽgiste et le psychiatre quĠil sollicite rŽgulirement pour transmettre des questions auprs de son avocat. Cette action est relayŽe par lĠassociation dĠaide aux victimes qui a ŽtŽ mobilisŽe.

Les flash-back se rŽactivent violemment lors de chaque courrier venant du tribunal, en particulier lorsquĠil apprend que lĠagresseur demande sa mise en libertŽ. Quelques mois plus tard, lĠordonnance de mise en accusation devant la cour dĠassises est enfin prononcŽe par le juge dĠinstruction. LĠaccompagnement mŽdico-juridique doit sĠintensifier pour aider le patient ˆ prŽparer cette nouvelle Žpreuve.

Cette situation clinique illustre les difficultŽs majeures rencontrŽes par les victimes pour lesquelles la souffrance psychique nĠest pas encore suffisamment identifiŽe puis prise en compte parmi les professionnels qui interviennent. On constate que souvent les Žquipes mŽdicales proposent tardivement une aide mŽdico-psychologique spŽcialisŽe et ne semblent pas se prŽoccuper des consŽquences judiciaires de lĠagression. Ensuite les diffŽrents protagonistes des services juridiques et les avocats semblent sous-Žvaluer la gravitŽ potentielle de ces troubles psychiques.. Le psychiatre et son Žquipe peuvent quand ils sont sollicitŽs, proposer comme pour monsieur F. dĠassurer un r™le dĠinterface active et rassurante entre mŽdecine et justice. La collaboration entre les mŽdecins somaticiens, psychiatres et mŽdecins lŽgistes appara”t alors comme un soutien cohŽrent et prŽcieux pour aider la victime dŽmunie aprs lĠimpact dĠune telle violence.

 


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