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Journal International De Victimologie - International Journal Of Victimology

Lundi
08 Septembre 2008
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Home Archives Par numéro JIDV 11 De victime à auteur : le parcours d'une adolescente dans le cadre de fausses allégations d'agression sexuelle

De victime à auteur : le parcours d'une adolescente dans le cadre de fausses allégations d'agression sexuelle

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Auteur

Psychologue - Protection Judiciaire de la jeunesse

 

Résumé 

Le présent article expose la problématique singulière d'une fausse allégation d'agression sexuelle à l'adolescence. L'auteur propose une analyse du cas à partir d'entretiens réalisés en milieu judiciaire, en particulier à l'aide du matériel issu d'explorations projectives (Rorschach et T.A.T.). L'analyse tente d'articuler l'histoire de l'adolescente auteur de la fausse allégation à sa personnalité. L'approche psychodynamique se révèle ainsi riche d'enseignements, mettant en lumière l'actualisation d'une problématique hystérique à l'origine de la dénonciation mensongère et propose l’idée paradoxale d’un fantasme traumatisant réparateur par anticipation, à l’origine de la transgression.           

Present article explains singularly problematic of a case of false allegation of sexual abuse in adolescence. The author proposes an analysis from clinical interview obtained in judiciary environment, particularly from projectives data (Rorschach and T.A.T.). The analysis crosses the history of the teenager (author of the false allegation) with her personality. Psycho-dynamical approach gives us main teachings, discovering hysteria problematic at the origin of liar denunciation and proposes paradoxical idea or a traumatic fantasy repairer, responsible for the transgression. 

 

Mots-clés

Fausses allégations ; agression sexuelle ; adolescence ; hystérie ; étude projective

False allegation ; sexual abuse ; adolescence ; hysteria ; projective study
 

 

1. INTRODUCTION

   

N

otre présentation va traiter d'un écart, celui qui apparaît lorsque la vérité historique nie une victime que la vérité psychique va fabriquer. Quand ladite victime fait appel à la justice qui se base sur l'examen des faits, en tentant de mettre de la lumière sur leur déroulement, leur statut, les préjudices subis, et que ceux-ci sont inexistants, le sujet se retrouve passer de la condition de victime à celle d'auteur. Il peut être mis en examen pour fausses allégations et recherches inutiles, comme dans le cas que nous allons présenter.

 

La problématique des abus sexuels sur enfants ou adolescents, quand ils ne sont pas médicalement objectivés, est toujours difficile à prendre en considération : comment les détecter, les évaluer, les traiter ? La question cruciale est souvent celle de la "preuve impossible" (Cretin, 1992), et la difficulté, notamment pour le clinicien, d'apprécier l'écart entre la vérité historique et la vérité du sujet. L’abord de la problématique des abus sexuels ou des allégations d'abus sexuels chez les mineurs se traite généralement de la façon suivante dans la littérature spécialisée : soit l'attention est portée sur l'enfant victime d'abus sexuels, soit elle est portée sur l'enfant ou l'adolescent auteur. Lorsque le dernier rapport national édité par la Direction de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (Kail, Le Caisne, 2002) évoque, en fin de document, les « violences sexuelles supposées commises ou subies », il n’est retenu que celles « n'ayant pas fait l'objet d'une procédure judiciaire ou d'une enquête de police » (Kail, Le Caisne, 2002. p. 41). Or, notre texte traite justement de ces fausses allégations qui ont fait l'objet d'une procédure judiciaire et dont l'auteur, ici l'adolescent, se trouve après-coup mis en examen pour dénonciation mensongère et éventuellement recherches inutiles, quand les accusés ne se portent pas partie civile pour demander des dommages et intérêts sur les préjudices subis.

 

Il s'agit bien d'une problématique différente de celle, très actuelle, des fausses allégations d'abus sexuels dans le cadre de relations conflictuelles souvent poussées à l'extrême entre des parents divorcés ou séparés. Leur enfant se trouve pris au centre du conflit parental (Haesevoets, 1997 ; Van Gijseghem, 1991, 1995 ; Knott, Trocme, Bala N, 2004), parfois au point que les canadiens aient eu besoin d'objectiver dans ce contexte ce qu'ils ont nommé le Syndrome d'Aliénation Parentale (Delfieu, 2005 ; Von Boch-Galhau, 2002).

 

La fausse allégation peut-être soit un "faux positif", c'est-à-dire conduire à rechercher un auteur, éventuellement le mettre en examen ou l'incarcérer alors qu'il n'a pas abusé de l'enfant, soit un "faux négatif", quand l'enfant retourne par exemple à son domicile alors qu'il y est abusé par l'adulte qu'il n'a pas pu ou voulu dénoncer. Rappelons enfin que si la question des fausses allégations de sévices sexuels est certes connue (Casoni, 1994, 2001), elle est souvent traitée et étudiée auprès de populations cliniques plutôt jeunes (Poubelle-Condamin, 1993 ; De Becker, Hayez, 1999, 2003).

 

En tant que clinicien d'un service de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, nous sommes rarement confrontés au cas de figure rare et singulier où l'adolescent vient lui-même « se jeter dans les mains de la justice » en interrogeant la question de la vérité et de l'écart entre la vérité judiciaire, héritière du sens commun, de l'ordre social, et de sa vérité psychique qui peut-être n'est pas soumise à la même logique. Il nous appartient en conséquence de réfléchir sur cette particularité.

 

2. PRESENTATION CLINIQUE

 

Marie, 17 ans, est adressée au service pour une évaluation psychologique ordonnée par le magistrat. Il s'agit de faire le point sur la personnalité de la jeune fille qui vient d'être mise en examen pour dénonciations mensongères, après qu'elle ait porté plainte pour viol en réunion (à l'encontre de plusieurs de ses copains) et que l'enquête ait très rapidement mis hors de cause les garçons, sans aucune ambiguïté sur leur innocence. Elève brillante, d'orientation plutôt scientifique, elle ne pourra rien dire lors des premières minutes de l'entretien, à part « ils m'ont…ils m'ont… », tête baissée. La position de victime est adoptée d’emblée, comme si la mise en examen n'avait pas existé, comme si la jeune fille revivait à nouveau le viol imaginaire.

 

Au cours des rencontres suivantes, Marie va pouvoir peu à peu démêler les fils d'un écheveau extrêmement dense, fait à la fois d'éléments historiques, factuels et fantasmatiques. En récapitulant ce qu'elle a pu dire des faits, nous avons pu repérer un récit qui va adopter cinq versions au cours du temps :

1° version : un triple viol subi, perpétré par des adolescents ayant fumé du shit, au domicile de l’un d’eux, Marie étant secourue par un autre adolescent. Cette version est celle qui a été divulguée dans un premier temps et qui a fait l'objet d'un dépôt de plainte.

2° version : Il ne s'est rien passé du tout. Cette négation en bloc serait consécutive à la confrontation entre Marie et les quatre garçons (les « auteurs » et le « sauveteur ») devant le magistrat. Cette version a permis de disculper les garçons et de mettre Marie en examen pour dénonciation mensongère après que les parents des garçons aient à leur tour porté plainte contre l'adolescente.

3° version : Une relation sexuelle complète subie (viol), imposée par un ancien petit ami, Marie et lui étant seuls au domicile de cet ami : cette version a été proposée au personnel du Centre Hospitalier qui a examiné Marie après son dépôt de plainte.

4° version : Un courrier transmis au magistrat dont nous ne connaissons pas la teneur.

5° version : Une dernière version dans laquelle le petit ami aurait commencé à la déshabiller, ayant dévêtu Marie de son tee-shirt et soutien gorge. Il n'y aurait pas eu de contact sexuel, seulement une tentative de la part de cet ami, Marie ayant pu se débattre et se réfugier dans les toilettes. Le petit ami vient lui ramener alors ses habits en s'excusant, les deux adolescents s'en vont ensemble, rencontrent d'autres amis en route (ceux dont elle avait parlé dans la version 1) et passent l'après-midi tous ensemble.

 

Marie a grandi dans une famille recomposée. Elle est remarquée dès sa petite enfance comme une enfant gaie, très intelligente, vive et imaginative. Les deux parents soulignent la personnalité d'une petite fille très souvent absorbée dans son imaginaire, sujette à des fantasmagories et à des mensonges souvent abracadabrants. L'hyperexpressivité est présente, ainsi que l'idéalisation des sentiments et le fait de privilégier sa vie imaginaire. Les parents se séparent lorsque la fillette a quatre ans (en pleine période oedipienne) et cette dernière a souffert de la séparation sans pouvoir la comprendre. Elle est très vite prévenue par sa mère, et très souvent, lorsqu'elle va en visite chez son père, qu'il ne faut pas qu'elle dorme avec lui dans son lit, pour ne pas s'exposer à des risques d'inceste. Parallèlement, Marie développe une admiration sans bornes pour ce père « qui était devenu pour moi comme un dieu » dira-t-elle. Les craintes de la mère ont permis, dans ce contexte, qu'un climat que l'on peut qualifier d'incestueux se développe alors et se fixe dans l'imaginaire de la jeune fille. Marie décrit comment son idolâtrie pour son père se développe « il représentait tout pour moi » et comment le désir légitime d'un père qui manque au quotidien vient se croiser à son désir œdipien inconscient, que les mises en garde répétées viennent raviver à chaque rencontre.

 

Ce climat se prolonge jusqu'à la puberté. Là, les choses se modifient radicalement. D'abord Marie tombe amoureuse d'un professeur de sport. Elle a treize ans, c'est le coup de foudre réciproque, Marie raconte « j'étais la femme de sa vie, il disait que j'étais son élève idéale, il m'a fait un bisou sur la bouche, …après mes parents lui ont interdit de me revoir ». La mère explique qu'elle n'a pas réagi autrement, faute de savoir quoi faire. Puis la rupture avec le père arrive : Marie explique qu'un jour, ce dernier lui demande, dans la voiture, après lui avoir posé la main sur la cuisse pour la calmer, qu'elle cesse de crier partout son admiration et son amour pour lui. Le geste paternel, surtout sa manière de le raconter, traduit chez l'adolescente d'une façon à peine déguisée son interprétation en terme d'une tentative de séduction paternelle. Depuis ce moment précis, Marie refusera absolument de lui parler et de se rendre chez lui.

Marie s'investit dans ses études, choisit un établissement international, poursuit des activités théâtrales, a beaucoup d'amis et de petits amis. Le premier avec qui elle aura des relations sexuelles sera celui impliqué dans les versions 1, 3 et 4, autrement dit le garçon autour de qui les différentes versions de l'agression sexuelle ont été organisées.

Les examens projectifs nous dévoilent une personnalité névrotique assez marquée, chez une jeune fille qui met très facilement en scène son imaginaire et ses fantasmes, à travers un théâtralisme certain qui a pour fonction également de faire-valoir.

 

Le Rorschach montre une facture névrotique très nette avec des mécanismes bien présents de défense contre l'agressivité et une certaine difficulté à gérer l'agressivité cependant. L'indice d'angoisse est assez élevé. L'efficacité des défenses est relative, on peut noter à la planche II en début de protocole une vive réaction d'angoisse (de castration) au rouge qui se récupère difficilement, la réponse suivante étant peu efficace du point de vue de la forme. Le « personnage » cité à la planche III est anonyme et asexué (ce qui traduit une difficulté à intégrer la bisexualité manifeste évoquée par la planche et des problèmes d'identification sexuelle) mais ses activités sont celles d'une femme (remplir de l'eau, laver le linge) à tendance libidinale plutôt qu'agressives. La planche IV met à mal la puissance phallique : le « grand géant » a finalement des « petites ailes » et une « tête de Sphinx à moitié cassée ».  Le Sphinx, personnage féminin, se retrouve associé ici à la puissance phallique, détrônant ainsi l'image paternelle. Marie cherche ses mots à la planche V (image de soi) en désignant les deux appendices ou queues du papillon, la résistance à l'émergence de matériel à contenu phallique est forte. On note un choc phallique à la planche VI (rare à l’adolescence), planche à la signification sexuelle évidente qui bloque les capacités de symbolisation de l'adolescente. L'image évoquée à la planche VII « deux indiennes en train de danser » ne dément pas la résonance essentiellement maternelle de cette planche, et le sentiment d'apaisement qui y est associé, avec une certaine valorisation de l'image féminine. Le protocole est parsemé de détails narcissiques (symétrie (I), miroir (II), reflet/double (II, VII, VIII), réponses masques(X)), des évocations qui sont pour la plupart de valence narcissique positive (à part la réponse masque de la planche X). L'importance de ces évocations narcissiques s'intègre dans la quête et la demande affective, le besoin de reconnaissance de Marie, et l'attention portée sur soi.

 

Le T.A.T. nous met d'emblée dans la dimension névrotique de la perte (angoisse de castration à la planche 1) et résolument œdipienne (planche2). La facture névrotique ne fait ici aussi aucun doute, à laquelle on peut y ajouter également, tout comme au Rorschach, la présence de détails narcissiques (planche 2 « bien habillée » : planche 4 : « les beaux couples hollywoodiens », planche 7GF : « sa petite robe du Dimanche », « ses petits souliers vernis », planche 12 BG : « un bel arbre »). La problématique du dédoublement narcissique est pleinement développée à la planche 9GF, où les deux personnes sont perçues dans une relation de parfaite complémentarité réciproque : la gentille/la méchante, la gentille est pas appréciée/la méchante est appréciée, la gentille est laide (Cendrillon), si la gentille répète les bêtises de la méchante, c'est elle qui se fait « engueuler », pas la méchante. La complémentarité se fixe sur des représentations à valence inversée à chaque fois, dans une confusion bon objet /mauvais objet, ou plutôt dans une inversion dûe à la symétrie. Dans cette perspective, la réponse à la planche 13 B est intéressante : Marie y décrit une mise en abîme entre « le p’tit enfant assis » et un autre « fasciné par le reporter » et l'hésitation réitérée entre une activité psychique « pensif » et un état affectif « triste » qui montre la lutte contre l'émergence d'affects dépressifs. Echange de regards, entre le sujet de la planche et Marie qui regarde le sujet la regarder. Cette perspective dédoublée acteur/spectateur fut la première parole de Marie au TAT : « Il faut que je raconte une histoire ou ce que pense le personnage ? ». La dualité est posée, avec elle la possibilité de conflictualité psychique, mais aussi du dédoublement de la description d’une même perception : ce que je vois ou ce que l’autre pense, sous-entendu que les deux sujets n’auront pas la même version de la réalité, ce que l’on peut rapprocher de sa propre histoire.

 

La dynamique libidinale est annoncée (et réprimée) dès la planche 2 et va se construire, comme un scénario, tout le long du protocole. À la planche 2, Marie opère ainsi une mise à distance de ce qui pourrait bien se passer entre les personnages  : « plutôt un tableau représentatif qu'une scène précise avec des sentiments ». Marie annonce la situation œdipienne mais ne veut pas y penser. Remarquons que l'enfant du couple, la jeune fille « est bien habillée » (détail narcissique). La relation amoureuse est évoquée à la planche 4, puis à la planche suivante on a un fantasme inversé de scène primitive : c'est la mère qui regarde dans la chambre de Marie pour voir ce qui s'y passe (ou Marie, par identification à la mère qui regarde à travers ses propres yeux, comme la mise en abîme pourrait l'expliquer à nouveau). La planche (6 GF) suivante nous semble paradigmatique de la situation de Marie : « ça ressemble au grand méchant loup qui demande à la pauvre fille de faire quelque chose de pas bien. Elle a l'air étonnée mais elle va se soumettre à ce qu'il a dit, et lui il le sait très bien ». Dans cette réponse le fantasme de séduction est à peine déguisé par des précautions de langage. Le symbolisme sexuel est transparent, le contenu manifeste de la planche étant une jeune femme assise, au premier plan, se retournant vers un homme qui se penche vers elle (différence de générations). Cette planche renvoie, dans un contexte œdipien, au fantasme de séduction de type hystérique, où l'homme âgé (le père) séduit la jeune fille. La contrainte fait partie de la séduction pour Marie, ainsi que l'emprise sur l'autre (« et lui il le sait très bien »). La victime apparaît, la jeune fille qui va se faire croquer par le grand méchant loup. A la planche suivante (7 GF), « la nourrice regarde le bébé parce que la fille ne s'en occupe pas trop, en fait » : le jeune fille a un enfant, l'inceste a été consommé.

 

Le matériel projectif de Marie nous permet de mettre en évidence le lieu de la conflictualité psychique (difficultés d'intégration de la sexualité, fantasmes vifs de séduction, atteinte de la puissance phallique), le type d'angoisse qui y est associé (angoisse de castration), et le caractère narcissique (défenses narcissiques, dédoublement) qui traverse les deux protocoles de façon significative, à travers les détails relevés à valence positive et la problématique du dédoublement et de la mise en abîme. Il faut y voir là quelque chose de dynamique, mis en mouvement par les remaniements apportés par l'adolescence. L'accès au monde du génital oblige en quelque sorte à (re)négocier l'image de soi entre soi/enfant et soi/futur adulte, à renoncer à l'amour infantile adressé aux imagos parentales et à accéder à sa propre génitalité à travers un choix d'objet extérieur au triangle œdipien. Cette mise en tension peut induire ce type de configuration névrotique / narcissique, en particulier le cas de Marie nous amène à penser à un dédoublement spéculaire qui laisse pourtant intègre le fond névrotique de la personnalité (c’est-à-dire sans réelle atteinte structurale telle que l’on aurait pu s’y attendre). Marie peut vivre ainsi deux histoires conjointement, dans lesquelles elle est le principal protagoniste, sans que pour autant son sentiment de la réalité ne soit altéré. On peut voir dans ce type de fonctionnement psychique des mécanismes proches de ceux décrits dans le trouble dissociatif de l’identité (American Psychiatric Association, 1996 ; Saladini, Luauté, 2002) ou personnalité multiple (Carroy, 1993), phénomènes rares de dissociation hystérique.

 

3. LA FAUSSE VICTIME

 

Nous pouvons tenter d’aller plus loin dans l’analyse de cette situation en proposant l’idée d’un « fantasme traumatisant réparateur ».

Il semble que Marie ait été prise au départ dans un concours de circonstances : elle a été victime d'un début d'agression de la part de son ancien petit ami, le premier avec qui elle a eu une relation sexuelle. Elle a vécu cela comme une trahison ultime et traumatisante. En voulant en parler autour d'elle, elle s'est construit un scénario plus en conformité avec le préjudice qu'elle a vécu ou l'effraction qu'elle estime avoir vécue. Le sentiment de trahison qu'elle a connu à travers la tentative forcée de séduction, ainsi que le fait même de cette tentative ont résonné de plein fouet avec la problématique de l'adolescente, à savoir les fantasmes d'origine oedipienne extrêmement vivaces de séduction par l'homme.

 

Le scénario du triple viol a été préférable pour la réalité psychique de l'adolescente, parce que plus en cohérence interne avec les éléments ravivés par le traumatisme réel. Il conforte de plus la position d'auto-commisération et de victime qui font généralement partie des traits relationnels de l'hystérique. Le mensonge et la construction imaginaire sont là à prendre comme véritables mécanismes de défense, défense contre l'effraction du moi subie par un élément de réalité qui, s'il n'a pas été en soi d'une ampleur proportionnelle aux dommages que Marie a subis, a été en parfaite corrélation avec son angoisse sous-jacente attisée par des fantasmes incestueux et de viols qui étaient déjà tenaces.

 

On peut aussi interpréter cela comme l'utilisation, à partir d'une partie déformée de la réalité, du scénario de viol comme ayant été vécu, pour ne pas avoir à le subir dans l'avenir. Nous nous trouverions alors face à un fantasme traumatisant mais réparateur, une sorte d'autopunition défensive, anticipatrice d'un hypothétique traumatisme réel. Pour le psychisme, le pire est enfin arrivé, il se trouve donc à l'abri de sa survenue éventuelle, c'est donc le soulagement. Au contraire de la conduite ordalique, ici la conduite d'un sujet se situe sur un plan plus fantasmatique mais, comme nous l'avons constaté, ses retombées n'en sont pas moins réelles, ainsi que la mise en examen de l'adolescente en témoigne.

 

C'est ensuite au psychologue de rendre au sujet sa part de vérité, en confrontation avec les autres protagonistes de l'affaire, et de pouvoir transmettre au magistrat une version simplifiée et lisible de cette vérité psychique, à prendre en compte lors du jugement à venir. L’histoire de Marie représente un de ces cas de figure où l’approche psychologique prend une place centrale dans le débat judiciaire, lorsqu'elle permet de décaler les débats contradictoires vers le champ clinique en éclairant les faits d’une nouvelle lumière. Certes, l'auteur est auteur d'un délit, mais il est aussi sa propre victime, sous le coup d'une construction psychique complexe mais néanmoins interprétable et riche en sens.


 

Références

 

American Psychiatric Association.–  DSM-IV, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, (1994) trad. Fr., Paris, Masson, 1996.

De Becker (Emmanuel), Hayez (Jean-Yves). – Du discours du mineur d'âge sur l'abus sexuel, Faux positifs et non-crédibilité, Louvain Médical, 118, 1999, p. 497-507.

De Becker (Emmanuel), Hayez (Jean-Yves). – L'enfant en dessous de 3 ans maltraité sexuellement : comment les tout-petits "parlent" d'un abus et comment y faire face ?, Neuropsychiatrie de l'enfance et de l'adolescence, 51, 2003, p. 105-110.

Carroy (Jacqueline). – Les personnalités doubles et multiples, Paris, PUF, 1993.

Casoni (Dianne). – L'évaluation des allégations d'agression sexuelle chez les enfants : défis et enjeux, Revue Internationale de Criminologie et de Police Technique, XLVII, 4, 1994, p. 437-447.

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Cretin (Thierry), La preuve impossible ? De la difficulté d'administrer la preuve des infractions dont sont victimes les mineurs : attentats à la pudeur, violences et mauvais traitements, Revue de Science Criminelle et de Droit Pénal Comparé, 1992, p. 54-59.

Delfieu (Jean-Marc). – Syndrome d'aliénation parentale, diagnostic et prise en charge médico-juridique, Experts, 67, Juin 2005, p.24-30.

Haesevoets (Yves-Hiram). – L'enfant en questions, De la parole à l'épreuve du doute dans les allégations d'abus sexuels, Paris- Bruxelles, De Boeck Université, 2000.

Knott (Theresa), Trocmé (Nico), Bala (Nick). – Les fausses allégations de violence et de négligence, Feuillet d'information CEPB/13F, Toronto, Canada (www.cecw-cepb.ca).

Kail (Bénédicte), Le Caisne (Léonore). – Les violences sexuelles commises ou subies, les auteurs et les victimes accueillis à la protection judiciaire de la jeunesse, Rapport de la Direction de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, Ministère de la Justice, Paris, 2002.

Marcelli (Daniel), Braconnier (André). – Adolescence et psychopathologie, Paris, Masson, 5° édition, 2000.

Misès (René), Quemada, (Nicole). – Classification Française des Troubles Mentaux de l’Enfant et l’Adolescent-R-2000, Paris, CNTERHI, 2000.

Poubelle-Condamin (Christine).– Critères de détection d'abus sexuels à enfants, Bulletin de Psychologie, XLVII, 415, 1993, p. 285-298.

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Agenda

 

CONGRES AIVI 2008 : Soigner les victimes d'inceste

 8 octobre 2008 

 

Peut-on échapper à la victimisation ?

 6 novembre 2008

 

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  November 13th-15th 2008

 

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