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AnnŽe 4, Janvier 2007 JIDV.COM NĦ14

ENTREVUE

 

Entrevue avec le Professeur Louis Crocq

ˆ l'occasion du Lifetime Achievement Award dŽlivrŽ par l'International Society for Traumatic Stress Studies (ISTSS)

 

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Consulter tous les articles du Journal International De Victimologie depuis sa crŽation (octobre 2002) 

  

Entrevue menŽe par Christophe Herbert, psychologue clinicien, SOS Victimes 78, Versailles [France]  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qui tes-vous ?

Je suis le mŽdecin gŽnŽral Louis Crocq, du cadre de rŽserve maintenant, professeur associŽ ˆ lĠuniversitŽ de Paris 5. Quand je rŽsume ma vie active, il y a une vie de mŽdecin militaire et de psychiatre militaire qui a durŽ de 1947 ˆ 1987, puis une vie qui a ŽtŽ la vie de professeur associŽ jusquĠen 1995 mais jĠenseigne encore dans deux dipl™mes universitaires, et puis une troisime vie qui est le fondateur du rŽseau dĠurgence mŽdico-psychologique.

A quel moment a dŽbutŽ votre intŽrt pour le trauma et pourquoi un tel intŽrt ?

Mon intŽrt pour le trauma a commencŽ lorsque je prŽparais ma thse de mŽdecine sur la surditŽ par explosion Žmotionnelle que lĠon traitait ˆ lĠŽpoque par narco-analyse. CĠest donc ˆ ce moment-lˆ que je mĠy suis intŽressŽ et en mme temps, mes Žtudes de psychologie et de philosophie mĠorientaient plut™t vers la psychiatrie et je savais que je prŽparerais le concours des h™pitaux militaires en psychiatrie. Ensuite, je suis rentrŽ de la guerre dĠAlgŽrie, cĠŽtait en 1959. Dans les h™pitaux militaires, on voyait beaucoup dĠanciens combattants dĠAlgŽrie, dĠIndochine, de la 2me guerre mondiale et mme de la 1re guerre mondiale qui dŽveloppaient des nŽvroses traumatiques. JĠŽtais donc amenŽ ˆ les traiter soit par narco-analyse soit par dĠautres mŽthodes et ˆ mĠintŽresser au trauma. A la fin de ma carrire, on mĠavait demandŽ aussi de mĠoccuper du comportement des populations en cas de guerre atomique en centre-europe, etc. et du comportement de la population dans les catastrophes. CĠest comme cela que jĠai Žtendu la notion de trauma ˆ la notion de victimes de catastrophe et de comportements individuels et collectifs dans les catastrophes.

Quel a ŽtŽ votre participation dans les diverses sociŽtŽs traitant du trauma ?

Bien sžr, jĠai toujours adhŽrŽ ˆ des sociŽtŽs scientifiques pour me tenir au courant des avancŽes de la recherche et des idŽes sur le trauma. JĠai ŽtŽ trs t™t ˆ la sociŽtŽ de psychiatrie et de neurologie de langue franaise o jĠŽtais connu comme celui qui publiait sur les nŽvroses traumatiques et les nŽvroses de guerre. Ensuite, du point de vue international, jĠai adhŽrŽ ˆ lĠassociation mondiale de psychiatrie et plus particulirement ˆ la section militaire. Cette section militaire Žtait Žtendue ˆ la section militaire et de catastrophe et jĠen Žtais le prŽsident dans les annŽes 89. En ce qui concerne le trauma, lĠISTSS, lĠInternational Society of Traumatic Stress Studies a ŽtŽ crŽe, je crois, en 1985 et jĠy ai adhŽrŽ en 1990. En 1991, jĠai eu lĠidŽe de me calquer sur ces sociŽtŽs pour crŽer lĠassociation de langue franaise dĠŽtude du stress traumatique. Le Pr. Lebigot qui mĠa succŽdŽ comme PrŽsident a eu lĠastuce de dire lĠ Ç association de langue franaise pour lĠŽtude du stress et du trauma È. On se dŽmarquait. Le stress, cĠest une chose. Le trauma, cela est une autre. JĠai Žgalement ŽtŽ dans la European Society of Traumatic Stress Studies qui a ŽtŽ crŽe aprs la n™tre, en 1992. JĠai donc participŽ aux travaux de ces trois sociŽtŽs. RŽcemment, ˆ Hollywood, Los Angeles, pour le 27me congrs de lĠISTSS, ils mĠont fait lĠhonneur de me remettre le Ç ISTSS Lifetime Achievement Award È, cĠest-ˆ-dire la rŽcompense de toute une vie.  Cela rŽcompensait mon livre sur les nŽvroses de guerre et mes 250 publications sur la question.  Le terme dĠachvement mĠavait inquiŽtŽ, je me demandais si cĠŽtait un achvement au sens du tir aux canards (rire) mais non cĠest quelque chose de trs honorifique.

Comment est nŽ le projet de crŽer des cellules dĠurgence mŽdico-psychologique ?

Ma troisime carrire ˆ partir de 1995 a ŽtŽ la crŽation du rŽseau franais des cellules dĠurgence mŽdico-psychologique. CĠŽtait aprs lĠattentat de 1995 ˆ Paris o il y avait eu 10 morts et 100 blessŽs, le PrŽsident Chirac avait ŽtŽ voir les victimes ˆ lĠh™pital de la Salptrire et il avait vu quĠils Žtaient trs bien traitŽs sur le plan des blessures et des bržlures mais que rien nĠŽtait fait au niveau du choc psychologique. Il a donc donnŽ lĠordre ˆ son ministre de la santŽ, Xavier Emmanuelli, de trouver quelquĠun, ce quelquĠun cĠŽtait moi avec une dizaine de camarades, pour rŽflŽchir ˆ la crŽation dĠun dispositif qui couvre lĠensemble du territoire et qui puisse traiter les victimes, les blessŽs psychiques, immŽdiatement sur le terrain, et aprs, lors de la pŽriode post-immŽdiate et mme encore aprs, dans la pŽriode ˆ long terme. Bien entendu, ce dispositif devait tre Žtendu aux 100 dŽpartements franais avec une cellule par dŽpartement.

Vous avez Žgalement ŽtŽ le fondateur des premires consultations spŽcialisŽes sur le trauma ˆ lĠh™pital St Antoine ˆ Paris.

Lorsque jĠai ŽtŽ placŽ en situation de rŽserve de mŽdecin gŽnŽral, lĠuniversitŽ mĠa nommŽ Professeur associŽ mais le Professeur Albi ˆ St Antoine avait ˆ traiter pas mal de victimes des attentats terroristes et de victimes dĠagressions diverses. Il a eu lĠidŽe de crŽer avec moi une consultation spŽcialisŽe pour les victimes de traumatisme psychique. Les victimes de traumatisme psychique rŽpugnent dĠtre traitŽes par un psychiatre, parce quĠelles se disent quĠelles ne sont pas des malades mentaux, mais pour une consultation spŽcialisŽe dans le trauma, elle veulent bien. Donc, cĠŽtait une bonne idŽe. Cette consultation continue toujours.

JĠai conseillŽ ˆ tous les psychiatres rŽfŽrents des cellules dĠurgence, non seulement de sĠoccuper de lĠimmŽdiat et du post-immŽdiat, mais aussi de crŽer une consultation spŽcialisŽe pour les victimes de traumatisme psychique.

Pourquoi avoir utilisŽ la psychanalyse comme rŽfŽrence et quels sont vos ma”tres ˆ penser ?

JĠai ŽtŽ Žlve de Lagache et mon dipl™me dĠŽtude supŽrieur a ŽtŽ soutenu sous sa direction en 1952. Lagache mĠa marquŽ. CĠŽtait un excellent enseignant de la psychanalyse mais jĠŽtais plut™t philosophe. Mes ma”tres ˆ penser prŽfŽrŽs Žtaient Bachelard et Merleau-Ponty. A cause de cela, jĠai utilisŽ la psychanalyse dans la rŽfŽrence du trauma avec la fameuse image de la vŽsicule vivante que Freud avait dŽveloppŽ dans son article Ç au-delˆ du principe de plaisir È publiŽ en 1920, mais jĠavais plut™t essayŽ de considŽrer la psychanalyse comme inscrite dans la phŽnomŽnologie comme un peu lĠa fait Barrois dĠailleurs. Pour moi, le trauma, en phŽnomŽnologie, a trois aspects essentiels.

Le premier aspect est lĠespce dĠimposture quĠune nouvelle personnalitŽ vient prendre sur notre ancienne aprs ce qui a ŽtŽ lĠimpact du trauma. Tous les traumatisŽs disent Ç jĠai une personnalitŽ diffŽrente È. Les autres ne les reconnaissent pas. Ils reviennent des enfers, ils nĠarrivent pas ˆ sĠexprimer. DŽjˆ dire quĠils sont vivants, cĠest un Žnorme effort par rapport aux autres qui le considre avec horreur. Ils ont donc une manire diffŽrente de percevoir le monde, de le juger, dĠy penser, dĠy rŽflŽchir, dĠy vouloir et dĠy aimer. CĠest ce que jĠappelle la personnalitŽ traumato-nŽvrotique. CĠest regrettable que le PTSD du DSM soit rŽduit aux deux dimensions du Ç numbing È et de lĠÇ avoidance È et que lĠon ne lĠa pas vu comme une modification de la personnalitŽ. Tandis que la CIM-10 a rŽservŽ un diagnostic qui sĠappelle Ç modification durable de la personnalitŽ È aprs une expŽrience de catastrophe. Donc le premier aspect phŽnomŽnologique, cĠest cette espce de modification de la personnalitŽ. Aprs lĠimpact du trauma, il est autre.

Le deuxime aspect, cĠest la notion de lĠŽvolution du temps. Le traumatisŽ vit sur un temps figŽ au moment du trauma. Son avenir est bouchŽ. Il ne vit plus le prŽsent comme quelque chose de fluide. Il nĠa plus de prŽsent, il nĠa plus dĠavenir et mme le passŽ est alignŽ sur la perspective traumatique. La guŽrison sera de pouvoir se dŽgager gr‰ce ˆ la rŽintroduction du sens dans le non-sens du trauma, faire en sorte que cela ne soit plus une rŽminiscence de lĠinstant traumatique qui soit comme un corps Žtranger en lui, mais quĠil est pu reconstruire un souvenir avec des signifiants pour lui permettre de rŽaligner ce souvenir construit dans la continuitŽ fluide de sa vie entre un avant et un aprs. Il sera alors dŽgagŽ de cet instant figŽ traumatique.

Le troisime aspect phŽnomŽnologique, cĠest la question du sens. On dit le non-sens du trauma, lĠabsence de sensÉ cĠest vrai, avec cette nuance que le trauma nous a renvoyŽ non pas ˆ la mort mais au nŽant. Ce nŽant dĠo on est sorti et o on est retournŽ, que lĠon a exorcisŽ ˆ chaque instant de notre vie. Merleau-Ponty disait : Ç je suis quelque chose et non pas rien. Cet objet est quelque chose et non pas rien È. Ce rien que lĠon a toujours voulu placer le plus loin de notre regard, brutalement au moment du trauma, il nous a imposŽ sa prŽsence, son Žvidence. Les gens traumatisŽs sont des gens qui ont connu le nŽant et qui en reviennent, un peu comme OrphŽe comme le disait Barrois, mais qui peuvent faire comme Er de la RŽpublique de Platon qui avait ŽtŽ chez les morts et qui Žtait revenu avec une leon de responsabilisation et de sagesse. Si on est comme Er, on va redonner du sens au non-sens du trauma, un sens personnel. Je dis toujours que quand le sujet traumatisŽ vous dit : Ç il mĠest tombŽ un trauma dessus, guŽrissez moi et moi je mĠen lave les mains È, il ne pourra pas guŽrir. Quand il dit : Ç cĠest mon affaire, je cherche du sens et je le prends ˆ mon compte È, ˆ ce moment-lˆ, il commence ˆ guŽrir. Il a retrouvŽ du sens ˆ ce qui Žtait du non-sens.  CĠest le troisime aspect phŽnomŽnologique du trauma.

Pour conclure, pouvez-vous dire un mot sur la pensŽe europŽenne ?

Cette controverse entre stress et trauma nĠest pas purement acadŽmique ou artificielle. Elle correspond ˆ lĠopposition, fraternelle mais opposition tout de mme, entre la pensŽe amŽricaine et la pensŽe europŽenne. La pensŽe amŽricaine sĠest centrŽe sur le stress avec tous ses concomitants biologiques. Ce nĠest pas se montrer a-thŽorique, cĠest sĠtre affranchi dĠune thŽorisation psychanalytique pour se subordonner ˆ une thŽorisation biologique. Je crois quĠil vaut mieux tre plus net et dire Ç le stress, cĠest une chose et le trauma, cela en est une autre È. Toute la pensŽe europŽenne depuis Charcot, Pierre Jeannet, Oppenheim et Freud est centrŽe sur la notion du trauma telle que Lebigot lĠa approfondie en disant que cela renvoie ˆ lĠoriginaire, dĠavant le langage. CĠest peut-tre cela qui va faire lĠoriginalitŽ de la pensŽe europŽenne. Elle nĠest pas uniquement franaise puisquĠon la retrouve en partie chez Oppenheim, Ferenczi, etc.

Je crois donc quĠil y a une perspective de continuitŽ de la pensŽe europŽenne dans la perspective de la pensŽe de Pierre Jeannet, de Charcot, de Freud quĠil faut continuer de dŽvelopper et qui trouve son Žcho dans la pensŽe amŽricaine puisque les amŽricains ont bien dit dans leur rŽvision du DSM-IV que subir un ŽvŽnement potentiellement traumatisant ne suffit pas, il faut lĠavoir vŽcu dans lĠhorreur, dans lĠeffroi au sens du mythe de PersŽe et de la MŽduse. Ils disent aussi que lĠ Ç avoidance È et le Ç numbing È sont deux aspects importants mais en fait, cela correspond aussi aux perturbations de la personnalitŽ telles que les voyaient les traumatologues de la pensŽe europŽenne. Je crois donc quĠil faut continuer ˆ dŽfendre, non pas avec chauvinisme, mais comme un deuxime versant par rapport ˆ la pensŽe biologique, les hypothses psychanalytiques et phŽnomŽnologiques de la pensŽe europŽenne.

 

 

 

 


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