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Année 3, Numéro 2, Janvier 2005 JIDV.COM N°9
Dossier dirigé par le Pr. Robert HUGONOT, ALMA
France
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Réflexions psychologiques
sur l’intervention intra-familiale |
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Par Michèle
MYSLINSKI, France Maître de conférence à l’Université de Grenoble. Membre du groupe de réflexion
éthique d’ALMA France. |
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Tous
les membres d’ALMA connaissent les difficultés liées au signalement de maltraitance
d’une personne âgée par l’un(e) de ses proches. Faut-il et comment intervenir
pour protéger la victime sans pour autant « effracter » la vie privée
de la famille ? L’impact de l’intervention sur des liens établis de longue
date et, le plus souvent, selon le choix de la victime elle-même, n’est pas
neutre. Si la mission d’ALMA lui fait obligation de tenir compte du
signalement, elle ne dispose pas, comme dans le cas d’un acte de maltraitance
en milieu institutionnel, de repères fiables cadrant l’intervention. En effet,
les établissements d’hébergement pour personnes âgées et les services
médico-sociaux qui leur apportent des aides à domicile sont régie par une
réglementation précise. L’exercice professionnel des intervenants est balisé
par une série de règles et de devoirs contractualisés entre professionnels et
bénéficiaires de leur travail. Il est donc possible d’identifier plus
clairement les manquements aux engagements pris officiellement et légitimement
par une équipe envers les personnes aidées, de les sanctionner si utile, et d’y
mettre fin.
Mais
la toile de fond des signalements de maltraitance à personne âgée en milieu
familial est beaucoup plus floue. Le fonctionnement d’une famille n’obéit que
très partiellement à des règles extérieures à elle. Certes, la société impose
et construit constamment un ensemble de critères sociaux, juridiques, éthiques,
définissant les droits et devoirs mutuels des femmes, enfants, parents, père,
mère, au sein d’une famille. Ils sont identifiables par chacun de ses membres,
communs à tous, reconnus par la totalité du réseau familial et de la communauté
humaine. Mais au regard de ces places et rôles dévolus socialement à chacun,
chaque famille fonctionne principalement selon les représentations mutuelles de
ses différents membres et les affects et sentiments particuliers suscités par
chacune d’elles. La vie d’une famille, et notamment sa vie physique, affective,
est spécifiée par la combinaison de ces représentation et affects, qui
caractérise le climat relationnel du réseau et garantit l’homéostasie du
système. Chaque famille est donc unique ; elle est même différente aux
yeux de chacun de ses membres, cocon pour certains, carcan pour d’autres. Elle
est dotée d’un équilibre qui lui est propre, fruit d’un compromis original
entre les pulsions des différents individus qui la composent, les modalités
relationnelles qui en découlent, et les comportements qui les agissent. Exemple
caricatural : le niveau sonore des échanges verbaux est différent d’une
famille à une autre, selon la culture dans laquelle elle s’enracine, les us et
coutumes qui lui sont propres, les habitudes inter-individuelles, transmises
d’une génération à l’autre. Aussi, l’originalité de chaque famille
constitue-t-elle une difficulté initiale pour ALMA, en interdisant
l’utilisation systématisée d’un protocole d’intervention, reproductible dans
tous les cas de maltraitance intra-familiale.
Seconde
difficulté pour ALMA : l’appréciation du degré de pathologie de la
violence intra-familiale. En effet, celle-ci fait partie de l’équipement
psychique de tout être humain, et, donc, du fonctionnement de toute famille. La
violence est une composante primaire, fondamentale, de la vie psychique, car
elle est nécessaire à la vie. Elle en fait partie naturellement, héritage légué
par nos lointains ancêtres animaux et humains, confrontés à la lutte pour leur
survie dans un monde hostile, non domestiqué. Elle est liée inéluctablement à
l’instinct de vie, de conservation, y compris dans notre société policée :
le nourrisson hurlant parce que l’un de ses besoins vitaux, faim, soif, etc.,
n’est pas immédiatement satisfait est normalement violent envers ses parents
qu’il agresse par ses cris et pleurs, et chez lesquels, selon le cas, il est
susceptible de déclencher une violence réactionnelle dangereuse pour lui-même.
L’adolescent, en phase délicate d’autonomisation, déploie, dans la grande
majorité des cas, une violence verbale et comportementale, plus ou moins
importante envers ses proches. Tout comme la naissance, le processus
d’individualisation d’un être humain, quel que soit son âge, ne s’opère qu’au
prix de la violence qui lui est inhérente, déchirant temporairement le tissu
des liens familiaux. Quant à la violence de certains parents
« abusifs », c’est-à-dire abusant de leur position parentale pour
refuser la nécessaire séparation d’avec leurs enfants, elle peut perturber,
jusqu’à la rupture parfois, les couples et familles et leurs propres
descendants. Exemples simples, voire courants, de violence intra-familiale.
Cependant,
une famille se fonde, le plus souvent, sur l’amour entre deux êtres, et, dans
la très grande majorité des cas, elle se maintient grâce à la prééminence de
celui-ci sur la haine et la violence existant en tout individu et dans tous les
liens humains. Aux fondations de la famille sont le désir entre deux humains et
la tendresse entre eux, transmutation de la violence des besoins sexuels en
satisfaction de la présence de l’autre, hors de la seule activité sexuelle.
Toute famille se perpétue grâce à la tendresse dispensée par les parents aux
enfants et réciproquement. Elle est l’expression de la liaison entre amour et
haine dans les liens familiaux, et l’emporte sur l’agressivité, réactionnelle
aux empiètements mutuels, à la gêne engendrée par des attitudes forcément
intrusives mutuellement ; en particulier, elle permet aux parents de
contenir leur agressivité lorsque l’enfant n’est pas conforme à leurs attentes,
les représentations d’enfant idéal, « merveilleux », tel qu’il a été
désiré et fantasmé par les parents durant sa gestation. Il existe dans toute
famille le risque, ponctuel ou constant, d’insuffisance de la tendresse,
mouvement psychique très élaboré interdisant aux adultes la mise en actes des
pulsions destructrices envers les plus jeunes ou les plus faibles de la
famille, pulsions activées par les contraintes et limites aux désirs personnels
qu’ils génèrent. Le tabou de la violence manifeste au sein de la famille est
respecté grâce à la tendresse, qui permet la transmission de cet interdit aux générations
en herbe. Sa défaillance signe celle du tressage, propre à la famille, des deux
pulsions antagonistes, alors libérées ; la violence peut alors se
décharger en paroles et actes agressifs, crus, sans frein : injures,
coups, maltraitances de tous ordres, viols, etc.
Lorsque
la famille fonctionne dans ce registre primaire, initialement ou par
régression, la transmission transgénérationnelle en est gravement affectée, en
raison des identifications aliénantes des descendants aux ascendants. Les
adultes maltraitants, par débordement de violence, abandon, mépris de l’autre,
indifférence à son égard, transmettent ces schémas comportementaux à leurs
descendants. Ceux-ci ne peuvent que très difficilement s’en dégager, du fait de
leur prégnance dans la vie psychique familiale, de la haine réactionnelle
qu’ils activent dans l’être humain encore immature, et, de surcroît, plus ou
moins dépourvu d’autres modèles identificatoires. Chez celui-ci, la liaison
entre les pulsions, en voie d’élaboration au mieux, est fragile, et
l’identification du modèle parental forte, pour se construire : il cherche
à s’y conformer pour obtenir l’amour de l’autre. L’attachement de l’enfant aux
parents qui le battent et le détruisent est tout aussi indéfectible que la
haine et l’effroi éprouvés vis à vis d’eux. IL s’agit là des germes de la
transmission de la violence non canalisée et de ses moyens d’expression,
langage et actes maltraitants. Pour ALMA, le risque existe de rencontrer des
signalements dans lesquels le maltraitant est lui-même l’ancienne victime d’un
maltraité actuel. Sans que ceci n’excuse ni ne cautionne la maltraitance, il
est utile de pouvoir évaluer l’existence de la culpabilité et de la
compassion envers la personne âgée que représente le maltraitant : ce sont
les indicateurs les plus fiables de la possibilité d’un travail psychique chez
ce dernier, et d’un besoin d’aide psychologique tout autant que de sanction,
éventuellement légale, à son égard. De la qualité du traitement, social et
psychologique, de cette souffrance éventuelle du maltraitant dépendent
directement le risque et la gravité de la récidive de ceux-ci.
Cette
perspective trans-générationnelle souligne encore l’authenticité des
difficultés d’ALMA dans sa mission de traitement et de prévention de la maltraitance
des vieilles personnes ; les maltraités sont âgés, le plus souvent
fragiles, en état de faiblesse et d’impuissance. Tout comme les enfants, ils
sont pratiquement dépourvus de moyens efficaces de défense contre leurs
agresseurs. Mais l’âge intervient aussi comme facteur d’enkystement du
fonctionnement familial, ici violent : celui-ci dure depuis des décennies,
même si les rôles de maltraitant et de maltraité peuvent varier et se
redistribuer au fil du temps, et si la maltraitance peut parfois se concevoir
comme réciproque. Quoi qu’il en soit, l’intervention, toujours tardive, d’ALMA
s’opère dans un contexte de dépendance du plus faible envers le plus fort, et,
le plus souvent, du plus âgé au plus jeune. Cette existence de la dépendance du
maltraité est cruciale pour ALMA ; dans tous les cas pratiquement, la
personne âgée dépend affectivement, au moins, de l’autre. Parfois, elle dépend
matériellement de celui-ci, pour l’accomplissement de gestes de la vie
quotidienne ou la satisfaction de besoins primaires : manger, se déplacer,
se soigner, etc. L’intervention d’ALMA fait courir le risque de suppression de
ces bénéfices secondaires retirés par la vieille personne de sa soumission au
maltraitant, bénéfices matériels, affectifs mêmes, car il vaut mieux, aux yeux
de certains, souffrir dans le lien à l’autre que de ne plus exister sans
celui-ci dont le retrait peut précipiter la personne dans un isolement et un
manque tels qu’elle les estimerait plus préjudiciables pour elle que la
souffrance de la maltraitance qu’elle subit. Le silence des personnes âgées sur
les maltraitances dont elles sont l’objet tient, aussi, à cette appréciation du
rapport entre bénéfices, primaires et secondaires, et coût de ceux-ci,
humiliation, souffrance physique et morale. Le rôle d’ALMA ne peut se limiter à
la recherche de la seule injonction faite au maltraitant de changer de
conduite. Celle-ci s’origine dans un terreau familial qui n’est jamais anodin
et qui lui confère un caractère de nécessité impérieuse, tant pour le maltraité
que pour le maltraitant. C’est, pour celui-ci, le moyen de décharge de sa
violence, non liée, non transmuée en dynamisme psychique mis au service de la
qualité de sa propre vie, physique, affective, matérielle. Et ALMA se trouve,
de ce fait, confrontée souvent à une forte dépendance mutuelle entre la
personne âgée et son maltraitant, fruit d’un équilibre familial pathologique,
nocif pour les deux membres du couple en question, mais ancré de longue date
dans une problématique commune de distorsion de la gestion des pulsions,
représentations et affects mutuels.
Le
traitement de ces problèmes familiaux est complexe, obligatoirement
médico-psycho-social, dans les suites du signalement déclenchant le premier
niveau, légal, d’intervention. Le milieu social et socio-professionnel est le
mieux à même de « trainguler » le couple bourreau-victime, qui
fonctionne en circuit toxique fermé. L’introduction de professionnels au
domicile permet à la fois la satisfaction des besoins primaires de la personne
âgée, hors du recours à son maltraitant, et l’instauration ou la restauration
de la nécessaire « bonne distance » entre les deux pôles de cette
dyade, fréquemment fusionnelle. A minima, ce cadre-là protège la vieille
personne des attaques de son partenaire. Cependant, la prévention de la
récidive ne peut être suffisamment garantie que par le traitement
psychothérapeutique, voire psychiatrique, du maltraitant au moins, du couple
concerné au mieux, voire de la famille plus élargie.
L’évocation
de ce moyen d’action oblige à réfléchir sur les obstacles que rencontre sa mise
en œuvre, notamment le principal d’entre eux, l’absence de demande d’aide
psychothérapeutique de la part des personnes concernées. Du côté du maltraité,
la peur de mesures de rétorsion de la part du maltraitant ainsi que la honte
portée par la famille sont les moteurs de l’absence de plainte. Les
professionnels sont réduits à composer avec la liberté de choix de la personne,
pour autant que celle-ci soit en pleine mesure de l’exercer, c’est-à-dire hors
troubles psycho-intellectuels altérant significativement le jugement du sujet.
Chez le maltraitant, nous sommes fréquemment face à l’archaïcité du
fonctionnement psychique, c’est-à-dire l’immaturité affective, l’infantilisme
relationnel, qui ne permettent de concevoir l’autre que comme une chose au
service de soi, un objet source d’une satisfaction primaire, obtenue en deçà du
cadre élaboré de l’échange, qu’il s’agisse d’argent, du pouvoir, de
satisfaction sexuelle, de services. Bien que cet autre, ici, soit âgé, vulnérable
et mortel, il n’est perçu que comme l’outil d’obtention d’un plaisir
spécifique, la pauvreté du lien affectif, masqué normalement par la
reconnaissance d’autrui en tant qu’être humain, légitimement différent de soi,
et désirant pour son propre compte, se traduit par cette instrumentalisation de
la vieille personne, de sa dépendance, de sa baisse d’autonomie. Que ce
processus résulte de la fixation à un stade infantile de la personnalité du
maltraitant (cas psychiatriques) ou qu’il s’agisse d’une forte régression
impulsée par un traumatisme infligé à l’âge adulte (alcoolisme, toxicomanie,
par exemple), cette « chosification » de la personne âgée s’assortit
d’une froideur et d’une méconnaissance plus ou moins complète de sa souffrance,
ainsi, d’ailleurs, que de celle du maltraitant lui-même. Aucune demande se
soins psychologiques ne peut être attendue dans ces cas de figure. Il faut donc
pouvoir préconiser ces soins fermement plutôt que d’espérer la prise de
conscience spontanée de la gravité de ses actes par le maltraitant. Toute
l’importance du travail d’étude de ces cas de maltraitance intra-familiale,
réalisé par les CTP, est à souligner, travail d’autant plus pertinent que la
composition pluridisciplinaire des groupes assure l’éclairage médico-socio-psychologique
nécessaire.
Les
données importantes à considérer par les CTP sont donc, d’abord, la souffrance
de la personne âgée, avec ou sans plainte de sa part ; ensuite, la
souffrance du maltraitant. Elle est lisible à travers différents sentiments :
la honte, souffrance narcissique de l’individu ; la culpabilité,
souffrance objectale, liée à la conscience de la souffrance de l’autre ;
le remords ; le besoin de pardon ; le désir de réparation ; la
compassion envers le maltraité : lorsque ces affects sont présents chez
l’agresseur, ils témoignent d’une souffrance psychique « suffisante »
pour espérer l’efficacité d’un traitement psychothérapeutique, alors que leur
absence signe la difficulté majeure de prévenir, à coup sûr, les récidives, faute
d’élaboration possible par le maltraitant.
En
particulier, il faut souligner que cette souffrance est importante, dans la
majorité des cas, dans les familles qui prennent en charge les personnes âgées
souffrant de pathologies mentales sévères, notamment les syndromes démentiels.
En pareil cas, la souffrance psychique est l’indicateur d’un besoin d’aide
psychologique, dans ces situations « d’aidants de l’extrême », que
vivent les proches de ces malades ; ils sont confrontés tant à
l’impensable et l’inconnu de telles détériorations mentales qu’à la charge
matérielle épuisante que génère ce type d’accompagnement. La maltraitance,
occasionnelle le plus souvent, de la personne âgée est réactionnelle à l’usure
et au burn-out qui frappent ces familles, souffrant de dépression,
d’épuisement, d’anxiété, de désespoir, ou de pathologies somatiques résultant
de l’excès de stress. Le soutien médical et social, en allégeant le fardeau de
l’aidant familial et en triangulant la relation aidant-aidé, présente une
authentique valeur psychothérapique immédiate, désamorçant la violence à fleur
de lien, prévenant l’épuisement de l’aidant. La qualité du soutien est
meilleure lorsqu’il inclut une proposition de psychothérapie, notamment
familiale, de valeur curative et préventive ajoutée.
Pour
conclure, ces réflexions sont loin d’épuiser le sujet de la complexité des
interventions d’ALMA en cas de signalements de maltraitance intra-familiale.
Elles font l’impasse sur les conditions du signalement : par une personne
âgée elle-même ? Par un autre membre de la famille ? Par un extérieur
à celle-ci ? Conditions dont les conséquences sont très différentes sur
les suites de l’intervention et sur le pronostic d’efficacité ou non de
celle-ci, au plan de la prévention de la récidive de la maltraitance. Elles ne
détaillent pas non plus le champ de l’intervention psychothérapeutique,
indications, méthodes, résultats probables. Elles soulignent, par contre,
l’intérêt majeur du travail des CTP et
la nécessité de la pluridisciplinarité, de leur composition. Elles appellent à
la prudence et à la recherche d’éclairages compétent dans l’examen de ces cas
de maltraitance, les plus délicats à aborder en raison du matériau vital qu’est
la famille pour la personne âgée.
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