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Journal International De Victimologie - International Journal Of Victimology

Dimanche
27 Juillet 2008
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Home Archives Par JIDV JIDV 12 Sur la route, contrevenants et victimes : un monde séparé ?- Point de vue d’une criminologue, formatrice en sécurité routière

Sur la route, contrevenants et victimes : un monde séparé ?- Point de vue d’une criminologue, formatrice en sécurité routière

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Auteure

Criminologue, Institut belge pour la sécurité routière asbl (IBSR), Driver Improvement

 

Mots-clés

Accident ; routier ; automobile ; infraction ; victime ; prévention

 

Préambule

    Formatrice et acteur de terrain, je vous présente au travers de cet article mon style d’approche, me référant principalement à la Criminologie et à la Psychosociologie.  Il s’agit essentiellement d’un témoignage de terrain portant sur la sensibilisation de contrevenants routiers.  Pour ce faire, j’illustrerai mon propos d’exemples qui ne constitueront que quelques bribes de ce que je réalise en formation.  Il y aurait en effet, autant de séquences qu’il y a de thèmes à traiter !

 

    Les différentes illustrations font référence, soit simultanément, soit successivement, à l’approche cognitivo-comportementale, à l’approche systémique, aux approches psycho-dynamiques, en passant par les concepts du processus de Communication Non Violente (CNV).

 

    Ces systèmes de référence représentent les principales théories qui inspirent nos formations. Ils ne sont pas exhaustifs, puisque chaque formateur, dans son style, fera nécessairement référence à la spécificité de sa formation de base. Les approches de références sont imbriquées les unes dans les autres selon les séquences pédagogiques et les objectifs visés.

 

Introduction

 

    Quotidiennement, nous sommes face au trafic de plus en plus intense.  Nous même sommes susceptibles un jour d’être confronté à l’accident en tant qu’auteur ou peut-être en tant que victime du comportement des usagers de la route. En effet, même si on note que les usagers vulnérables (les piétons, les cyclistes, les cyclomotoristes et les motocyclistes) ont un risque de décès plus élevé[1],  tout usager de la route est susceptible d’être victime de la route. Des enfants, des jeunes adultes et des adultes, à pieds, à vélo ou en véhicules, sont tués ou blessées sur nos routes. A ces victimes directes d’accidents, il faut ajouter leurs familles touchées par les conséquences de l’accident : des familles psychologiquement effondrées ou/et qui doivent assumer des responsabilités supplémentaires pour compenser l’absence ou prendre en charge le handicap de la victime.

 

    Ces accidents ne sont pas une fatalité puisque des facteurs à l’origine sont clairement identifiés. Dès lors, les décès et les traumatismes dus aux accidents de la route sont prévisibles et évitables[2].  Le comportement humain doit être pointé du doigt puisqu’il est en cause dans plus de 96% de cas. 

 

    Grâce au progrès technologique, beaucoup d’améliorations ont été apportées au niveau de la construction des véhicules afin de rendre les impacts moins dangereux au moment des chocs. L’état des infrastructures routières a été aussi amélioré (surtout dans les pays développés) même si beaucoup d’efforts sont encore attendus.  Les Etats intensifient aussi les campagnes d’information pour sensibiliser les usagers aux dangers des prises de risques sur la route.  

 

    Cependant, aucune innovation technologique, aussi inventive soit-elle, ne pourra protéger efficacement les usagers de la route tant que la plupart des conducteurs auront une vision exclusivement individualiste du trafic.  Il faut aujourd'hui modifier profondément notre rapport à la conduite.

 

    C'est pourquoi, à côté de la législation et de la répression, les programmes d’éducation des conducteurs ont leur importance pour amener les conducteurs de véhicules à  modifier leur perception du trafic et envisager des changements de comportement sur la route.  Un de ces programmes s’adresse aux justiciables ayant commis des infractions routières graves qui ont entraîné ou non des accidents (avec ou sans dommages corporels). 

 

    En prévenant les infractions et leur récidive, la formation « driver improvement » se situe, ainsi, en amont de la Victimologie.

    En effet, « mieux vaut prévenir que guérir» : en diminuant  le nombre de prises de risques routières, on éviterait des souffrances qui accompagnent les accidents de la circulation.

 

    Dans cet article, hommage sera fait à l’apport de la formation dans le parcours de sensibilisation des auteurs d’infractions routières.

 

Description de la Formation « driver improvement »

 

    En Belgique, un programme pédagogique spécifique a vu le jour en 1996[3].  Celui-ci s’adresse aux justiciables ayant commis des infractions routières graves qui ont entraîné ou non des accidents (avec ou sans dommages corporels). L’objectif principal de ce programme est de sensibiliser le contrevenant routier en le rendant davantage conscient de ses prises de risques et des conséquences que celles-ci peuvent avoir pour l’individu lui-même et pour les autres usagers de la route.

 

    Les personnes que nous accueillons dans nos formations ont, commis des infractions routières graves (des grands excès de vitesse, alcoolémie au volant, agressivité au volant, conduite sans assurances, sans permis, délit de fuite…) avec ou sans accidents.  Dans le cas d’infractions ayant causé un accident, il s’agit en majorité  des accidents sans victimes physiques identifiées.

 

    Au centre de la pédagogie, l’individu est confronté à son propre comportement routier, comportement qui lui-même est situé dans un contexte plus global lié aux attitudes, mentalités, valeurs, contraintes, etc.  Cette confrontation se réalise à travers divers exercices où les contrevenants sont invités, en groupe, à analyser leurs comportements et attitudes au volant pour arriver à trouver des solutions socialement plus adaptées. 

La méthode suivie est une méthode en spirale. Les thèmes sont d’abord abordés de manière globale avant d’être progressivement approfondis. Cela donne l’impression que certains thèmes sont récurrents alors qu’en fait, ils sont transposés vers un plan plus concret et plus personnel structuré autour de 4 piliers :

Considérer le point de vue des autres dont celui des victimes et prendre conscience du préjudice qu’ils auraient pu causer et des responsabilités personnelles dans l’acte de l’infraction ;

Comprendre les relations interpersonnelles et les modes de communication dans le trafic routier ;

Explorer et modifier les croyances qui justifient le recours à l’infraction ;

Identifier et expérimenter des attitudes alternatives, acceptables par la société.

 

L’intérêt de la sensibilisation à l’état de victime alors même qu’il n’y a pas nécessairement de victime directe identifiée

 

    Même si l’infraction n’a pas entraîné de victime directe, nous partons d’un double postulat :

    D’une part, une infraction entraîne toujours une « victime spécifique » et d’autre part, une « victime physique ou morale» était possible.

 

    En Criminologie, toute infraction commise touche une ou plusieurs institutions sociales ou juridiques. On parle alors de « victime spécifique[4] » versus victime « physique ou morale ». Ainsi, même si aucune victime directe n’est identifiée, l’infraction routière porte atteinte à la sécurité sur les routes puisqu’elle augmente sensiblement la propension à provoquer des accidents. Elle porte atteinte à la loi sur la sécurité routière. C’est donc le public qui est atteint par l’infraction.

 

    En sensibilisant les contrevenants à la notion de victime, nous mettons l’accent sur l’importance de la prévention : «  il est tout à fait possible de réduire le nombre d’infractions routières en intervenant sur les attitudes et les comportements des contrevenants »[5].

    Il n’y a pas une victime directe, mais il pourrait y en avoir !

    Il y a un lien entre l’infraction et victime. Toutes les actions de prévention dans le cadre de la sécurité routière ont comme finalité, la diminution du nombre de blessés et de tués.  Au niveau pédagogique, la difficulté est de faire admettre aux contrevenants le lien direct entre certaines infractions et la survenue des accidents. En fait, ce lien, qui est évident pour les professionnels de terrain, semble ne pas l’être pour la plupart d’usagers de la route.

 

    Le fait qu’une personne ne soit pas verbalisée pour chaque passage à l’acte (puisque finalement pour être verbalisé, il faudrait être attrapé) renforce la conviction de la plupart d’automobilistes par rapport à la perception qu’ils ont des risques routiers. 

 

    Pour les délinquants routiers, en effet, les causes des accidents sont à rechercher dans les extrêmes, dans le hasard ou chez les autres. Sur base de ce processus de raisonnement, l’illusion d’avoir le contrôle sur tout ce qui se passe dans le trafic se développe très vite.  Le conducteur se sent très sûr de lui-même et en toute sécurité dans sa voiture. Il est convaincu  qu’il a une maîtrise de son volant bien supérieure en se comparant aux autres.

 

    Dans ce cadre, la sensibilisation vis-à-vis d’une victime n’est pas aisée. Même si les contrevenants sont bien informés de toutes les conséquences et de toutes les souffrances vécues par le blessé, cette information ne va pas les motiver à changer leur comportement au volant. Dans leur logique, ce ne sont pas eux qui ont causé l’accident. Leur comportement n’a pas à être mis en cause !

 

    Dans cette optique, le délinquant se fait une intime conviction : soit, la victime est elle-même coupable, soit la responsabilité dans l’accident incombe à un facteur extérieur.

    Seligman[6], dans son livre « apprendre l’optimisme »explique que la manière d’interprétation des événements entraîne l’individu à adopter un type d’attitude plutôt qu’un autre.  Ainsi, une personne peut construire son discours intérieur à partir de certains aspects des situations auxquelles elle est confrontée et  pourrait utiliser ces aspects à son avantage, pour se justifier ou minimiser(ou dédramatiser) la portée de ses comportements.

 

    Prenons le cas d’un récidiviste qui conduit souvent sous l’influence de l’alcool. Sur base de son expérience, il est convaincu qu’il peut bien conduire et que l’alcool n’a aucune influence sur ses capacités. Chaque fois qu’il effectuera un nouveau trajet en voiture, sous l’influence d’alcool, il se renforcera dans ses convictions et ses croyances. La subjectivité débordante de ses pensées et de ses émotions prendra alors le pas sur l’objectivité quant à sa condition physique. Les arguments engendrés seront basés sur les caractéristiques liées à ses capacités/compétences et à son caractère personnel.

 

    En cas d’accident, le contrevenant cherchera des explications, soit dans les circonstances ou les conditions climatiques, soit dans les mauvais comportements observés chez les autres usagers de la route, parfois même chez ses victimes.

 

    Aucun lien direct ne sera fait par l’individu, entre les circonstances externes et les caractéristiques personnelles quand un incident (accident) surviendra.

 

 

Notre défit : Mettre les évidences et croyances en question

 

    Les formations visent trois objectifs: la prise de conscience des risques routiers et de leurs conséquences, l'analyse des motivations qui amènent à prendre des risques et la recherche de comportements alternatifs.

 

    Les formateurs travaillent sur les convictions des contrevenants et essaient de mettre en évidence le lien entre les infractions et la survenue des accidents. En d’autres termes, une meilleure façon de sensibiliser le contrevenant sur l’état de la victime (réelle ou potentielle), est de l’amener à se rendre compte que ses habitudes ne sont pas des comportements neutres mais des actions qui  sont susceptibles d’augmenter les risques d’accidents routiers.

    « Peu importe la démarche théorique de référence, la pédagogie visera à amener le contrevenant à changer ou du moins à remettre en question ses convictions de départ » 

    Pour amener à ces changements comportementaux, de nombreux éléments sont pris en compte dans le cadre de la formation.  En voici plusieurs piliers, non exhaustifs, qui me semblent importants. 

Travailler le SAVOIR : informer, chercher des faits, des preuves

Travailler le VECU : l’expérience personnelle, l’expérience des pairs et des proches, etc.

Développer l’EMPATHIE des participants envers notamment les autres usagers de la route (ex : les amener à se projeter à la place de la victime, lui témoigner, même de façon imaginaire, de la bienveillance, etc.)

Au travers de ces piliers, l’attitude même du formateur sera primordiale et va transparaître à chaque instant.

 

    Tous ces éléments sont en corrélation étroite et ne peuvent être scindés.  On ne peut imaginer qu’une information apparemment « brute » ne soit liée à nos besoins, nos émotions, nos représentations.  C’est comme « se servir d’une information pour créer une expérience dont on peut imaginer la portée, c’est utiliser le passé dans le présent pour pouvoir envisager le futur, abandonner les convictions pour les connaissances par les valeurs humaines comme piliers de nos relations au monde » [7].

 

Le savoir – une recherche de données objectives.

 

    Présenter des données objectives ne serait pas motivant pour changer de comportement si ce n’est pas la personne elle-même qui mène des réflexions pour en tirer des conclusions. C’est le participant (le bénéficiaire du programme) qui fait la recherche et non pas le formateur. Celui-ci est un accompagnateur qui guide le participant dans la recherche et l’exploration de soi. Le formateur donne un plan, met des accents et il aide le groupe à (se)poser les « bonnes » questions. (Se) donner des informations et partager les savoirs est une manière d’entrer en matière, avant d’entrer dans une perspective d’introspection et de remise en question des attitudes et croyances individuelles.

 

 

Illustration 1 : Les Prises de risques sur la route

 

Dans un premier temps, le formateur entraîne le groupe dans un exercice de brainstorming autour des facteurs qui interviennent dans la survenue des accidents de la route.

 

Question (support) : sur la route, qu’est-ce qui peut provoquer un accident ou aggraver les conséquences d’un accident ?

Le brainstorming permet de relever les idées des participants et leur perception de la sécurité routière.

 

Au fur et à mesure que les idées sont données par les participants, le formateur aide le groupe à  classifier les différents facteurs selon leur degré de dangerosité dans l’insécurité routière.

Cette classification permet, entre autres, de subdiviser les facteurs d’accident en deux types :

facteurs liés au comportement (et donc inhérents au conducteur) notamment les infractions au code de la route.

facteurs extérieurs au conducteur.

Dans un deuxième temps, en sous-groupes, les participants analysent des cas d’accidents (à partir des documents distribués par le formateur).

Chaque sous-groupe, après avoir classé les facteurs relevés dans le cas, présente ensuite don travail au grand groupe. Les participants mènent un débat et apportent des informations ou des impressions.

 

Le formateur peut apporter des informations supplémentaires en rapport avec les accidents routiers et leurs conséquences (statistiques et caractéristiques des victimes de la route), les réglementations et les sanctions pénales, etc.

 

    Le formateur effectue la sélection des outils et s’assure que le matériel, les techniques et les informations sont adaptés aux compétences du groupe et  facilement accessibles.

 

    Le formateur dirige la discussion pour que les fausses convictions soient  identifiées et remises en question.

 

    Du point de vue de cet axe, c’est l’échange d’informations et la recherche des connaissances qui sont mis en avant. Ce n’est que plus tard que le groupe s’acheminera vers une réflexion introspective touchant un questionnement plus profond de soi.

 

Le vécu : un ensemble de choix qui constitue une diversité d’expériences

 

    Quand la formation touche les valeurs des gens, la prudence s’impose.  En effet, il s’agit de ne pas marginaliser les manières d’être socialement dérangeantes mais de partir d’elles et de valoriser leur portée en les mettant en comparaison avec les valeurs et les besoins des uns et des autres. Ainsi, il est souvent mal aisé de ramener le discours des participants vers une réflexion autour des responsabilités personnelles, d’amener les gens à prendre conscience que certaines de leurs valeurs, certains de leurs choix entraînent de la malveillance vis-à-vis d’eux-mêmes ou d’autrui. Ces choix sont directement liés aux besoins, avoués ou inavoués, conscients ou inconscients.

 

Exemple : « Si je choisis de rouler vite pour assumer mes rendez-vous professionnels, c’est parce que j’ai besoin de plus d’efficacité dans mon travail. L’excès de vitesse, est un choix qui met en danger les autres usagers même si, dans mon programme, cette relation n’est pas explicite ».

    Dans le cas présent, l’excès de vitesse est une infraction mais aussi une question de choix.

 

    Le but d’une intervention dans le cadre de la formation est de mettre l’accent sur le fait que toute action répond à cette logique de choix possibles. Confronter ses propres vécus aux vécus des autres permet au participant de clarifier les besoins personnels qui ont entraîné un passage à l’acte, qui a ou qui aurait pu stimuler des désagréments chez l’autre usager. Cette démarche conduit à une prise de conscience personnelle de l’importance qu’occupent nos attitudes et nos croyances dans notre façon de nous comporter sur la route et en société. C’est un grand pas vers une reconnaissance de ses propres responsabilités dans les conséquences des mauvais comportements au volant.

 

    Le but de nos formations n’est pas de juger (ou de prolonger le jugement pénal), ni de culpabililiser le contrevenant.  Par contre, par le biais d’exercices de communication positive, la formation vise à amener la personne, dans un premier temps, à analyser les situations (vécues ou vécues par les pairs) avec clarté, sans juger ni évaluer, ni catégoriser les autres usagers de la route. Le deuxième pas envisagé par la pédagogie, sera d’amorcer une prise de conscience des responsabilités individuelles.

 

    Dans ce cadre, la dynamique de groupe joue un rôle très important. La confrontation avec le point de vue des autres (des pairs, des semblables) apporte une grande stimulation autour des réflexions sur leurs idées et croyances. La dynamique de groupe est ainsi utilisée comme moteur du processus de réflexion. Il s’agit d’une formation de groupe, relativement restreint (de 6 à 12 personnes). L’influence mutuelle entre les membres du groupe génère une foule de possibilités que le formateur va exploiter avec méthode. L’impact de cette influence de groupe  peut avoir un impact très important sur le changement futur.

 

    Il est à noter que l’utilisation des jugements moraux est une manière que les contrevenants utilisent souvent pour impliquer « la méchanceté », « la mauvaise volonté », « l’incompétence »,… des usagers qui n’agissent pas en harmonie avec leurs valeurs.   Une personne a recours aux jugements moralisateurs lorsqu’elle justifie ses actions par le comportement des autres. Quand les actes des autres ne concordent pas avec ses valeurs,  elle trouve qu’ils sont dans l’erreur ou qu’ils sont mauvais[8]. Pour les participants à nos programmes, à ce stade de jugements moralisateurs, les autres usagers de la route représentent les dangers ou les freins à la réalisation des volontés individuelles.

 

 

Quelques exemples de stéréotypes exprimés par les contrevenants 

 

« Les vieux conduisent comme des tortues, c’est normal qu’ils provoquent des accidents. On devrait leur interdire de conduire à certaines heures de la journée parce que ce sont de véritables dangers ».

 

« J’ai fait de mon mieux pour éviter ce piéton qui se croyait tout permis et qui a traversé sans regarder».

 

 

« Il m’a énervé (en me faisant une queue de poisson) et j’ai voulu lui donner une leçon ».

 

 

    Dans le même ordre d’idées, les blâmes, les insultes, les critiques, les comparaisons et les diagnostics constituent aussi des formes de jugement moral.

 

    Ce type de communication enferme dans un monde de notions de ce qui est bien ou mal, c’est un langage de classification qui diabolisent et condamnent les autres usagers et leurs actions.  Tout ce qui se passe sur la route et qui insécurise, est ainsi facilement imputé à l’incompétence, l’inconscience, la négligence et la méchanceté identifiables des autres usagers.

 

    Nous expérimentons une approche éducative qui place les contrevenants en situation de groupe en s'appuyant sur les différents niveaux d’empathie pour susciter les interactions entre les pairs et, par-là, impulser la motivation au changement.

 

    Le rôle du formateur, dans cette dynamique, est de prêter aux participants, un autre langage qui traduit les reproches, insultes, jugements, diagnostics, stéréotypes…en besoins satisfaits ou non satisfaits (du côté de l’auteur et du côté de la victime d’infraction). 

 

 

Illustration 2 : décoder les jugements et les stéréotypes

 

Un des exercices consiste à inviter les participants à exprimer ce qui les insécurise sur la route.

 

Le formateur décompose les phrases émises par les participants,  pour voir ce qui est derrière les stéréotypes ou les jugements (besoins et émotions).

 

Exemples de phrases que nous entendons souvent:

- « les gens du 3ème âge sont dangereux »

- « je ne supporte pas les gens sans gène »

- les gens stressés au volant…je déteste »

- « le dépassement par la droite, ça non plus je ne supporte pas »

- « ça m’énerve les gens qui ne savent pas conduire »

- «  ce que je n’aime pas, c’est l’agressivité des conducteurs…je trouve ça fatigant »

- « tous les jours, je risque ma vie »

- « je n’aime pas les petits jeunes au volant »

 

Le formateur entraîne les participants à clarifier ce qui est observable chez les autres usagers de la route et qui stimule des émotions négatives.

 

Ainsi, le vieux conducteur qui« gêne » parce qu’il route lentement, devient un stimulus qui signale notre besoin d’arriver dans les temps à notre destination.

Derrière l’expression  « gens  sans gène » se découvre le besoin (ou le souci) de respect des règles et donc le besoin de justice.

Etc.

 

    En donnant une écoute empathique aux émotions des contrevenants, le formateur espère susciter une ouverture bienveillante des participants envers ce que vit l’autre usager de la route.

 

    Cette manière d’entraîner les contrevenants à se donner de l’empathie aboutit à épingler les manières de vivre qui sont des choix (devenus habitudes) pour satisfaire des besoins. C’est un premier pas vers la prise de conscience de la responsabilité individuelle. «L’autre usager de la route n’est pas responsable de mon acte puisque celui-ci est stimulé par mon propre besoin ». 

    De là, il est possible d’entrer dans un processus de reconnaissance des conséquences (éventuelles) de ses passages à l’acte.

 

    Une ultime étape sera alors d’envisager, en groupe, les stratégies possibles pour satisfaire les besoins par des alternatives qui ne mettent pas en danger les autres usagers et qui ne feront dès lors pas de victimes.

 

    Il s’agira aussi de ne pas moraliser ou de tenter de convaincre car ce type d’attitude induit chez les participants un discours justificatif et défensif qui occulterait toute démarche critique par rapport à leur comportement.

 

    Nous constatons de manière constante qu’une telle attitude non culpabilisante est très bénéfique dans le cheminement du groupe car les participants passent progressivement d’un discours revendicateur axé sur les défauts des autres conducteurs et sur les dysfonctionnements de la société, à une attitude critique par rapport à leur propre comportement.

    Cette attitude critique vis-à-vis de soi-même est un facteur favorisant l’ouverture du participant à d’autres manières d’être et points de vue et notamment à ceux de vue de la victime d’infractions.

Se mettre dans une perspective d’empathie vis-à-vis de la victime

 

    Peu importe qu’il y ait ou non une victime identifiée (la plus part du temps il n’y en a pas ou nous ne la connaissons pas), les infractions au code de la route mettent en danger les vies humaines[9].

 

    Tout en admettant la possibilité de l’existence d’une victime directe, nous considérons l’infraction routière comme un acte « criminel » c’est-à-dire un phénomène dont la société est une victime indirecte[10]. Au niveau de la loi, la victime est la personne qui a subi des dommages corporels ou moraux par suite de la perpétration d'une infraction.

 

    A travers des séquences pédagogiques et par le biais des démarches de Psychologie, Criminologie et de Sociologie, nous amenons les participants à envisager chaque usager de la route comme victime de l’insécurité provoquée par l’infraction.

 

    De cette façon, au lieu de créer une dualité auteur – victime[11], nous attribuons aussi au délinquant la qualité de victime potentielle de l’insécurité routière.

 

    A partir de ce postulat, nous essayons, à travers une dynamique de groupe et une écoute empathique, d’amener les participants à voir clair dans les besoins et les valeurs personnelles qui constituent les moteurs de comportements délinquants.

    La manière efficace d’amener une personne à changer de comportement, c’est de l’éduquer à prendre conscience de ses besoins et à développer des stratégies pour les satisfaire sans faire de victime.

 

    La tâche n’est pas aisée. En effet, comment établir « un état d’esprit » (un élan ou une prédisposition) dans lequel les personnes « contrevenants » se soucieraient dorénavant du bien être des autres usagers de la route ? En d’autres termes comment pouvons-nous amener les personnes qui passent par nos programmes à développer une manière d’être et de communiquer (sur la route) qui soit respectueuse de leurs besoins propres et de ceux des autres usagers ?

 

    Pour maintenir ce lien entre auteur et victime d’infraction, j’emprunte la démarche du Dr Marshall Rosenberg[12], « le processus de communication non violente et résolution positive des conflits » qui a fait ses preuves, me semble-t-il, dans le maintien des liens de bienveillance avec soi ou avec autrui, même en cas de conflits d’intérêt.

 

    Ce psychologue clinicien met l’accent sur les dangers des formes de communication qui génèrent de la violence envers soi-même et envers les autres, notamment l’utilisation des jugements moraux, et la dénégation de la responsabilité personnelle.

 

    La Communication non-violente repose sur une pratique du langage qui renforce notre aptitude à conserver nos « qualités de cœur (ex. la bienveillance envers autrui) ». Cette forme de communication invite à reconsidérer la façon dont chacun s’exprime et dont il entend l’autre ou analyse des situations internes ou externes à soi.

 

Le processus consiste en deux aspects : s’exprimer authentiquement (et s’écouter) et recevoir les besoins de l’autre avec empathie.

 

    Les êtres humains ont, en effet, quelque chose en commun : les besoins qui motivent la plupart de leurs comportements. La classification des besoins diffère d’une personne à l’autre et pour une même personne cette classification peut varier selon les moments et les expériences de la vie. En s’accordant sur leur universalité, les auteurs distinguent  les besoins selon leur degré de « priorité »[13] [14]. 

 

    Peu importe les démarches scientifiques dont s’inspire le formateur, son rôle n’est ni moralisateur, ni conseilleur. Toutes ces théories (la pyramide de Maslow ou la Communication Non-violente) sont des références qui aident le formateur à, dans un premier temps, écouter, comprendre et reconnaître les différents besoins des participations et à les mettre en interaction. Ensuite, le formateur entraînera le groupe (par des exercices et des jeux de rôle) à développer une attitude empathique envers les autres usagers. En effet, sans reconnaissance des besoins sous-jacents, une discussion orientée uniquement autour des valeurs resterait artificielle (amputée de toute authenticité).

 

 

L’écoute de l’autre avec empathie peut se faire à travers des exercices de jeux de rôle

 

    Selon Marshall Rosenberg, les deux mouvements (empathie avec soi et empathie avec l’autre) prennent forme à travers quatre étapes:

 

- Observer les faits sans évaluation, sans interprétation ni jugement

- Clarifier ou/et exprimer les sentiments et les émotions

- Clarifier et/ou exprimer les besoins à l'origine de ces sentiments

- Formuler des demandes d'actions claires et concrètes

 

    Le formateur explique clairement les quatre étapes du processus et invite le groupe à exploiter un (ou des) cas réel(s).

 

    Pour aider le groupe, le formateur peut distribuer un inventaire des besoins et celui des sentiments[15].

 

Illustration 3 : Donner de l’empathie aux souffrances vécues par les victimes

 

A partir des témoignages d’accidentés de la route, le formateur invite les participants, en sous-groupes, à décoder les besoins qui sont sous-jacents au discours des victimes.

 

Ces témoignages sont sur un support vidéo.  Dans chaque témoignage, la victime présente les circonstances de l’accident, les conséquences sur sa santé et sa vie en général. Elle mentionne également ses rêves avant l’accident et la façon dont elle envisage l’après-accident.

 

1ère étape : le groupe visionne un ou plusieurs témoignages et choisit le (ou les) cas qu’on va analyser.

 

2ème étape : les participants se répartissent en deux ou plusieurs sous-groupe (selon leur nombre) et réfléchissent aux différents éléments exprimés par la (ou les) victime(s). Ils décodent le témoignage en relevant les besoins non satisfaits et les différents sentiments/émotions liés à ces besoins.

 

3ème étape :  en grand groupe, on confronte les différentes analyses.

 

 

    Le formateur va aider le groupe à différencier les interprétations des observations et à transformer les jugements. Il va compléter, si nécessaire, en relevant les différentes souffrances (besoins non satisfaits) vécues par la victime, les ressentis qui en découlent et les conséquences sur le quotidien.

 

    La dynamique de groupe joue un rôle important dans cette progression. L’atmosphère dans le groupe doit être ouverte et conviviale. La confiance mutuelle est l’élément central de cette dynamique. A aucun moment le formateur ne peut juger le prestataire pour ces actions. Le but des exercices est d’amener les participants à prendre conscience que les dégâts et les souffrances vécus par la victime sont bien réels

    Finalement, le formateur tentera d’amener le contrevenant à reconnaître la responsabilité de ses actions.

    La plupart des gens qui ont causé un accident avec une victime directe, reconnaissent spontanément leur rôle et modifieront leur comportement, au moins dans le court terme. Néanmoins, un certain nombre d’auteurs d’accidents se cacheront derrière des excuses et des convictions fatalistes pour justifier leur comportement délictueux.  Une autre forme de communication aliénante est la dénégation de la responsabilité personnelle.

 

 

Quelques exemples de phrases exprimées par les contrevenants

« Je devais arriver au bureau à l’heure, sinon je risquais d’avoir des problèmes »

« Avec mon patron très exigeant pour la ponctualité, j’ai dû rouler très vite pour arriver à temps ».

« Avec le travail que je fais, c’est normal que je sois fatigué et que je m’endorme au volant ».

« Avec le brouillard qu’il y avait, je n’ai pas vu celui qui me dépassait ».

« Pourquoi construit-on des véhicules puissants si c’est pour empêcher les gens de faire de la vitesse ? »

« Dans ma situation, je suis obligé de travailler jour et nuit, sinon comment assumerai-je mes charges ? »

 

 

    A partir de ces phrases, qui sortent des croyances et des choix de valeurs, le formateur propose un espace d’expression des besoins et émotions sous-jacentes. Ensuite, il entamera un exercice sur la reconnaissance des responsabilités individuelles.

 

 

Illustration 4 : reconnaître la responsabilité de ses actes

Dans un premier temps, le formateur invite les participants, à établir individuellement, sur une feuille à deux colonnes, « les choses qu’ils n’aiment pas faire ou qu’ils font sans plaisir (dans le trafic ou dans la vie) et pourquoi ils les font quand-même.

 

Dans un deuxième temps, on fait une mise en commun au cours duquel le formateur va entraîner les participants à décoder les motivations (les besoins) qui sont derrières les actions citées.

 

 

    Pendant cette séquence, le formateur écoute les points de vue des participants, leurs observations, leurs sentiments et leurs besoins. Dans le cas des jugements moralistes, il les paraphrase autant que possible. Ce maintien d’empathie permet aux participants de s’exprimer le plus pleinement possible, ce qui laisse au formateur et au groupe plus d’efficacité pour aborder la recherche de solutions alternatives aux comportements inadaptés.

 

    En effet, les participants qui, au départ étaient sur la défensive, s’ouvrent progressivement à la réalité vécue par la victime de manière non jugeante.

    La prise conscience des responsabilités individuelles n’est-elle pas une des conditions pour amorcer un changement individuel vers d’autres manières d’être ?

 

 

Conclusion

 

    Notre expérience telle que nous avons essayée de vous la faire découvrir nous montre finalement qu’il n’y a pas de baguette magique pour influencer le changement de comportement. Il faut faire confiance à la dynamique de groupe et donc à la sensibilisation par les pairs. Il faut également admettre que l’être humain est apte à montrer de la bienveillance vis-à-vis des victimes de la route et il s’agira de l’accompagner, par des outils pédagogiques appropriés, dans le cheminement personnel durant les 20 heures de formation. 

 

    Il n’est pas utile d’instaurer une dichotomie entre victime et auteur d’infraction routière puisque à un certain moment, l’usager de la route peut franchir la barrière : l’accident n’arrive pas qu’aux autres. 

    Il ne s’agit pas ici d’ignorer ou de minimiser les souffrances vécues par la victime mais au contraire de les rendre accessibles et reconnues par l’auteur de l’infraction à la base. En effet, en termes de prévention routière, il est pertinent de penser que si le délinquant était sensibilisé aux conséquences de ses comportements inadaptés dans le trafic, il serait plus proche, émotionnellement, du vécu des victimes de la route.

 

    Bien entendu cette sensibilisation du contrevenant se réalise à un stade secondaire de la prévention.  Il y a déjà eu infraction et sanction.  Ce que nous espérons, grâce à notre travail quotidien, c’est que de potentielles victimes directes ou indirectes soient ainsi quelque peu évitées dans l’avenir !

 

Références

 

Ezzat A. FATTAH, la victime est-elle coupable ? Le rôle de la victime dans le meurtre en vue de vol. Les presses de l’université de Montréal, 1971.

 

Marshall B. ROSENBERG, les mots sont des fenêtres (ou des murs). Introduction  à la communication non-violente, édition Jouvence, Dijon-Quetigny, 1999

 

Maslow, A., ‘The farther reaches of human nature’ New York, Viking Press, 1971 et Maslow, A & Lowery, R (ed.) ‘Toward a psychology of being’, New York, Wiley & Sons, 1998

 

OMS, Rapport mondial sur la prévention des traumatismes dus aux accidents de la route, 2004

 

Seligman, Martin, Apprendre l’optimisme, InterEditions, Paris, 1994 (édition originale, USA, 1990)

 

ADANT, B. ‘la méthodologie d’une formation Driver Improvement’, texte interne. Institut Belge pour la Sécurité Routière, Bruxelles, 2005.


 


[1] OMS, Rapport mondial sur la prévention des traumatismes dus aux accidents de la route, 2004

[2] OMS, op.cit.

[3] L’IBSR, Institut belge pour la sécurité routière, en collaboration avec le Ministère de la Justice, organise des modules de sensibilisation à la sécurité routière pour les délinquants de la route. L’objectif est de diminuer la récidive d’infractions et le nombre d’accidents routiers en suscitant un comportement moins individualiste dans la circulation.

[4] Ezzat A. FATTAH, la victime est-elle coupable ? Le rôle de la victime dans le meurtre en vue de vol, les presses de l’université de Montréal, 1971.

[5] Les formations de sensibilisation  organisées par l’IBSR ont une finalité de d’amener le contrevenant, grâce à une dynamique de groupe et une sensibilisation par les pairs, à remettre en questions ses convictions et à trouver les alternatives  aux prises de risques routières.

[6]  Seligman, Martin, Apprendre l'optimisme, InterEditions, 1994, Paris (édition originale, 1990 USA)

[7] ADANT, B. ‘la méthodologie d’une formation Driver Improvement’, texte interne. Institut Belge pour la Sécurité Routière, Bruxelles, 2005.

[8] Marshall B. ROSENBERG, les mots sont des fenêtres (ou des murs). Introduction la communication non-violente, édition Jouvence, Dijon-Quetigny, 1999

[9] Chaque année, en Belgique, les accidents de la route entraînent près de 1400 tués et près de 10000 blessés avec séquelles. 

[10] Nos programmes de formations interviennent dans un cadre des mesures judiciaires alternatives qui visent l’éducation et rééducation des délinquants routiers (sensibilisation des contrevenants aux conséquences  des infractions reprochées).

[11] EZZAT, A.F., op.cit

[12] Marshall Rosenberg est un psychologue clinicien américain qui a développé une technique de communication appelée « Communication non violente ». Ce processus part du postulat selon lequel la violence résulte des façons de communiquer. Le but de la CNV est de susciter une compréhension empathique pour que les besoins de chacun soient satisfaits par des actions motivées par l’élan de servir la vie.

La CNV est donc un processus de communication qui aide les personnes à se mettre en lien avec elles-mêmes et avec les autres d’une manière qui épanouisse leur compassion naturelle. Cette manière de communiquer nous aide à restructurer notre manière d’analyser  des situations externes ou internes en focalisant notre attention sur 4 composantes : les observations, les sentiments, les besoins et les actions.

[13] Maslow a développé une théorie des besoins qui est basée sur une hiérarchisation  très vaste. Ainsi, on ne peut gérer des comportements liés au besoin du niveau supérieur que si les besoins de niveau inférieur sont satisfaits.

[14] Rosenberg, dans son processus de Communication Non violente, insiste sur la satisfaction et la non satisfaction ou du moins l’expression et la reconnaissance des besoins.

[15] La liste des besoins permet d’aider le groupe à les  différencier des jugements moralisateurs ou des stéréotypes.

 

Agenda

 

CONGRES AIVI 2008 : Soigner les victimes d'inceste

 8 octobre 2008 

 

Peut-on échapper à la victimisation ?

 6 novembre 2008

 

Terror and its aftermath

  November 13th-15th 2008

 

Meurtre d'enfants, enfant meurtrier. Approches pluridisciplinaires

27-29 novembre 2008

 

Contrainte, crise, changement (Suisse)

 2-6 février 2009...