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Anne 4, Janvier 2007 JIDV.COM NĦ14
ENTREVUE
Entrevue avec le
Professeur Louis Crocq
l'occasion du Lifetime Achievement Award dlivr par l'International Society for
Traumatic Stress Studies (ISTSS)
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Qui tes-vous ?
Je suis le mdecin gnral Louis Crocq, du cadre de rserve maintenant, professeur associ lĠuniversit de Paris 5. Quand je rsume ma vie active, il y a une vie de mdecin militaire et de psychiatre militaire qui a dur de 1947 1987, puis une vie qui a t la vie de professeur associ jusquĠen 1995 mais jĠenseigne encore dans deux diplmes universitaires, et puis une troisime vie qui est le fondateur du rseau dĠurgence mdico-psychologique.
A quel moment a dbut votre intrt pour le trauma et pourquoi un tel intrt ?
Mon intrt pour le trauma a commenc lorsque je prparais ma thse de mdecine sur la surdit par explosion motionnelle que lĠon traitait lĠpoque par narco-analyse. CĠest donc ce moment-l que je mĠy suis intress et en mme temps, mes tudes de psychologie et de philosophie mĠorientaient plutt vers la psychiatrie et je savais que je prparerais le concours des hpitaux militaires en psychiatrie. Ensuite, je suis rentr de la guerre dĠAlgrie, cĠtait en 1959. Dans les hpitaux militaires, on voyait beaucoup dĠanciens combattants dĠAlgrie, dĠIndochine, de la 2me guerre mondiale et mme de la 1re guerre mondiale qui dveloppaient des nvroses traumatiques. JĠtais donc amen les traiter soit par narco-analyse soit par dĠautres mthodes et mĠintresser au trauma. A la fin de ma carrire, on mĠavait demand aussi de mĠoccuper du comportement des populations en cas de guerre atomique en centre-europe, etc. et du comportement de la population dans les catastrophes. CĠest comme cela que jĠai tendu la notion de trauma la notion de victimes de catastrophe et de comportements individuels et collectifs dans les catastrophes.
Quel a t votre participation dans les diverses socits traitant du trauma ?
Bien sr, jĠai toujours adhr des socits scientifiques pour me tenir au courant des avances de la recherche et des ides sur le trauma. JĠai t trs tt la socit de psychiatrie et de neurologie de langue franaise o jĠtais connu comme celui qui publiait sur les nvroses traumatiques et les nvroses de guerre. Ensuite, du point de vue international, jĠai adhr lĠassociation mondiale de psychiatrie et plus particulirement la section militaire. Cette section militaire tait tendue la section militaire et de catastrophe et jĠen tais le prsident dans les annes 89. En ce qui concerne le trauma, lĠISTSS, lĠInternational Society of Traumatic Stress Studies a t cre, je crois, en 1985 et jĠy ai adhr en 1990. En 1991, jĠai eu lĠide de me calquer sur ces socits pour crer lĠassociation de langue franaise dĠtude du stress traumatique. Le Pr. Lebigot qui mĠa succd comme Prsident a eu lĠastuce de dire lĠ Ç association de langue franaise pour lĠtude du stress et du trauma È. On se dmarquait. Le stress, cĠest une chose. Le trauma, cela est une autre. JĠai galement t dans la European Society of Traumatic Stress Studies qui a t cre aprs la ntre, en 1992. JĠai donc particip aux travaux de ces trois socits. Rcemment, Hollywood, Los Angeles, pour le 27me congrs de lĠISTSS, ils mĠont fait lĠhonneur de me remettre le Ç ISTSS Lifetime Achievement Award È, cĠest--dire la rcompense de toute une vie. Cela rcompensait mon livre sur les nvroses de guerre et mes 250 publications sur la question. Le terme dĠachvement mĠavait inquit, je me demandais si cĠtait un achvement au sens du tir aux canards (rire) mais non cĠest quelque chose de trs honorifique.
Comment est n le projet de crer des cellules dĠurgence mdico-psychologique ?
Ma troisime carrire partir de 1995 a t la cration du rseau franais des cellules dĠurgence mdico-psychologique. CĠtait aprs lĠattentat de 1995 Paris o il y avait eu 10 morts et 100 blesss, le Prsident Chirac avait t voir les victimes lĠhpital de la Salptrire et il avait vu quĠils taient trs bien traits sur le plan des blessures et des brlures mais que rien nĠtait fait au niveau du choc psychologique. Il a donc donn lĠordre son ministre de la sant, Xavier Emmanuelli, de trouver quelquĠun, ce quelquĠun cĠtait moi avec une dizaine de camarades, pour rflchir la cration dĠun dispositif qui couvre lĠensemble du territoire et qui puisse traiter les victimes, les blesss psychiques, immdiatement sur le terrain, et aprs, lors de la priode post-immdiate et mme encore aprs, dans la priode long terme. Bien entendu, ce dispositif devait tre tendu aux 100 dpartements franais avec une cellule par dpartement.
Vous avez galement t le fondateur des premires consultations spcialises sur le trauma lĠhpital St Antoine Paris.
Lorsque jĠai t plac en situation de rserve de mdecin gnral, lĠuniversit mĠa nomm Professeur associ mais le Professeur Albi St Antoine avait traiter pas mal de victimes des attentats terroristes et de victimes dĠagressions diverses. Il a eu lĠide de crer avec moi une consultation spcialise pour les victimes de traumatisme psychique. Les victimes de traumatisme psychique rpugnent dĠtre traites par un psychiatre, parce quĠelles se disent quĠelles ne sont pas des malades mentaux, mais pour une consultation spcialise dans le trauma, elle veulent bien. Donc, cĠtait une bonne ide. Cette consultation continue toujours.
JĠai conseill tous les psychiatres rfrents des cellules dĠurgence, non seulement de sĠoccuper de lĠimmdiat et du post-immdiat, mais aussi de crer une consultation spcialise pour les victimes de traumatisme psychique.
Pourquoi avoir utilis la psychanalyse comme rfrence et quels sont vos matres penser ?
JĠai t lve de Lagache et mon diplme dĠtude suprieur a t soutenu sous sa direction en 1952. Lagache mĠa marqu. CĠtait un excellent enseignant de la psychanalyse mais jĠtais plutt philosophe. Mes matres penser prfrs taient Bachelard et Merleau-Ponty. A cause de cela, jĠai utilis la psychanalyse dans la rfrence du trauma avec la fameuse image de la vsicule vivante que Freud avait dvelopp dans son article Ç au-del du principe de plaisir È publi en 1920, mais jĠavais plutt essay de considrer la psychanalyse comme inscrite dans la phnomnologie comme un peu lĠa fait Barrois dĠailleurs. Pour moi, le trauma, en phnomnologie, a trois aspects essentiels.
Le premier aspect est lĠespce dĠimposture quĠune nouvelle personnalit vient prendre sur notre ancienne aprs ce qui a t lĠimpact du trauma. Tous les traumatiss disent Ç jĠai une personnalit diffrente È. Les autres ne les reconnaissent pas. Ils reviennent des enfers, ils nĠarrivent pas sĠexprimer. Dj dire quĠils sont vivants, cĠest un norme effort par rapport aux autres qui le considre avec horreur. Ils ont donc une manire diffrente de percevoir le monde, de le juger, dĠy penser, dĠy rflchir, dĠy vouloir et dĠy aimer. CĠest ce que jĠappelle la personnalit traumato-nvrotique. CĠest regrettable que le PTSD du DSM soit rduit aux deux dimensions du Ç numbing È et de lĠÇ avoidance È et que lĠon ne lĠa pas vu comme une modification de la personnalit. Tandis que la CIM-10 a rserv un diagnostic qui sĠappelle Ç modification durable de la personnalit È aprs une exprience de catastrophe. Donc le premier aspect phnomnologique, cĠest cette espce de modification de la personnalit. Aprs lĠimpact du trauma, il est autre.
Le deuxime aspect, cĠest la notion de lĠvolution du temps. Le traumatis vit sur un temps fig au moment du trauma. Son avenir est bouch. Il ne vit plus le prsent comme quelque chose de fluide. Il nĠa plus de prsent, il nĠa plus dĠavenir et mme le pass est align sur la perspective traumatique. La gurison sera de pouvoir se dgager grce la rintroduction du sens dans le non-sens du trauma, faire en sorte que cela ne soit plus une rminiscence de lĠinstant traumatique qui soit comme un corps tranger en lui, mais quĠil est pu reconstruire un souvenir avec des signifiants pour lui permettre de raligner ce souvenir construit dans la continuit fluide de sa vie entre un avant et un aprs. Il sera alors dgag de cet instant fig traumatique.
Le troisime aspect phnomnologique, cĠest la question du sens. On dit le non-sens du trauma, lĠabsence de sensÉ cĠest vrai, avec cette nuance que le trauma nous a renvoy non pas la mort mais au nant. Ce nant dĠo on est sorti et o on est retourn, que lĠon a exorcis chaque instant de notre vie. Merleau-Ponty disait : Ç je suis quelque chose et non pas rien. Cet objet est quelque chose et non pas rien È. Ce rien que lĠon a toujours voulu placer le plus loin de notre regard, brutalement au moment du trauma, il nous a impos sa prsence, son vidence. Les gens traumatiss sont des gens qui ont connu le nant et qui en reviennent, un peu comme Orphe comme le disait Barrois, mais qui peuvent faire comme Er de la Rpublique de Platon qui avait t chez les morts et qui tait revenu avec une leon de responsabilisation et de sagesse. Si on est comme Er, on va redonner du sens au non-sens du trauma, un sens personnel. Je dis toujours que quand le sujet traumatis vous dit : Ç il mĠest tomb un trauma dessus, gurissez moi et moi je mĠen lave les mains È, il ne pourra pas gurir. Quand il dit : Ç cĠest mon affaire, je cherche du sens et je le prends mon compte È, ce moment-l, il commence gurir. Il a retrouv du sens ce qui tait du non-sens. CĠest le troisime aspect phnomnologique du trauma.
Pour conclure, pouvez-vous dire un mot sur la pense europenne ?
Cette controverse entre stress et trauma nĠest pas purement acadmique ou artificielle. Elle correspond lĠopposition, fraternelle mais opposition tout de mme, entre la pense amricaine et la pense europenne. La pense amricaine sĠest centre sur le stress avec tous ses concomitants biologiques. Ce nĠest pas se montrer a-thorique, cĠest sĠtre affranchi dĠune thorisation psychanalytique pour se subordonner une thorisation biologique. Je crois quĠil vaut mieux tre plus net et dire Ç le stress, cĠest une chose et le trauma, cela en est une autre È. Toute la pense europenne depuis Charcot, Pierre Jeannet, Oppenheim et Freud est centre sur la notion du trauma telle que Lebigot lĠa approfondie en disant que cela renvoie lĠoriginaire, dĠavant le langage. CĠest peut-tre cela qui va faire lĠoriginalit de la pense europenne. Elle nĠest pas uniquement franaise puisquĠon la retrouve en partie chez Oppenheim, Ferenczi, etc.
Je crois donc quĠil y a une perspective de continuit de la pense europenne dans la perspective de la pense de Pierre Jeannet, de Charcot, de Freud quĠil faut continuer de dvelopper et qui trouve son cho dans la pense amricaine puisque les amricains ont bien dit dans leur rvision du DSM-IV que subir un vnement potentiellement traumatisant ne suffit pas, il faut lĠavoir vcu dans lĠhorreur, dans lĠeffroi au sens du mythe de Perse et de la Mduse. Ils disent aussi que lĠ Ç avoidance È et le Ç numbing È sont deux aspects importants mais en fait, cela correspond aussi aux perturbations de la personnalit telles que les voyaient les traumatologues de la pense europenne. Je crois donc quĠil faut continuer dfendre, non pas avec chauvinisme, mais comme un deuxime versant par rapport la pense biologique, les hypothses psychanalytiques et phnomnologiques de la pense europenne.
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