* Cet article est basé sur des données de recherche ayant conduit à  la production du mémoire de maîtrise de G. Parent (1999) sous la direction de M.-M. Cousineau : Polytechnique, neuf ans plus tard, conséquences à long terme d’une hécatombe. Montréal, Université de Montréal, École de criminologie.
Auteures
(1) Candidate au doctorat, École de Criminologie, Université de Montréal.
(2) Professeure à l’école de criminologie et chercheure au Centre International de Criminologie Comparée de l’université de Montréal, membre du Centre de recherches interdisciplinaires sur la violence familiale et la violence faite aux femmes (CRI-VIFF) de l’université de Montréal.
Résumé
       Le phénomène des mass murder paraît prendre une ampleur considérable au cours des deux dernières décennies, faisant un nombre croissant de victimes à travers le monde. Le Québec n’échappe pas à cette tendance. Qu’il s’agisse de rappeler les tueries survenues à l’Assemblée nationale en 1984[1], à l’École Polytechnique de l’Université de Montréal, en 1989[2], et à l’Université Concordia en 1992[3]… Cet article rend compte d'une étude en profondeur traitant plus spécialement du vécu des victimes et des témoins de la fusillade de la Polytechnique ayant survécu à l’événement. À partir d’entrevues en profondeur effectuées auprès de victimes et de témoins de l’événement, dix ans après le drame, il est question des conséquences à long terme d’un tel événement pour ceux qui s’y trouvent mêlés de plus ou moins près.
Mots-clés
Mass murder ; polytechnique ; victimes ; fusillade ; évènement
VIVRE L’EXPÉRIENCE D'UNE TUERIE  ET … SURVIVRE
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our la majorité des canadiens, avant 1989, le 6 décembre ne signifiait rien de particulier, il s'agissait d'une date comme une autre. Cependant, l’année 1989 a marqué cette journée de telle sorte que beaucoup ne l’oublieront plus jamais, en particulier les étudiants de l’École Polytechnique présents lors de l’hécatombe au cours de laquelle un tireur fou, Marc Lépine, a tué quatorze jeunes filles et a blessé et traumatisé nombre d’autres personnes. Candidat s’étant vu refuser l’admission à l’École Polytechnique de l’Université de Montréal, Marc Lépine s’y introduit ce jour, muni d’un sac en bandouillère contenant arme et munitions. Il se rend  directement dans une salle de classe qu’il prend en otage exigeant que les étudiants présents se rangent de part et d’autre de la classe, les filles d’un côté, les garçons de l’autre. Il tire ensuite plusieurs balles avant de retourner l’arme contre lui.
       Malgré leur rareté, la fréquence des mass murders paraît augmenter[4] spécialement, mais pas uniquement, aux États-Unis. Le phénomène apparaît au Québec, comme on vient de le voir, au tournant des années 1980.
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       Lorsqu'on pense aux victimes de tueries, on se réfère ordinairement à celles qui n'ont pas survécu et à leur famille immédiate. Les personnes blessées sont aussi mentionnées, mais uniquement pour une courte période suivant l’événement. Par la suite, à mesure que le temps passe, ceux et celles qui ont été blessés ou seulement témoins de la tragédie, qui y ont donc survécu, tombent dans l'oubli. Or, ces victimes et témoins vivent avec des contrecoups physiques et psychologiques souvent intolérables. Quelques-unes de ces séquelles disparaîtront ou, du moins, diminueront après un certain temps, alors que d’autres perdureront durant des jours, des mois, des années, voire jusqu'à la fin de la vie des personnes. D’ailleurs certains choisiront de mettre un terme à leur souffrance en s’enlevant la vie, incapables d’en endurer davantage ou plus longtemps. En effet, quelques suicides ont été rapportés parmi les étudiants présents au moment de la fusillade de Polytechnique. Au moins deux d'entre eux ont laissé une note confirmant que la détresse provoquée par l'événement de Polytechnique était la cause de leur suicide.Â
   Enfin, il faut noter que les conséquences découlant d’événements traumatiques n’apparaissent pas nécessairement immédiatement au moment ou dans les premiers temps suivant ceux-ci. Il arrive qu’elles surgissent quelques jours ou mois, voire quelques années plus tard.
       Malgré le fait la prévalence des dits mass murder, en augmentation depuis les années 1980 un peu partout à travers le monde (Holmes et Holmes, 1992), on trouve peu d'études sur les victimes survivant à de telles tragédies et encore moins sur ceux qui en sont seulement les témoins.
       Les auteurs de différentes études ayant traité de la question reconnaissent d’emblée le besoin d'étudier les effets à plus long terme sur les victimes ou les témoins d’événements dramatiques, dans le but, notamment, d'apporter une intervention plus juste et plus efficace à ces personnes. À notre connaissance, aucun chercheur n'a effectué ce genre d'études à partir d'entrevues en profondeur menées auprès des victimes et des témoins de tels événements, afin d’identifier les conséquences de nature et d’intensité diverses et les changements provoqués par l'avènement d'une tuerie dans la vie des personnes qui en sont victimes ou témoins. C'est le défi que nous avons choisi de relever.
       Dans le cadre du présent article, après un bref bilan des études portant sur les conséquences des mass murder pour les victimes et les témoins survivant, nous présentons la méthodologie privilégiée pour la réalisation de notre étude. Nous faisons par la suite état des conséquences physiques, psychologiques, sociales, existentielles et financières à court, moyen et long termes du massacre de Polytechnique telle que révélées par les victimes et témoins de cette tragédie que nous avons rencontrés. Nous discutons également de la difficulté liée au classement de certaines de ces conséquences dans une catégorie en particulier, ou encore de la difficulté d’établir quelle conséquence est apparue avant l’autre, des difficultés qui ne sont pas sans incidence lorsque les victimes et les témoins tentent d’obtenir diverses formes de compensation et de services pour tenter de pallier les dommages subis. Enfin, quelques suggestions quant aux interventions et aux traitements à prévoir pour les victimes et témoins de mass murder sont également apportées.
DES ÉTUDES S’INTÉRESSANT AU PHÉNOMÈNE DES MASS MURDER
       Plusieurs études se sont intéressées aux enfants témoins d'un homicide ou d'une fusillade (Pynoos et Erth, 1984: Pynoos, Frederick, Nader, Arroyo, Steinberg, Eth, Nunez et Fairbanks, 1987). Cependant, il existe très peu d'études systématiques concernant les adultes vivant de telles expériences (North, Smith, McCool, et Shea, 1989). En outre, les recherches qui portent sur les conséquences de tueries ne rapportent que les effets à court (North et coll. 1989; Smith, North, McCool, Shea et Sptizagel, 1990; North, Smith et Spitznagel, 1993) ou moyen (Hought, Vega, Valle, Kology, Griswald del Castillo, Tarke, 1989; Schwartz et Kowalski, 1993) termes...
       Les seules études portant sur les effets à plus long terme de tels événements sont, à notre connaissance, celles de Schwarz et Kowalski (1992) et celle de Creamer, Burgess, Buckingham et Pattison (1993). Schwarz et Kowalski (1992) évaluent la résistance du personnel d'une école élémentaire ayant subi un mass shooting [5]à utiliser les services de santé mentale fournis suite à l’événement. Ces auteurs notent que ceux qui n’ont pas reçu de soins psychologiques suite à la tragédie souffrent davantage et plus longtemps de stress post-traumatique que ceux qui ont consulté. En effet, les premiers manifestent encore plusieurs symptômes douze mois après l’événement: les indices d'évitement (de sentiments, d'endroits) sont plus fréquents, ils se sentent plus dépressifs, sont davantage dérangés par la vue de l'endroit de l'incident et par le fait de revivre des scènes de la fusillade que ceux qui ont consulté. Dans une autre étude, Schwartz et Kowalski (1993) rapportent que les attitudes positives (en lien avec soi, la famille, la vie spirituelle, …) augmentent entre le 6ième et le 18ième mois suivant la tuerie pour les victimes de leur échantillon. À dix-huit mois, les attitudes positives sont corellées avec un plus petit nombre de symptômes d'intrusion et d'évitement liés à l'état de stress post-traumatique, et sont associées à moins de dépression.
       L'étude de Creamer et coll. (1993) porte, quant à elle, sur un mass shooting survenu à Melbourne en 1987[6]. Les victimes sont évaluées au quatrième, huitième, et quatorzième mois suivant la tragédie. À la première évaluation, celles du groupe des « traumatisés » (individus qui étaient sur l'étage et qui ont vécu l'incident) rapportent des souvenirs et des rêves fréquents du massacre et avouent éviter toute situation susceptible de leur rappeler le carnage, incluant les sentiments et les pensées qui y sont associés. Ces auteurs soulignent que ces tentatives d'évitement conduisent, entre autres, à l'apathie et à l'isolement social. Les témoins de l’événement composant le groupe des « traumatisés » sont finalement ceux qui se sentent les moins bien psychologiquement. En effet, ils souffrent davantage de symptômes reliés à l'anxiété et à la dépression, ils vivent davantage de problèmes relationnels avec les autres, ainsi que des difficultés de concentration. Après quatorze mois, ceux-ci restent les plus affectés par la détresse. Enfin, les chercheurs concluent qu'il est rare que la sévérité des problèmes dont ils souffrent aient diminué entre quatre et quatorze mois après le drame.
LES OBJECTIFS DE NOTRE ÉTUDE
Le premier objectif de notre étude consistait à explorer les conséquences physiques, psychologiques, sociales, existentielles et financières vécues par les victimes et les témoins de la tuerie de Polytechnique à court, moyen et long termes. Le second objectif visait l’étude en profondeur des suites psychologiques pour ces victimes et témoins à l’aide des données fournies par les dossiers que nous avons consultés et les entrevues que nous avons réalisées. Enfin, un troisième objectif était d’identifier les cas possibles de victimes pouvant souffrir des symptômes de l’état de stress post-traumatique tel que défini par le DSM-IV.
MÉTHODOLOGIE
       Vouloir évaluer les conséquences à long terme d’un événement traumatisant comme la tuerie de Polytechnique pour ceux et celles qui l’on vécu suppose que l’on puisse interroger ces personnes. Notre étude prenant place neuf ans après que l’événement eut lieu, il fallait trouver le moyen de retracer ces personnes dans le but de les interviewer. Le Service d’indemnisation aux victimes d’actes criminels du Québec (IVAC) nous a été d’un grand secours dans cette tâche.
Échantillonnage
       D’abord, il faut dire qu’une brève enquête auprès de personnes ressources de l’IVAC, nous apprenait que vingt et un dossiers de personnes victimes ou témoins du massacre de Polytechnique se trouvaient toujours ouverts à l’IVAC. Or, il faut bien le dire, pour qu’un dossier reste ouvert à l’IVAC, il faut qu’on estime que des services sont encore requis en lien avec l’expérience d’une victimisation criminelle. Il fallait donc en conclure que, pour au moins 21 personnes victimes ou témoins de la tuerie de Polytechnique ayant eu recours aux services de l’IVAC, des séquelles suffisamment graves pour justifier le maintien d’un dossier ouvert, persistaient neuf ans après la tragédie.
       Des personnes ressources de l’IVAC nous ont assisté dans la prise de contact avec les interviewés potentiels. L’une d’elle a procédé aux premiers contacts avec les victimes de Polytechnique ayant à un certain moment enregistré une demande d’indemnisation auprès de ce service. Étant donné les neuf ans écoulés depuis l’événement, il a été difficile de retracer bon nombre de ces personnes. Parmi celles qui ont pu être contactées, un nombre important ont refusé de participer à l’entrevue ou n’ont pas répondu aux messages – laissés à plusieurs reprises – les invitant à y participer. Pour expliquer leur refus de participer, certains ont mentionné qu’ils ne se sentaient pas prêts à replonger dans toutes les émotions suscitées par l’évocation des souvenirs de l’événement risquant de nuire à nouveau à leur vie quotidienne de manière importante. L’une des personnes contactées a souligné qu’elle était constamment confrontée à ses limitations physiques et psychologiques et qu’elle n’était pas prête à faire face aux émotions et prises de conscience que ne manqueraient pas de susciter l’entretien de recherche. D’autres ont répondu qu’elles ne pouvaient pas consacrer de temps à une entrevue. Enfin, un certain nombre des personnes contactées ont manifesté une part d’hostilité vis-à -vis de notre étude. Toutes sortes d’interprétations peuvent être faites de ces refus. Nous nous contenterons ici d’en rendre compte, sans tenter de les expliquer.
       La majorité de ceux qui ont accepté de participer à l’entrevue ont confié avoir le sentiment qu’ils le regretteraient sûrement après, puisque chaque fois qu’on les questionne au sujet de la tuerie, ceci les amène à y repenser et à revivre diverses émotions s’y rattachant pendant au moins quelques jours voire des semaines. Ils ont néanmoins accepté de participer à l’étude afin, entre autres, qu’on puisse éventuellement mieux les aider et mieux assister les prochaines victimes.
       L’échantillon des personnes, victimes et témoins de la tuerie de Polytechnique, qui ont accepté de participer à l’étude est nécessairement biaisé puisqu’il provient en totalité de personnes ayant fait appel aux services de l’IVAC, lesquels ont consisté, entre autres, dans la consultation d’un ou plusieurs psychologues, ce ou ces dernier(s) les aidant à identifier, nommer et travailler les effets psychologiques liés à l’événement. Cette limitation n’invalide toutefois aucunement nos résultats. Elle ne fait qu’en circonscrire la portée et conduit à se questionner sur ce qu’il est advenu de ceux qui n’ont pas bénéficié des services de l’IVAC et à faire l’hypothèse que si certains n’en auraient pas eu besoin, d’autres ont probablement souffert d’autant sinon de plus de séquelles, Ceux-ci ont peut-être trouvé ailleurs ou autrement le moyen d’y pallier. Ou peut-être n’ont-ils jamais trouvé le moyen de surmonter l’épreuve ? Quoi qu’il en soit, les entrevues que nous avons pu réaliser avec une dizaine de témoins et de victimes ayant survécu à la tuerie de Polytechnique, neuf ans après l’avènement de celle-ci, nous permettent de dresser un premier portrait, assez complet, des conséquences à long terme vécues par ces personnes, et par leur entourage car, nécessairement, elles en parlent.
La réalisation de l’étude
       Une méthodologie double a permis de rencontrer les objectifs poursuivis par l’étude en titre. Nous avons d’abord procédé à l’étude des vingt et un dossiers ouverts à l’IVAC à la suite de la tragédie.  Les renseignements contenus dans ces derniers concernent les services requis par les victimes, la détermination de la prestation de ceux-ci reposant sur différents rapports d’évaluations physiques, en particulier pour les victimes réclamant des soins médicaux et psychologiques, des rapports concernant l’évolution des traitements et le progrès des victimes, ainsi que le relevé de toutes les dépenses liées à ces différentes évaluations et différents soins, des dépenses que nous dirons, par conséquent, engendrées par la tuerie de Polytechnique.
       Ensuite, des entrevues en profondeur ont été réalisées auprès d’une dizaine de ces victimes et témoins ayant accepté de nous rencontrer[7], le thème principal de l’entrevue portant sur les conséquences à court, moyen et long termes, associées par elles à la tuerie de Polytechnique.Â
L’analyse
L’analyse s’est effectuée en trois temps. D’abord une analyse verticale des entretiens au fur et à mesure de la réalisation de ceux-ci a été réalisée. Cette analyse permettait de retracer l’évolution du vécu, avant, pendant et après l’événement pour chacun des interviewés considéré individuellement. Ensuite, une analyse transversale des entrevues, les considérant les unes par rapport aux autres, était menée afin de déceler les convergences et les divergences dans la suite et la nature des événements vécus par chacun en lien avec l’événement, mettant un accent particulier sur les conséquences identifiées par les victimes au fil de leurs propos. Enfin, une tentative d’identifier des symptômes de stress post-traumatique dans l’ensemble des conséquences associées par les victimes à l’événement a été entreprise. Nous insistons toutefois pour dire qu’il ne s’agissait nullement de poser un diagnostic en bonne et due forme. Il s’agissait uniquement de souligner la présence de symptômes et l’éventualité d’une situation de stress post-traumatique et non de conclure définitivement à la présence du syndrome à partir des quelques éléments s’y rapportant relevés dans les propos des interviewés tenus librement dans le cadre d’entrevues à tendance non directive et non à partir d’un questionnaire diagnostic, rappelons-le.
PRÉSENCE DE CINQ TYPES DE CONSÉQUENCES
       De manière générale, il ressort des écrits scientifiques s’intéressant aux conséquences d’un acte criminel pour la personne qui en est victime ou témoin, cinq catégories possibles et ce, peu importe le type de crime considéré: des conséquences physiques, psychologiques, sociales, existentielles et financières (Baril, 1984/2001). Ces répercussions peuvent se manifester à divers degrés selon la personne, et leur moment d’apparition ne sera pas toujours le même pour toutes les conséquences et toutes les victimes. Notre étude confirme cette assertion en montrant que, suite à l’événement violent et criminel de Polytechnique, chacune des victimes interrogées révèle au cours de l’entrevue avoir vécu les cinq types de conséquences. Toutefois, celles-ci s’avèrent d’intensité et de durée variables selon les personnes, et le moment de leur apparition n’est pas le même pour toutes.
Des conséquences physiques
       Les conséquences physiques dont souffrent la plupart des victimes de crimes violents sont visibles, douloureuses et dramatiques (Barkas, 1978). En effet, selon les circonstances les personnes peuvent être tirées, battues, poignardées, brûlées, blessées, écrasées.... Elles peuvent perdre un membre ou son usage et, si la tête est touchée, elles peuvent souffrir de dommages cérébraux temporaires ou permanents. Selon Barkas (1978), les personnes handicapées ou gravement blessées suite à une agression auraient beaucoup plus de difficulté et mettraient plus de temps à résoudre la colère et la peur associées au crime, étant donné qu’elles doivent d'abord faire face aux blessures ou handicaps physiques qui en découlent. De son côté, un rapport produit par l’Association québécoise Plaidoyer-Victimes (AQPV, 1992) souligne que les conséquences physiques provenant de la réponse du corps au stress éprouvé suite à l’expérience d’une victimisation criminelle ne sont pas à négliger. À cet égard, Fujimoto (1982) mentionne qu'une agression peut déclencher un trouble latent (un trouble cardiaque, par exemple) ou contribuer à aggraver des problèmes physiques déjà existants. De son côté, Salasin (1980) note que les blessures infligées dans un tel contexte exposent la victime à un vieillissement prématuré.
       Des données plus récentes obtenues au Québec par le Service d'indemnisation des victimes d'actes criminels (IVAC) qui a étudié 3 135 demandes d'indemnités provenant de victimes d'actes criminels au cours de l'année 1996, dont 2 081 ont été acceptées, indiquent que, parmi les demandes de prestations acceptées, 79% impliquaient des lésions corporelles. Fujimoto (1982) rapportait, quant à lui, que 61% des victimes de son échantillon, blessées au cours d'un crime violent, souffraient de séquelles persistantes. Des vingt et un dossiers encore ouverts à l’IVAC que nous avons étudiés, treize concernent des personnes qui ont souffert de blessures par balles ou fragments de balles et deux autres qui se sont blessées en tombant durant la tuerie. La gravité des séquelles découlant de ces blessures varient beaucoup d’une personne à l’autre, tant en degré qu’en durée. L’évaluation faite par les experts médicaux au service de l’IVAC concluent en termes diagnostiques pour une personne à une incapacité partielle temporaire, pour deux personnes à une incapacité partielle permanente et pour seize personnes à des incapacités totales temporaires, résorbées pour cinq d’entre elles au cours de la première année suivant la victimisation, persistant au-delà d’une année pour les autres. À moyen et long termes donc, les blessures subies provoquent des douleurs et des cicatrices résiduelles de même que des limitations qui nuisent à différents degrés à la vie quotidienne et sociale et à la santé psychologique des personnes affectées (plusieurs révèlent éprouver des difficultés à accomplir des gestes aussi nécessaires que se peigner, se laver, s’habiller, tenir ou transporter un objet, un enfant…). À moyen et à long terme, il apparaît que, pour plusieurs des personnes interviewées, la persistance des douleurs et des limitations résiduelles découlant des blessures subis lors de la tuerie ont conduit à l’apparition de séquelles psychologiques plus ou moins sévères.
       En premier lieu, les limitations physiques ou les douleurs constamment ou même ponctuellement ressenties rappellent inéluctablement l’événement violent dont la personne a été la victime. Ensuite, l’emplacement des blessures n’est pas toujours discret ce qui peut, dans certains cas, contribuer à en augmenter la portée. Des descriptions et des photos contenus aux dossiers des victimes inscrites à l’IVAC révèlent l’apparence inesthétique des blessures par balles. Les victimes que nous rencontrons en entrevue confient qu’il s’agit là d’un rappel constant de l’événement provoquant de nouvelles conséquences cette fois psychologiques ou sociales. À titre d’exemple, des interviewés qui présentent des cicatrices aux membres ou au dos avouent les cacher en choisissant les vêtements qu’ils portent en conséquence afin, surtout, d’éviter qu’on leur pose des questions sur l’origine de celles-ci qui les amèneraient à se rappeler, encore une fois, la tuerie. D’autres sont défigurés ou présentent des cicatrices inévitablement apparentes qui, en soi, constituent un rappel constant de l’événement simplement en se regardant dans le miroir ou en se voyant confronté au regard de l’autre dans le cadre de relations interpersonnelles.
       Il faut bien voir que si les conséquences physiques apparaissent ordinairement au moment de la victimisation, il arrive qu’elles ne se manifestent, ou ressurgissent, après une certaine période de temps suivant l’expérience de victimisation. Les effets peuvent alors se trouver dissimulés sous des symptômes qui rendent le diagnostic difficile à rendre et le lien avec l’événement violent incertain. À titre d'exemple, une victime raconte qu’elle a souffert de céphalées et de douleurs au cou pendant des années sans que les médecins ne puissent identifier l'origine de ces maux. Plus tard, ils découvrent que ces douleurs sont dues à des débris de plomb restés lors d'une première chirurgie visant à retirer les balles et débris de balles reçus en 1989. L'exérèse de ces débris s'est fait six ans après la tragédie.
       Le temps passant, le lien entre les symptômes ressentis et les événements qui en sont la source devient de plus en plus difficile à faire, pour la victime elle-même, et à faire admettre, par exemple, aux autorités responsables de décider de l’aide financière à lui accorder – ou non – pour défrayer le coût des traitements. L’implication ici n’est pas négligeable.
Des conséquences psychologiques
       Lurigio (1987) signale qu'un grand nombre de recherches montrent qu'une victimisation criminelle, comme tout autre événement funeste tels une maladie fatale, un accident tragique ou un désastre naturel, peut provoquer un choc profond nuisant à l'état et à l'adaptation psychologique de la personne. Les écrits scientifiques présentent plusieurs conséquences psychologiques importantes susceptibles de surgir suite à l’expérience d’une victimisation criminelle (Barkas, 1978; Trimble, 1985; McCann et Pearlman, 1990; Freedy et coll., 1994; Black, Newman, Harris-Hendricks et Mezey, 1997). Parmi celles documentées se trouvent la peur et les perturbations reliées à l'état de stress post-traumatique. La peur concrète du crime constitue une conséquence considérable découlant d’une expérience de victimisation qui a été rapportée par maints auteurs (Hanh, 1976; Baril, 1984; Cousineau, 1987; Lurigio, 1987; Mawby et Walklate, 1994; ). Baril (1984) indique qu’une telle peur peut amener des modifications du mode de vie (évitement de certains endroits, de certaines heures de sortie, isolation voire claustration) et du comportement qui peuvent s’avérer carrément paralysantes. L’auteure affirme que la peur d'être revictimisée peut provoquer l’apparition d’autres traumatismes que vivent les victimes. Une telle peur peut en effet amener les victimes à refuser de participer à diverses activités sociales, entraînant, conséquemment, d’autres problèmes parmi lesquels l’isolation et de la dépression.
       La conséquence psychologique ultime découlant d'un traumatisme, le stress post-traumatique, est de plus en plus associée aux victimes d'actes criminels violents. Plusieurs auteurs soulignent que bon nombre des réactions manifestées par les victimes après avoir subi un acte criminel, correspondent à des symptômes de l’état de stress post-traumatique. Aussi, ces auteurs évoquent que l'état de stress post-traumatique amène diverses perturbations : sentiment constant de peur, des problèmes psychosomatiques,apathie, sentiment de deuil, de dépression, de culpabilité, difficultés de concentration, nervosité et perte de l'estime de soi et de confiance en ses ressources personnelles chez les victimes d'actes criminels (Baril, 1984/2002; Janoff-Bulman, 1985; Kilpatrick, Saunders, Amick-McMullan, Best, Best, Veronen et Resnick, 1989; Young, 1989; Brown, 1991; Kleber et Brom, 1992; Engel, 1993; Smith, North et Spitznagel., 1993; Resnick, Kilpatrick, Dansky, Daunders et Best, 1993; Bledin, 1994; Norris et Kaniasky, 1994; van der Kolk, McFarlane et Weisaeth, 1996; Black et coll., 1997).
       Les séquelles psychologiques sont ordinairement très difficiles à vivre pour les victimes. Plusieurs auteurs, parmi lesquels Davis et Friedman (1985), rapportent que les crimes violents peuvent provoquer un impact psychologique important aux victimes qui peut durer de nombreuses années et qui pourrait même ne jamais disparaître complètement. Janoff-Bulman (1985) indique que l’adaptation psychologique suivant une victimisation criminelle est un processus souvent long et difficile. Elle ajoute que même les crimes qui n’amènent pas de conséquences physiques peuvent entraîner une grande douleur psychologique pour la victime.
       Au plan psychologique, les premiers symptômes ressentis par les victimes de Polytechnique étaient en fait des symptômes liés à l’état de stress post-traumatique : engourdissement émotionnel, problèmes de sommeil, difficulté à se concentrer, sursauts, hypervigilance, peur. L’engourdissement émotionnel, un des premiers symptômes psychologiques à apparaître suite à un événement violent, donne une fausse impression à la victime qu’elle n’est pas vraiment affectée par l’événement et qu’elle n’a pas vraiment besoin d’aide. À cet effet, plusieurs auteurs soulignent que, malgré la nécessité pour elles de chercher un support psychologique pour ventiler leurs émotions, la majorité des victimes ne le feront pas (Manton et Talbot, 1990; van der Kolk et coll.,; Black et coll., 1997; Joseph, William et Yull, 1997). À moyen et long termes, la tuerie de Polytechnique a aussi suscité un travail sur soi de la part des victimes, non seulement pour pallier aux problèmes liés à l’événement, mais aussi, dans certains cas, pour régler d’anciens conflits.Â
       Chez la majorité des interviewés, plusieurs des séquelles psychologiques vécus au lendemain du drame se sont atténuées avec le temps. Différents éléments ont pu contribuer à cet atténuation, nous confient les victimes que nous rencontrons: l’arrivée ou la présence d’un enfant, un changement de milieu de vie ou de travail, la volonté de passer à autre chose, le suivi d’une psychothérapie, l’achat de systèmes de sécurité et l’adoption de certains comportements préventifs. Mais il peut aussi arriver que des situations difficiles ramènent certains symptômes psychologiques que la personne victimisée pensait avoir sublimés. La date anniversaire de l'événement ou la période l'entourant, par exemple, peut venir raviver d’anciennes douleurs psychologiques mal ou insuffisamment guéries.
       Malgré l’amélioration de plusieurs des symptômes psychologiques vécus par les victimes de l’événement au fil des jours, des semaines ou des mois suivant la tuerie de Polytechnique, il appert que certains se sont cristallisés, jusqu’à devenir perpétuels, qu’il s’agisse de la peur, de l’hypervigilance, de l’insécurité, de la culpabilité, de l’évitement, d’émotions exacerbées ou réfreinées, d’irritabilité, d’excès de colère ou de sursauts.Â
       La présence chez certains interviewés d’un cumul de ces symptômes qu’ils estiment encore activement présents, neuf ans après la tragédie qu’ils ont vécue, nos amène à suggérer qu’ils pourraient souffrir de l’état de stress prost-traumatique. En effet, nos résultats tendent à indiquer qu’au moins trois des sept victimes que nous rencontrons dans le cadre de notre étude pourraient possiblement recevoir le diagnostic de l’état de stress post-traumatique résiduel ; deux dont la sévérité est atténuée et un dont la sévérité reste sévère.
Des zone grises de conséquences physiques « psychologiques / psychologiques « physiques
       Certaines conséquences physiques peuvent provenir de la réponse du corps à un stress élevé, ici associée à l’expérience d’une victimisation violente. Comme répercussions physiques causées par le stress élevé vécu à court terme par les victimes de Polytechnique, nous notons entre autres la fatigue (9), des céphalées/maux de tête (9), des nausées (4), des problèmes digestifs (3), des défectuosités du système immunitaire (3), des pertes de poids (2) et des problèmes de peau (2)[8] Certains vivent encore, neuf ans après le massacre de Polytechnique, des retentissements physiques causés par un stress élevé, stress dont la source paraît être l'événement même. Parmi ces réactions physiques, nous trouvons des migraines ou maux de têtes (5), un manque d'énergie ou une fatigue chronique (6) que les victimes n'hésitent pas à associer à l'événement. D’un autre côté, nous l’avons vu, il arrive que des problèmes physiques contribuent à créer ou empirer des problèmes psychologiques.
       Cette zone grise peut engendrer des problèmes en lien avec les demandes de compensation, surtout lorsque quelques années se sont écoulées depuis l’événement. En effet, les victimes doivent identifier la source de leurs symptômes pour recevoir une forme de compensation. Elles doivent, en outre, préciser quelle conséquence est apparue en premier lieu. Or, étant donné l’intrication des symptômes, cette tâche peut s’avérer fastidieuse voire tout simplement impossible.
Des conséquences sociales
Les conséquences sociales réfèrent aux altérations apportées aux habitudes de vie de l'individu suite à une expérience de victimisation. Ces conséquences ont été soulignées par quelques auteurs dont van der Kolk et coll. (1996), Black et coll. (1997), Davis et coll. (1997). Selon ces derniers, un déménagement, la démission de son emploi, l'isolement, la peur de sortir représentent autant d'exemples de contrecoups sociaux liés à l'expérience d'une victimisation criminelle. Les agressions qui entraînent des conséquences psychologiques ou physiques persistantes amènent souvent, par la suite, l'effritement des relations entre la victime et son entourage. D'un coté, la victime peut se sentir incapable de sortir ou de vivre seule, devenir irritable, vivre des phases dépressives et, d'un autre coté, la famille peut finir par manifester les mêmes symptômes que la victime mais à un degré moindre (Baril, 1984/2002; APQV, 1992; van der Kolk et coll., 1996; Black et coll., 1997; Davis et coll., 1997), ou manifester une incompréhension et une certaine impatience devant la persistance des conséquences vécues par la victime.
L’interruption des relations antérieures, c’est-à -dire la séparation des couples, des familles, des amis représente une conséquence importante fréquemment provoquée par l’expérience d’une victimisation, entraînant une véritable détérioration des conditions de vie non seulement sociale mais aussi économiques de la victime et de son entourage. Baril (1984/2002) rapporte que plus de la moitié des victimes rencontrées dans le cadre de son étude, L’envers du crime, ont mentionné spontanément que leur famille avait dû absorber les contrecoups de leur victimisation.  La victimisation n’affecte donc pas uniquement la vie de la victime, elle peut également détruire ou endommager les relations qui existaient avec l’entourage avant l’occurrence de l’événement violent. Cet effet est encore plus probable si les relations qu’entretenait la victime étaient difficiles, pauvres ou non satisfaisantes à l’origine.
       Ceci illustre comment une conséquence peut interagir avec d'autres types de conséquences, de sorte qu'il peut être parfois difficile pour la victime, son entourage, voire un intervenant spécialisé de déterminer la source et la solution à ses problèmes (Baril, 1984; APQV, 1992; van der Kolk et al., 1996; Black et al., 1997; Davis et al., 1997).
       Plusieurs conséquences sociales à court terme ont été mentionnées par les victimes et les témoins interviewés dans le cadre de notre étude. Pour la totalité d’entre eux, nous retrouvons: un retour à ses anciennes activités quotidiennes difficile et parfois même impossible, des relations interpersonnelles détériorées et parfois même détruites. Ces conséquences négatives se révèlent souvent permanentes et se constatent encore, neuf ans après la tragédie : loisirs limités ou modifiés, relations interpersonnelles détériorées ou brisées, changement d’orientation professionnelle à rabais,… Ces conséquences sont synonyme, pour plusieurs, d’isolement social.
       D’un autre côté, il faut bien le dire, à plus long terme, des conséquences sociales perçues comme étant « positives », notamment la volonté d’améliorer constamment sa qualité de vie et ses relations interpersonnelles, de se faire plaisir et vivre sa vie à plein régime, sont relevées par plusieurs des personnes que nous interviewons.Â
Des conséquences existentielles
       Les conséquences existentielles concernent la façon dont les gens voient la vie, définissent leurs valeurs. Avant d'être victimisés, une majorité d’individus croient qu'il suffit d'être prudents pour ne pas «être victime». L’expérience d’une victimisation peut venir altérer cette vision et entraîner un changement des valeurs. Barkas (1978) indique que le fait d'avoir été victime d'un crime altère normalement, et de manière qui peut être permanente, les croyances religieuses, la philosophie et la morale de l'individu. Les victimes de crimes violents, en particulier, auraient de la difficulté à accepter que quelqu’un possède la capacité de leur faire volontairement mal, psychologiquement et physiquement (Janoff-Bulman, 1985; APQV, 1992; Hought et coll., 1990). Barkas (1978) explique que la prise de conscience qu'un être humain est capable d'être violent à l'égard d'une autre personne, soi même en particulier, contribue à détruire l'équilibre de la personne victimisée qui se perçoit désormais comme étant vulnérable réalise que les êtres humains peuvent être méchants. En conséquence, le fait de constater qu’un individu peut être violent à l'endroit d'autres êtres humains peut instaurer chez la victime une peur solide et persistante de l'autre, des étrangers (Barkas, 1978; Janoff-Bulman, 1985; Hought et col., 1990), qui se répercute sur sa vision du monde.
       À la suite de la tuerie de Polytechnique, plusieurs victimes déclarent avoir pris conscience de leur vulnérabilité et de leur mortalité. Plusieurs ont remis en question leur propre existence et ont réalisé que tout peut arriver à n’importe qui, à n’importe quel moment. Ainsi, s’est développée chez bon nombre d’entre elles, une perception plutôt pessimiste et fataliste du cours des choses se répercutant à son tour sur leur vie en général.
       Les conséquences existentielles d’un victimisation ne se constatent pas à court terme. En effet, elles se développent peu à peu, quand l’urgence des traitements physiques et psychologiques devient moins prégnante. Alors, les victimes prennent conscience de l’ampleur et l’horreur de la tragédie. Ce n’est qu’à ce moment que s’amorce une réflexion de fond sur le sens ou le non sens de la vie et sur la méchanceté d’une partie de la race humaine. Pour certains, la prise de conscience se traduit par l’adoption d’une pensée pessimiste qui s’étend à l’ensemble de leur vision du monde. Pour d’autres, elle conduit à vouloir profiter de chaque instant, conscient désormais qu’un désastre peut survenir à tout moment et changer le cours de celle-ci, pour le meilleur ou pour le pire.
Des conséquences financières
       Les conséquences financières découlant d'un acte criminel peuvent être directes et tangibles (perte associée aux biens endommagés ou volés, coûts engendrés par la nécessité d’un transport en ambulance, l'hospitalisation, les médicaments, les thérapies). Elles peuvent aussi être indirectes et se révéler, dès lors, beaucoup moins faciles à évaluer et faire reconnaître (qu’on pense ici aux coûts possiblement liés à un changement d'emploi ou un déménagement). Baril (1984) et Laub (1997) associent le coût du remplacement des objets endommagés ou volés, des funérailles, les montants d'argent perdus, les pertes de revenus causées par des invalidités permanentes ou temporaires et les frais médicaux aux pertes financières directes. Ces auteurs soulignent que, contre toutes attentes, les pertes financières directes apparaissent généralement peu élevées pour les victimes puisque, le plus souvent, l'État, les entreprises financières et commerciales, les assurances en absorbent la plus grande part. Ce qui n’est toutefois pas toujours le cas.
       Concernant les pertes financières indirectes, Baril (1984/2002) les divise en cinq groupes: 1) les dépenses liées à la cible du crime (un vol de porte monnaie implique des coûts pour le remplacement des permis, des cartes, du porte monnaie, par exemple); 2) les dépenses liées au besoin d'une plus grande sécurité pouvant se traduire par l'achat d'installations de protection (un système d'alarme, de surveillance électronique, des serrures renforcées…), par un déménagement (si le crime s'est produit au domicile de la victime), ou un changement d'emploi (si le crime a été commis sur les lieux du travail); 3) les dépenses liées aux séquelles psychologiques (traitements ou médicaments); 4) les dépenses liées à l'ignorance de la victime (si la victime ne connaît pas les lois qui la protègent, n'est pas assurée, ..., elle encourre des pertes considérables); 5) les dépenses liées au système de justice (frais de gardienne, déplacements, pertes de temps, ...), lorsque celui-ci entre en jeu. L’importance de ces coûts peut varier grandement en fonction la situation financière préalable de la victime, ses assurances, les déductibles...
       Au plan financier, les pertes directes et indirectes se révèlent en bout de course relativement peu élevées pour la majorité des victimes de notre échantillon, puisqu’elles ont toutes fait appel et bénéficié du Service d’indemnisation aux victimes d’actes criminels. Ainsi, une grande part de ces coûts, liés majoritairement aux conséquences physiques, psychologiques et sociales, a pu être épongée. Toutefois, pour quelques victimes, les coûts indirects sont élevés et restent non remboursés. Les victimes estiment que les effets liés aux séquelles financières indirectes sont plus importantes à moyen et long termes (mais moins évidentes pour l’État et les organisations lorsque vient le temps de compenser la victime). Parmi les frais indirects qui ne sont pas couverts par l’IVAC que nous avons identifiés dans les dossiers, se retrouvent, entre autres, la perte d'éligibilité aux bourses due à la suspension des études, puisqu’être étudiant à temps plein constitue une condition sine qua non pour recevoir la majorité des bourses offertes aux étudiants. S’y ajoutent les pertes financières engendrées par une faillite personnelle due à l'incapacité psychologique de la victime de pouvoir continuer à effectuer son travail.
       Les coûts directs se constatent ordinairement très rapidement et aussitôt des mesures peuvent être prises en vue d’y remédier. Cependant, ils restent quand même difficiles à mesurer et souvent sous-estimés, surtout lorsqu’ils sont liés aux conséquences physiques découlant d’une victimisation criminelle. Qu'on pense, par exemple, à ceux qui doivent changer leur mode de vie à cause d'un handicap physique ou psychologique ou à ceux qui s'appauvrissent lorsque leurs médicaments ou leurs traitements ne sont pas couverts par les compagnies d’assurance ou l'État. Les coûts indirects apparaissent souvent plus tard. Il est alors difficile de faire valoir leur lien avec l’événement, et la situation ne fait qu’empirer à mesure que le temps passe. Ces coûts peuvent néanmoins se révéler astronomiques. Une étudiante de Polytechnique, présente sur les lieux au moment de la tuerie et qui a perdu deux bonnes amies, tuées à cette occasions, par exemple, explique qu’elle n’a jamais pu compléter sa formation d’ingénieure et a dû, par la suite, se contenter d’emplois subalternes. Si elle relie directement cette conséquence au massacre de Polytechnique, il en va différemment des services d’indemnisation qui évaluent la situation tout autrement.
UN PATTERN, OUI… MAIS CHAQUE CAS EST FINALEMENT UNIQUE
       Malgré le fait que notre échantillon soit définitivement trop petit pour permettre la généralisations des résultats, nous avons pu relever un certain nombre d'éléments communs et un certain pattern de réactions chez nos répondants.
       Les victimes physiquement blessées dans la tuerie ont d'abord eu à faire face à des douleurs souvent intenses, une médication en conséquence entraînant des effets secondaires non négligeables, des limitations et des traitements intensifs empêchant la reprise de la vie normale à court, moyen et même, dans certains cas, à long termes. Des cicatrices physiques mais aussi psychologiques, séquelles permanentes qui affectent encore la vie des victimes sous tous ses aspects ont pu être répertoriées, l’effet étant souvent cumulatif, une conséquence en entraînant une autre. On a aussi pu constater que certains effets physiques reliés aux blessures pouvaient apparaître ou réapparaître plusieurs années après l’événement. Le temps passé rend plus difficile l’établissement d’un lien probant entre les symptômes et l’événement. Ceci pourrait avoir pour effet de restreindre ou, plus drastiquement, empêcher l’admissibilité à différentes formes de compensation.
       Certaines conséquences, telles les céphalées, les ulcères d’estomac, ou même certaines formes de paralysie, peuvent provenir de la réponse de l’organisme au stress élevé vécu par la victime du fait de sa victimisation.  La majorité des interviewés affirment avoir présentés de tels symptômes à court terme. Toutefois, dans la plupart des cas, la douleur paraît s’être estompée avec le temps. Cependant, au fur et à mesure que l'état physique des victimes blessées s'améliorait ou se chronicisait, des conséquences psychologiques surgissaient avec de plus en plus d'acuité, en nombre et en intensité.
       En ce qui concerne les victimes qui n'ont pas été blessées, elles ont d'abord eu à faire face à des problèmes psychologiques dont l'intensité et le nombre peuvent varier. Les premiers symptômes ressentis par les victimes et les témoins de Polytechnique étaient en fait des symptômes liés à l’état de stress post-traumatique. Ce drame a aussi suscité un travail sur soi de la part des victimes non seulement pour pallier aux problèmes liés à l'événement mais aussi, dans certains cas, régler d'anciens conflits. Chez la majorité des interviewés, plusieurs des séquelles ressenties se sont atténuées avec le temps en réponse à divers éléments déterminants : la présence des enfants, un changement de milieu de vie ou de travail, la volonté de passer à autre chose, une démarche personnelle accompagnée d'une psychothérapie, l'achat de systèmes de sécurité et l'adoption de certains comportements préventifs. Toutefois, il arrive que événements difficiles ramènent, de manière impromptue, différentes manifestations de problèmes psychologiques que la personne pensait avoir réussi à sublimer. Chez d’autres, au contraire, plusieurs des séquelles psychologiques dues à l'événement se sont cristallisées, jusqu'à devenir résiduelles. Il est même apparu, à la lumière de nos résultats, que certains, plus rares, pourraient, neuf ans après l’événement, souffrir encore de l’état de stress post-traumatique.
       Par la suite, ce sont les conséquences sociales, existentielles et économiques qui se font sentir pour la totalité des victimes, qu’elles aient été physiquement blessées ou non. En ce qui a trait aux conséquences sociales à court terme, plusieurs ont été mentionnées: un retour à ses anciennes activités quotidiennes (étude, travail, ...) difficile et parfois même impossible, des relations interpersonnelles détériorées et parfois même détruites. Ces conséquences sont cause, pour bon nombre, d’isolement social, faisant en sorte que l’ensemble de leur vie s’en trouve, neuf ans plus tard, encore fortement affectée.
       Malgré l’apparence d’une certaine uniformité dans la séquence de l’apparition des séquelles touchant les victimes, au fur et à mesure que le temps passe, une chose évidente ressort des entrevues, c'est l'individualité dans la façon de vivre à court et à long terme les conséquences d’un événement tel celui survenu le 6 décembre 1989 à la Polytechnique de l’Université de Montréal. D'abord, même si les réactions suivent un certain pattern très général, elles sont quand même fort différentes d'une personne à l'autre. Ces différences pourraient s’expliquer par plusieurs facteurs, qu’il s’agisse de la personnalité et de la prédisposition aux désordres mentaux, de la victime, du cumul d’expériences difficiles ou positives que celle-ci a vécues avant, pendant et après l’événement (Green et Berlin, 1987) ou encore du réseau de soutien dont elle a bénéficié.Â
       Aussi, à mesure que le temps avance, les besoins changent et diffèrent d'un survivant à l'autre. Il appert, en effet que différentes conséquences peuvent disparaître avec le temps, mais que d’autres peuvent, par contre, apparaître ou resurgir à tout moment suite à l’événement violent. À cet effet, chaque victime de notre échantillon, qui se trouvait à une étape différente du processus de récupération, nécessitait une aide différente et adaptée à ses besoins.
suggestions au plan de l’intervention
Nos résultats révèlent, sans l’ombre d’un doute, l’existence de conséquences à long terme d’ordre physique, psychologique, social, existentiel et aussi financier pour les victimes d’événements violents telle la tuerie de Polytechnique. Il en découle la conclusion que les interventions prévues pour aider les victimes et les témoins de tels événements à faire face à la situation ne sauraient être uniformes, elles doivent être adaptées.
En ce qui concerne le moment entourant immédiatement l’événement, les victimes que nous avons rencontrées ont déploré la lenteur et l’inefficacité de l’intervention policière, le manque de préparation d’Urgence-santé en situation de catastrophe, l’égoïsme des médias plus portés au sensationnalisme qu’à la compassion. Un Comité a été mandaté afin de faire le point sur les actions ayant pris place au moment de l’événement. Le Rapport de Coster qui rend compte des travaux du comité rapporte que tous les pré-requis à une intervention collective efficace (plan de sinistre, coordination, concertation, échange d'informations, ...) étaient absents ce qui aurait entraîné un grand nombre de conséquences graves.. Depuis la fusillade de Polytechnique, plusieurs organismes d’urgence ont convenu d’améliorer leurs services en prévision d’une éventuelle catastrophe en suivant les recommandations du rapport De Coster. Il s’agit là , nous semble-t-il, d’un incontournable. Il aura fallu la tragédie de Polytechnique pour que soit reconnue l’importance de l’existence de plans d’urgence finement ficelés.
Le rapport de Costner établit, entre autres, qu’il est capital que les victimes reçoivent de l'aide psychologique le plus tôt possible; les effets à long terme en dépendent. Pour ce faire, il importe qu'un groupe d’intervenants qualifiés spécifiquement formés pour pouvoir intervenir en situation de crise établisse un contact initial avec les victimes et les témoins pour, entre autres, évaluer la nécessité d’une intervention à plus long terme et fournir des références à ceux qui pourraient en bénéficier.
Il faut néanmoins admettre que, même s'il s’avère important que les survivants d’une tragédie comme celle de Polytechnique soient mis en contact avec des groupes d'aide et des programmes d'assistance, ils ne se présenteront pas nécessairement d’eux-mêmes aux services d'aide. C’est pourquoi un premier suivi par l’équipe d’intervenants d’urgence, ou une autre équipe prenant la relève, s’avère également essentiel. Pour certains, il s’agira simplement de s’assurer que la vie semble reprendre son court sans que des séquelles importantes soient à craindre. Pour d’autres, on établira qu’une prise en charge s’impose. Des références appropriées pourront alors être pratiquées. Dans tous les cas, le suivi par l’équipe initiale devrait se poursuivre, sur une base ponctuelle, pour un certain temps, qu’il s’agira de préciser sagement. Il est en effet possible, on l’a vu, que des conséquences associées à l’événement ne se manifestent pas subitement à la suite de l’événement, mais surgissent plus tard, même beaucoup plus tard. Un suivi à plus long terme semble donc important afin de vérifier si la personne victime ou témoin de l’événement continue à progresser ou si elle vit des difficultés, une rechute ou un mal être persistant lié à celui-ci. De tels suivis permettraient à l'individu qui en éprouve le besoin de recevoir des soins ou des services spécialisés lorsque nécessaire.
La récupération suite à un événement d'une telle ampleur peut prendre des années, on doit en être conscient et agir en conséquence. Ordinairement, on juge que les services offerts, quels qu’ils soient, sont d'une bonne qualité surtout au cours de la première année. Une minorité des victimes que nous avons rencontrées estiment en effet n’avoir pas reçu suffisamment d'aide et de réconfort dans les premiers moments suivant l’événement. Toutefois, plusieurs ajoutent que les différentes organisations sensées aider les victimes, tel l'IVAC, ne répondent qu'aux manifestations immédiates de détresse et pas aux problèmes qui apparaissent plus tard à cause de l'événement. Ceci tend à confirmer qu’on devrait rester attentif aux besoins des personnes qui se manifestent au-delà de la période qui suit immédiatement l’événement traumatique. Dans le même état d’esprit, il convient d’admettre que les interventions et les traitements doivent être maintenus tant et aussi longtemps que la victime en éprouve le besoin. En outre, son entourage immédiat doit être impliqué et soutenu si le besoin s'en fait sentir, ce qui, nous l’avons vu, est souvent le cas. Ceci devrait être réalisable, d'autant que le nombre des victimes susceptibles de faire appel à de telles ressources diminue substantiellement au cours des années suivant l'événement.
Des interviewés ont indiqué qu’ils auraient souhaité bénéficier de thérapies familiales, d'un plus grand nombre de rencontres de groupe et d’un suivi lorsque la thérapie est terminée, dans le but d’évaluer et de traiter les rechutes lorsqu’elles surgissent. On signale aussi la nécessité de développer des traitements plus spécialisés et plus adéquats qui s’adressent spécifiquement aux victimes et témoins de catastrophes.
Peu d’études ont été menées sur les victimes et les témoins survivant à une tuerie. Celles réalisées jusqu’à présent se sont surtout intéressées aux effets à court et, plus rarement, à moyen terme de tels événements. Notre étude s’est plus spécialement centrée sur les effets à long terme de tels événements. Si celle-ci a pu faire une certaine lumière sur cette problématique, il reste, indubitablement, beaucoup à faire pour que les victimes et les témoins de telles tragédies soient traités adéquatement. Il reste aussi beaucoup à faire, évidemment, pour que de telles tragédies soient plus fondamentalement évitées.
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[1] Le matin du 8 mai 1984, ayant réussi à s’introduire dans la salle où siégeait l’Assemblée nationale, un homme vêtu d’un habit de combat de l’armée canadienne tire au hasard, faisant trois morts et 13 blessés, avant de se rendre.
[2] Le 6 décembre 1989, un jeune homme tue 14 femmes et blesse plus d’une vingtaine d’autres personnes à l’École Polytechnique de l’Université de Montréal. C’est de cet événement que sont plus spécialement tirés les enseignements présentés dans le cours du présent article.
[3] Le 24 août 1992, vers 15 h 15, un professeur de génie mécanique de l’Université Concordia s’introduit au neuvième étage d’un pavillon de l’établissement. Tirant une vingtaine de balles, il tue trois personnes et en blesse gravement deux autres. L’une d’elle succombera à ses blessures.
[4] À titre d’exemple, rappelons:
               Melbourne (Australie)® en 1987, deux fusillades résultent dans la mort de seize personnes et des blessures infligées à plusieurs autres (Chappell et Strang, 1992);
               Hungerford (Grande-Bretagne)® en 1988, seize personnes sont tuées au cours d’une fusillade (Capewell, 1996 dans Black et coll., 1996);
               Port Arthur (Australie)® en 1996, un homme tue trente deux personnes et en tue dix-huit autres (Le Soleil, 29 avril, 1996);
               Dunblane (Grande-Bretagne)® en 1996, seize enfants sont tués en pleine classe dans leur école élémentaire (La Presse, 19 mars, 1996);
               Oregon (É-U.)® en 1998, un jeune homme de quinze ans tire dans la foule d’une cafétéria d’une école secondaire. Il tue un élève de sa classe et en blesse sévèrement huit autre élèves (The Gazette, 22 mai, 1998);
               Colorado (É-U) ® en 1999, deux adolescents tuent douze élèves de leur classe et un professeur du Columbine High School avant de se suicider (The Gazette, 20 avril, 2000);
               Pennsylvanie (É-U) ®cinq personnes sont tuées et une autre blessée grièvement dans le cours d’une fusillade (The Gazette, 29 avril, 2000); …
[5] Une jeune femme connue de la communauté entre dans une école primaire fréquentée par 310 élèves et 30 employés) du village de Winnetka au mois de mai 1988. Elle blesse un garçon, en menace deux autres dans une salle de bain avec un de ses pistolets. Elle tue ensuite un enfant et en blesse cinq autres dans une classe (Eddinton, 1991).
[6] Comme nous l'avons déjà mentionné, à cette occasion un homme armé entre dans un immeuble à bureaux et fait 14 victimes dont 9 morts.
[7] Les entrevues se voulaient initialement non-directives. Toutefois, étant donné que nous devions recueillir un minimum d’information, notre choix relatif au type d’entretien a dû être reconsidéré rapidement en cours de route afin de s’assurer de bien couvrir toutes les dimensions prévues à l’étude. En outre, il a fallu s’ajuster à la volonté et à la capacité des personnes interviewées d’effectuer l’entrevue, celle-ci étant particulièrement prenante au plan émotionnel. D’ailleurs, des personnes ressources avaient été prévues en cas de besoins manifestés par les répondants, suivant l’entrevue.
[8] Les catégories en rubrique ne sont pas mutuellement exclusives.





