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Année 4, numéro 4, Juillet 2007 JIDV.COM N°15
ARTICLE
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Entre mémoire collective et mémoire familiale : L'héritage d'un trauma collectif lié à la violence totalitaire Etude exploratoire sur la transmission générationelle des valeurs de la Résistance et du traumatisme de la déportation lors de la deuxième guerre mondiale |
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Irène Mathier, psychologue clinicienne, est chargée
d’enseignement à la Haute école de travail social à Genève [Suisse]. |
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RESUME : Et si la liberté n’était qu’une illusion ? Ou comment le vécu extrême des anciens – organisé par la violence de l’Histoire – détermine le devenir des générations suivantes ? A travers l’expérience de la Résistance et de la déportation lors de la Deuxième Guerre mondiale, ce livre a pour objectif de montrer les effets de la transmission du traumatisme et de celle des valeurs portées par le parent rescapé. Les enfants des résistants déportés ont subi une double influence, marquée par le sentiment de fragilité et de souffrance parentale, associé à celui de force, de courage et d’engagement (paradoxe : héros/victime). Leur parcours de vie est imprégné par cette mémoire et la volonté testimoniale de leur parent. Après une brève description des séquelles traumatiques des ascendants et la présentation des concepts sur la transmission transgénérationnelle, l’auteur laisse une large place aux témoignages des descendants. Mots-clés Résistance et déportation, traumatisme, transmission, mémoire collective et familiale, valeurs, résilience. |
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« La
mémoire de la déportation est triple : mémoire de la résistance, mémoire
du camp, mémoire de la Shoah. Trois mémoires qui se combinent, s’enchevêtrent, s’empilent.
On aurait tort de les opposer car en effet les divisions et les affrontements
entament l’œuvre de mémoire et risquent d’ouvrir les portes sinistres de
l’oubli »
Poirel,B,
Les enfants de déportés : des victimes transgénérationnelles ?, Diplôme
de l’Université de victimologie, Paris, 2004, p.47
Entre héros et victimes, impact des
identifications
Cet article est un extrait d’une recherche sur la transmission des valeurs de la résistance et du traumatisme de la
déportation aux descendants (deuxième guerre mondiale)
Plusieurs
études ont porté sur la transmission du traumatisme de la déportation auprès
des descendants juifs. J’ai abordé, dans cet ouvrage, la spécificité de cette
transmission lorsque les parents ont été déportés pour actes de Résistance,
hors toute considération religieuse.
Cet
ouvrage s’articule autour de deux questions principales : Comment les
descendants ont-ils pris connaissance de la Résistance et de la déportation de
leur parent ? Quels sont les effets de ce savoir sur la personnalité et le
parcours de vie des descendants ?
Pour
tenter d’y répondre, j’ai réalisé une trentaine d’entretiens auprès des trois
générations. Mon propos a été de montrer l’effet paradoxal d’une double
transmission auprès des enfants: celle du traumatisme de la déportation et
celle de l’engagement dans la Résistance. Les Résistants déportés ont lutté
pour la liberté et la justice tout en ayant vécu l’horreur des conséquences
d’une idéologie de destruction de l’humain. Lors de l’engagement dans la
Résistance, personne ne savait à quel point les représailles pouvaient aller
au-delà du concevable. C’est lors de leur déportation qu’ils ont découvert la réalité
de l'extermination directe ou indirecte. Les Nazis ne voulaient pas de
témoins : tous étaient destinés à mourir.
L’expérience des camps imprime une
profonde blessure ontologique, car elle touche l’essence même de l’être humain
et son appartenance à l’humanité.
A leur retour, les déportés ont dû se réadapter à une vie
« normale », ce qui n’a pas été sans problèmes pour la plupart
d’entre eux. Ils devaient rétablir leur santé physique tout en restaurant leur
identité. Ils ont été confrontés à la difficulté de dire et d’être entendus.
Pourtant
au nom des morts, ils se sont promis de témoigner et de ne pas oublier. Suite à
une relative remise en forme physique, ils ont dû se reconstruire. « Une
victime ne redevient jamais comme avant. Il ne s’agit pas de rebond mais de
reconstruction » Cette adaptation a été très
inégale et dépendante de leur état psychique et physique. De plus, suite au
silence, le trauma a pu rester enkysté. Peu d’années après, leurs enfants sont
nés. C’est pourquoi nous supposons que le manque d’élaboration du traumatisme
et les symptômes persistants à des degrés divers ont imprégné l’éducation et le
développement des descendants.
Les
Résistants déportés sont revenus des camps avec une vision du monde irrémédiablement
différente. Ils ont tenté, à travers leurs enfants, une réconciliation entre
deux mondes : celui de l’humain et de l’inhumain, celui de la vie et de la
mort imminente. Les traces laissées par un tel vécu sont sans doute autant
d’ordre traumatique qu’idéologique.
La Résistance a été portée par des valeurs
(démocratie, liberté, tolérance, etc.) La survie dans les camps dépendait aussi
de la force et de la persistance de ces valeurs, malgré la volonté des Nazis de
détruire l’humanité dans l’humain subsistant et « résistant »
des déportés. Plus tardivement, les déportés se sont sentis investis d’un
devoir de mémoire au nom des disparus. La volonté de donner des leçons de
l’histoire est liée à l’espérance que les générations suivantes sauront en
tirer profit. Cependant, dans l’immédiat après-guerre, le silence s’est imposé.
Les déportés ne voulaient pas importuner leur famille par leur histoire
sordide. Ils voulaient inculquer la confiance en l’humanité et non la barbarie.
Pourtant la souffrance persistait et les enfants l’ont détectée mieux qu’un
radar. Ces valeurs « rédemptrices » et salvatrices pour survivre puis
revivre étaient porteuses d’espoir. Elles ont marqué fortement le surmoi des
descendants et leur parcours. Ces derniers ont pu se sentir investis d’une
« mission de transmission », d’une solidarité de la Mémoire, comme
s’il y avait une injonction morale dont on ne peut dévier pour ne pas menacer
l’équilibre précaire du survivant ni lui infliger plus de souffrances.
Spécificité
de la transmission des Résistants déportés
Ces
deux types de transmissions, valeurs et traumatisme, sont indissociables, car
le vécu de la déportation a exacerbé les valeurs de la Résistance – justifiant
que la souffrance subie a porté ses fruits, la libération, grâce au fait
d’avoir résisté et lutté contre l’occupant. Le sacrifice de sa personne
n’aurait pas été vain.
L’originalité
de cette étude est l’hypothèse selon laquelle la singularité de cette
transmission consiste en une double identification à la victime et au
héros : l’engagement dans la Résistance (porté par des valeurs fortes),
puis le traumatisme de la déportation, marquent leur empreinte sur la
trajectoire des descendants. Nous supposons que les enfants de Résistants
déportés auraient subi une influence double et paradoxale : celle-ci
serait marquée par le sentiment de fragilité et de souffrance parentale,
associé à celui de force, de courage et d’engagement (fort payé) pour la
défense de valeurs (perception héros/victime).
La
déportation du résistant fut une conséquence de la lutte pour la liberté, du
combat contre l’occupation germanique imposant des privations diverses, du
refus d’une idéologie fasciste, du refus de l’eugénisme, de la défense des
droits fondamentaux républicains. Les déportés, pour beaucoup, se sont d’autant
plus attachés, après leur libération, à la défense de la paix et à la
transmission de valeurs humanistes déjà présentes de par leur opposition au
régime nazi. L’expression du « plus jamais ça » indique bien la
volonté de lutte et de mise en garde impérative vis-à-vis des générations
suivantes. La volonté de transmettre des valeurs aurait eu pour fonction une
sublimation du vécu traumatique.
La
transmission porte donc sur un message de réconciliation et d’ouverture à
l’altérité, sur celui de tolérance et de paix. L’obligation ou l’impulsion
d’engagement (pour des valeurs liées à la Résistance et renforcées après la
libération) est un facteur de résilience. Cependant, la souffrance endurée du
déporté donne à ces messages un caractère émotionnel, trop émotionnel, desquels
les descendants pourraient tenter de s’en dégager, par un refus ou une mise à
distance. A contrario, le caractère injonctif de ces messages pourrait les
emprisonner – otages du passé parental ?
La connaissance
du vécu, engagement-déportation, provoque un mélange de fierté et d’angoisse.
Les deux facettes, héros pour l’extérieur et victime pour l’intimité familiale,
sont partagées par plusieurs lorsqu’ils nous livrent l’image de leur parent
déporté. Le besoin d’une image stable est empêché et perturbe les
identifications. L’idéalisation incite les descendants à surpasser leur propre
capacité et entraîne un certain sentiment d’infériorité.
Si
l’image du héros les nourrit et construit le narcissisme, elle écrase aussi
l’identité des enfants en les fragilisant. Un témoin partage : C’est une
image tellement idéalisée et tellement remarquable, que c’était presque
difficile...j’en faisais une sorte d’idole, une sorte de personnage qui avait
surmonté tous les obstacles, qui était plus forte que les autres.
Les
sentiments de ne pas être à la hauteur illustrent ce double mouvement.
L’identification à la victime mène à l’interdit de faiblesse, incitant l’enfant
à ne jamais se plaindre ni à être à l’écoute de ses propres sentiments. Cette
relative adaptation se joue au prix d’une mutilation du self et laisse
transparaître une souffrance, élaborée au cours de nombreuses années de prise
de distance.
Si les descendants nous ont peu parlé de
la Résistance, c’est bien que la déportation, avec son lot de souffrances, a
été bien plus marquante et effrayante pour eux. Malgré tout,
« l’héroïsme » implique une identification valorisante, ce qui
explique, nous pensons, le moindre impact de la déportation, l’un contre
balançant l’autre.
La force et le courage du Héros, versus la faiblesse et la souffrance de la
Victime équilibrent l’image du parent et les identifications.
Les personnes qui se sont exprimées sur
l’héritage de la force morale, nous ont livré la difficulté d’égaler l’image du
parent idéalisé. Ils ont appris à ne pas se plaindre et à dépasser les embûches
en relativisant leurs souffrances : Selon un témoin : Il ne faut pas
se plaindre pour des petites bricoles, c’est malvenu parce que s’ils s’en sont
sortis, c’est parce qu’ils se sont battus (…) on essaie de s’accrocher, de se
battre, c’est le message qu’ils nous ont fait passer.
La plainte est donc impossible. Il est en effet
difficile de prendre en compte les petites difficultés quotidiennes, les
« bobos » de l’enfance s’ils sont comparés à un vécu de
déportation : Ce désir d’être dur à la souffrance, si je souffrais, je
supportais (…) il fallait que je me surpasse, dit un autre témoin.
Cet interdit de faiblesse a entraîné une discordance entre le monde interne
de l’enfant et la réalité externe.
Nombreux
sont les descendants qui se sont efforcés d’être à la hauteur et d’honorer les
demandes réparatrices de leur parent. Certains se sont sentis écrasés par l’ampleur
et l’inaccessibilité d’un tel projet, d’autres ont développé un idéal du moi
exigeant.
Un
témoin nous dit : Pour ma mère, on pouvait être soit un saint, ce qu’il y
avait de mieux, soit un héros qui aurait donné sa vie pour la patrie, soit un
très grand artiste. Les enfants ont du mal à laisser émerger une critique ou un
reproche, les affects négatifs sont refoulés ou contenus. C’est ainsi que
l’enfant apprend à négliger ses propres besoins émotionnels, ce qui empêche son
processus d’individuation.
Dans
la perspective d’une appropriation de son héritage et de celle de
l’affranchissement d’une dette générationnelle, nous pensons que les
descendants n’échappent pas à l’impératif de lutte contre toute atteinte aux
droits de l’homme. Les descendants poursuivent les idéaux er les valeurs liées
à la Résistance par loyauté et pour honorer la dette familiale. Cette
transmission n’a pas été clairement ressentie comme injonctive mais comme
« viscérale » et incontournable : C’est presque viscéral, c’est
un mode de survie d’être dans ces combats-là, de justice. On a un vrai devoir
de solidarité, je me sens un devoir de dire (…) on est les nouveaux témoins.
Nous pensons que l’adhésion aux valeurs parentales transmises répond à un
besoin de réparation de la souffrance parentale tout autant que celle des
enfants de déportés. Cependant, une conscience aiguë de la fragilité de la
démocratie imprime une couleur injonctive et émotionnelle à cet engagement. La
loyauté est très contraignante pour les descendants interrogés : dévier de
la trajectoire tracée serait vécu comme une trahison, voire une
revictimisation. Un témoin nous dit : Je me suis toujours juré que je ne
l’oublierai jamais et donc que je servirai de relais. Je m’étais juré de ne
jamais abandonner le problème de la Résistance et de la déportation.
Ainsi
l’association Résistance et déportation montre d’une part, comment elle a joué
un rôle restaurateur pour les déportés, par le sens donné à l’événement et
d’autre part, pour les descendants, comment elle a permis une
construction identitaire « narcissisante » et réparatrice par
l’adhésion aux valeurs parentales.
En résumé, nous constatons que ces images
ont eu plusieurs répercussions : Un sentiment de ne pas être à la hauteur,
soit une relative dévalorisation de soi
Un interdit de faiblesse, c’est-à-dire une
impossibilité de se plaindre
Une image idéalisée provoquant un idéal du moi
sévère
Une rigueur morale voire idéologique injonctive
Et enfin, pour la plupart, la poursuite des idéaux du parent rescapé.
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