Auteure
Ph.D en psychopathologie, enseignante - chercheuse á l´Université de Colima, conseiller en prévention et prise en charge des victimes des catastrophes Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. .
Résumé: Cette étude a pour objet sur les séquelles post-traumatiques liées aux catastrophes industrielles. Ainsi dans un échantillon de 117 victimes indirectes, nous avons appliqué l’échelle ALFEST, afin d’évaluer les troubles déclenchés par un phénomène de répétition des accidents industriels. Les résultats obtenus nous permettant observer qu’une catastrophe industrielle peut provoquer des séquelles post-traumatiques capables de durer dans le temps et d’entraîner des syndromes psychotraumatiques spécifiques.
Abstract: This study identifies the posttraumatic effects caused by several industrial catastrophe occurred in the north of Mexico City between 1984 and 1996. A sample of 117 victims was assessed whit the ALFEST to identify the effects of accidents related to gas leakage from Mexican Petroleum Company. The resultants show that a catastrophe of this kind causes significant posttraumatic effects on the mental health of the individuals. Â
Mots-clés: Névrose Traumatique, États de Stress Post-traumatique (PTSD), Syndromes Postraumatiques, Victime, Catastrophe
Keywords:Â Traumatic neurosis, posttraumatic stress disorder, psicotraumatic syndromes, traumatisms, victime and catastrophe
Introduction
D |
epuis le développement industriel, la société est confrontée à de nouveaux dangers. Nombreux sont à l’heure actuelle les accidents industriels qui ont plongé lors d’une catastrophe dans la détresse et la souffrance nos sociétés. Les pertes matérielles et humaines sont toujours la marque incontournable de l’effet dévastateur de ce phénomène de l’ère moderne. Cependant cette marque peut dépasser à nos yeux les effets déstabilisateurs de la personnalité du sujet confronté à un tel événement, dans leurs diverses implications (sauveteurs, décideurs, victimes directes et indirectes, témoins, etc.). Des troubles psychologiques liés à l’état de stress post-traumatique (ESPT) sont identifiés comme les séquelles les plus courants, cependant après cette étude longitudinale nous avons pu constater que ces troubles peuvent évoluer à long terme vers des syndromes psychotraumatiques ou vers une névrose traumatique liée à ce type de traumatisme mortifère.
Notre intérêt pour ce sujet est né à la suite d’une catastrophe industrielle survenue dans la banlieue nord de la ville de Mexico. Depuis celle-ci en 1984, la population a été confrontée d’une manière périodique (novembre 1984, novembre 1990 et novembre 1996) à d’autres accidents industriels dans la même usine pétrochimique(1). De ce fait, nous avons voulu identifier et reconnaître les séquelles. Cette étude longitudinale évalue les séquelles psychologiques à long terme chez les « victimes attendants »(2) qui ont été confrontées à la répétition des accidents dans l’usine pétrochimique de PEMEX (Pétrole Mexicaine).
Méthodologie
Dans un échantillon de 117 sujets (73 femmes et 44 hommes), âgées d’entre 24 à 60 ans nous avons appliqué notre dispositif, afin d’évaluer les séquelles post-traumatiques, chez les « victimes attendants », confrontées à la répétition des accidents dans l’usine pétrochimique de PEMEX (depuis la catastrophe industrielle en 1984 et jusqu’au dernier accident en 1996).
Étant données les caractéristiques du contexte de notre recherche, nous avons fait une étude descriptive non expérimentale(3). Nous avons observé le phénomène avec le modèle transversal lié à ce type de recherche, dans lequel nous avons établi un seul recueil de données en une seule étape. Nous avons traduit et validé en espagnol l’Inventaire-Échelle de névroses traumatiques (Échelle ALFEST)(4). Avec cette échelle nous avons évalué : l’événement traumatique, le syndrome de répétition (spécifique), d’autres symptômes névrotiques (non spécifiques), la personnalité traumato névrotique (spécifique), liée à la névrose traumatique et les états de stress post-traumatiques ou les syndromes psychotraumatiques.
Les caractéristiques spécifiques de notre échantillon ont été les suivantes :
§      Avoir survécu aux trois accidents industriels, (1984, 1990, 1996),
§      Avoir été « victime attendante ».
Caractéristiques de l'Inventaire-Échelle de Névrose Traumatique (ALFEST)
L’échelle ALFEST est un instrument destiné à l'inventaire et l'évaluation clinique de la névrose traumatique, des états de stress post-traumatiques (PTSD) et autres états séquentiels du traumatisme psychique. Cette échelle a été élaborée par L. CROCQ et A. STEINITZ en 1991, l'inventaire-échelle, comprend quatre feuillets précisant :
−     Le Traumatisme (Feuillet A). Ce feuillet nous a permis de relever les composantes de l'événement traumatique, sa nature ainsi qu’une description brève du traumatisme et de ses circonstances. De même à partir de 46 items nous avons pu évaluer : la violence du trauma, les causes humaines, l’impact physique, l’impact psychique et l’abréaction précoce après l’événement.
−     L’État Antérieur (Feuillet B). Ce feuillet nous a permis d’explorer les antécédents médicaux, chirurgicaux et psychiatriques du sujet ainsi que de leur famille, l’objectif est de repérer chez lui une possible vulnérabilité (conjoncturelle) ou une prédisposition (structurelle) qui puisse nous aider à identifier d'éventuels psycho-traumatismes précédents ou des événements de vie marquants.
−     Le Tableau Clinique de la Névrose Traumatique (Feuillet C). À partir d’un tableau clinique de 121 symptômes (15 rubriques sémiologiques), nous avons repéré les symptômes les plus fréquents dans les descriptions cliniques de la névrose traumatique. Tous les symptômes retenus comme critères de diagnostic dans le DSM-IV y figurent.
−    L’Auto-Évaluation (Feuillet D). À partir de dix échelles analogiques, le sujet a pu évaluer par lui-même l’effet traumatique du phénomène de répétition des accidents industriels ainsi que l’effet en lui-même de la catastrophe industrielle (1984).
Résultats
1. Feuillet A : Évaluation du traumatisme.
En ce qui concerne l’évaluation du traumatisme, les résultats de chaque rubrique sont :
Violence du trauma : Sous cette rubrique, le sujet a évalué le traumatisme psychique. Les réponses ont été départagées par la population entre un traumatisme psychique lié au phénomène de répétition et un traumatisme psychique lié à la catastrophe industrielle de 1984.
Violence du trauma | Hommes | Femmes |
Traumatisme psychique lié au phénomène de répétition. | 40,90 % | 34,24 % |
Traumatisme psychique lié à la catastrophe industrielle de 1984 | 59,1 % | 65,76 % |
Tableau IÂ : Cause du Traumatisme
Part de causes humaines : Sous cette rubrique, le sujet a identifié la cause inaugurale du traumatisme psychique. Les réponses montrent que 39,31 % de notre échantillon a considéré que la catastrophe industrielle de 1984 a été due à un « erreur humaine », tandis que 60,68 % a considéré la catastrophe comme un « accident industriel ».
L’impact physique : Sous cette rubrique, il est important de rappeler que notre échantillon a eu comme particularité d’être « victime attendant », ce qui explique que les réponses soient faibles (dans la plupart de cas, il s’agit de grattage). Même s’il s’agit de petites blessures, il n’empêche que ces empreintes laissent des traces psychiques graves. D’ailleurs, le fait de ne pas être physiquement affecté par l’événement n’est pas un facteur de protection, au contraire, le sujet non blessé, mais témoin de la « violence » d’un tel événement peut être directement affecté par l’impact émotionnel de celui-ci.
Impact psychique : 98,63 % des femmes ainsi que 100 % des hommes ont affirmé avoir encore des troubles liés à cette rubrique. Les troubles les plus signalés par l’échantillon sont : peur, frayeur et surprise. En général la population interrogée a qualifié d’intense et très intense, les effets ressentis des symptômes répertoriés sous cette rubrique. D’ailleurs ces résultats, vont être accentués dans l’évaluation clinique du feuillet « C » de cette échelle.
Catharsis précoce : 94,52 % des femmes ainsi que 95,45 % des hommes ont déclaré avoir eu une abréaction précoce. Ainsi, nous pouvons constater que la population interrogée a eu la possibilité de faire une abréaction positive, plus particulièrement lors de la catastrophe industrielle de novembre 1984, pour laquelle la population a bénéficié d’un soutien très important.
2. Feuillet B : L'État Antérieur.
Dans ce feuillet, les antécédents et la personnalité antérieure ont une place importante. L’information recueillie par cette échelle s’efforce de collecter tous les éléments utiles pour estimer l’état psychique antérieur au traumatisme, cependant dans le cas de notre échantillon, les réponses apportées ont été très faibles. Les données obtenues ont été les suivantes :
Indicateur | Réponse |
Antécédents familiaux notables | aucune réponse |
Antécédents personnels : w    Médico-chirurgicaux à retentissement psychique w    Psychosomatiques w    Psychotiques w    Névropathiques w    Sociopathiques |
1 cas. 10 cas. aucune réponse 32 cas aucune réponse |
Psycho-traumatismes antérieurs | aucune réponse |
Autres événements de vie notable | aucune réponse |
Personnalité antérieure | aucune réponse |
Tableau II : Résultats Feuille B.
Â
3. Feuille C : Inventaire Sémiologique (Échelle d’Évaluation Clinique).
Afin de connaître le profil sémiologique de notre cas d’étude, nous allons présenter en fonction du sexe les résultats obtenus par chaque volet constitué de cinq rubriques, ainsi que les données les plus significatives.
a)       Le syndrome de répétition (spécifique).
87.12 % des femmes et 83,62 % des hommes ont des troubles liés à ce volet, dont 73 % des femmes ont au moins 5 symptômes. Quant aux hommes 70 % ont au moins 4 symptômes. Les troubles signalés par notre échantillon sont :
population en général
| ruminations mentales, souvenirs intrusifs, nœud à la gorge, vécu comme si, pâleur, sueur, |
+ pour les femmes
| cauchemars, colère, tremblements.
|
+ pour les hommes
| vécu de rêve, relâchement sphinctérien, spasmes viscéraux.
|
Tableau III : Le syndrome de répétition (spécifique).
b)       Autres symptômes névrotiques (non spécifiques).
69,4 % des femmes et 65,46 % des hommes manifestent encore des troubles liés à ce volet, ainsi nous avons observé que 74 % des femmes et 77 % des hommes ont au moins 5 symptômes.
Population en général | + pour les femmes | + pour les hommes |
tension intérieure, inquiétude sentiment d’insécurité, fatigue musculaire lassitude, attention labile, vérifications, crise de nerfs, crise agressive, crise de larmes. | peur sans objet, phobies de la foule, hypertension, boulimie. | difficultés de concentration, calvitie, fugue. |
Tableau IV : Autres symptômes névrotiques (non spécifiques).
c)       Personnalité traumato-névrotique (spécifique).
Les troubles recensés dans ce volet, nous ont permis de repérer les caractéristiques de la personnalité du sujet. Les résultats obtenus sous les cinq rubriques sont liés à la personnalité : hystérique, obsessive et phobique. 55,9 % des femmes et 53,66 % des hommes ont affirmé avoir des troubles concernant ce volet. Ainsi, 49,31 % femmes et 54,54 % des hommes ont au moins 5 symptômes.
Population en général | + pour les femmes | + pour les hommes |
sommeil léger, hyper-vigilance, réveils inquiets en milieu de nuit, prospection anxieuse de l’environnement, fuite dans l’hyperactivité, sentiment d’avenir bouché, sentiment d’être incomprises, non aidées. | efforts pour éviter des pensées, perte d’intérêt pour les loisirs, le travail et la famille, froideur vis-à -vis des autres, exigences insatiables d’affection, recherche de protection, méfiante. | baisse de rendement, égocentrisme, irritables, agressifs, sentiment d’être incompris, non aidés. |
Tableau V : Personnalité traumato-névrotique
d)       Étalonnage global : Inventaire sémiologique.
Les réponses obtenues dans chacun de ces trois volets, nous ont permis d’examiner l’afflux de troubles prédominant dans notre échantillon. Les réponses rapportées dans cet inventaire sémiologique nous ont montré que la population interrogée a affirmé éprouver encore des troubles ici recensés. Le degré d’intensité de ces troubles en général a été de moyennement intense.
Dans ces résultats, nous pouvons distinguer la nuance décroissante qui existe entre chacun de ces trois volets. D’autre part, le Syndrome de répétition est celui qui prédomine dans notre échantillon. Cependant il ne faut pas oublier que la valeur de cette échelle est centrée sur l’évaluation du degré d’intensité éprouvé par le trouble plutôt que par le nombre de symptômes ressentis. Ainsi d’après ces résultats nous avons observé que le degré d’intensité évalué en général a été de moyennement intense.
4.       Échelle D : Auto-évaluation.
La quatrième feuille de cette échelle concerne l’auto-évaluation du sujet par rapport au traumatisme séquellaire vécu lors de la catastrophe industrielle de 1984, ainsi nous avons pu connaître l’évaluation subjective effectuée par le sujet lui-même. Nous avons classé les résultats obtenus, selon leur signification sémiologique.
Nous avons vu que les réponses sont très homogènes, cependant si nous considérons la moyenne statistique, nous pouvons remarquer que les cotations les plus élevées sont chez les femmes :
En premier lieu, l’état d’alerte relatif à la personnalité traumato-névrotique (spécifique), suivi d’ accès neurovégétatifs spontanés ou provoqués qui se rapportent au syndrome de répétition et en dernier fatigue physique et mentale concernant d’autres symptômes névrotiques (non spécifiques). Cependant, nous avons distingué la manifestation significative d’autres troubles liés au Syndrome de répétition ; il s’agit de sursaut aux stimuli. La forme clinique prédominante dans cette autoévaluation a été centrée sur le Syndrome de répétition. En ce qui concerne la population masculine nous pouvons observer que :
Nous avons trouvé aussi l’état d’alerte, qui se rattache à la Personnalité traumato-névrotique (spécifique), suivi de sursaut aux stimuli liés au Syndrome de répétition, et en dernier fatigue physique et mentale, relatif aux Autres symptômes névrotiques (non spécifiques). D’autre part, nous observons aussi que la difficulté à s’endormir le soir concernant la Personnalité traumato-névrotique (spécifique), a eu aussi une cotation significative. Nous pouvons souligner que la forme clinique prédominant dans cette auto-évaluation a été centrée sur la Personnalité traumato-névrotique (spécifique).
5.       Évaluation clinique selon l’intensité du traumatisme psychique.
Les résultats présentés ici correspondent à l’évaluation clinique obtenue à partir de l’Inventaire Échelle de Névroses Traumatiques en ce qui concerne les feuillets "A" et "C". Appliqué sur un échantillon de 117 sujets, dont 62,39 % sont des femmes et 37,61 % des hommes. La forme clinique selon l’intensité du traumatisme psychique se situe dans la colonne « forme clinique ». Les résultats obtenus sont :
Évaluation Clinique | ||
Forme clinique | Femmes | Hommes |
peu grave | 5.4% | 4.5% |
modéré | 19.1% | 29.5% |
moyenne | 30.1% | 36.3% |
grave | 28.7% | 22.7% |
très grave | 16.4% | 6.8% |
Tableau VI : Forme clinique selon l’intensité du traumatisme psychique.
En ce qui concerne l’auto-évaluation, les sujets de notre échantillon ont estimé avoir subi un traumatisme plus faible que celui que nous montre l’évaluation clinique.
|  | Auto-Évaluation | ||
| Â | Forme clinique | Femmes | Hommes |
peu grave | 31.5% | 25% | |
modéré | 24.6% | 29.5% | |
moyenne | 31.5% | 27.2% | |
grave | 9.5% | 6.8% | |
très grave | 1.3% | 9% | |
sans réponse | 1.3% | 2.2% | |
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Tableau VII : Auto-évaluation.
Dans l’auto-évaluation, les sujets ont estimé avoir un traumatisme psychique différent de celui de l’évaluation clinique, dont la cotation la plus représentative chez les femmes, a été d’un traumatisme dans la forme clinique évaluée comme : moyenne (31,5 %) et peu grave (31,5 %). Quant aux hommes, ils ont ressenti un traumatisme psychique dans la forme clinique évaluée comme modéré (30,2 %), et moyenne (27,9 %). Ainsi, dans ces résultats, apparaît la nuance entre l’évaluation clinique et l’auto évaluation, à savoir que :
La population féminine a estimé d’après son auto-évaluation, avoir subi un traumatisme dans la forme clinique évaluée comme : Peu Grave et Moyenne.
La population masculine a donc estimé d'après son auto-évaluation, avoir subi un traumatisme dans la forme clinique évaluée comme : Peu Grave et Moyenne.
Discussion
Les données que nous avons obtenues dans cette évaluation nous ont permis d’entrevoir plusieurs lignes d’interprétation étant donnée la richesse de leur contenu. Nous avons pu constater qu’en effet, la catastrophe industrielle de 1984, a pu soumettre l’appareil psychique de la population définie comme victime attendant à une contrainte capable d’être métabolisée en un traumatisme psychique. Certainement à cause de la violence ressentie par le premier accident industriel (1984) au cours duquel les sujets ont été immergés dans des réminiscences d’angoisses qui ont organisé en premier lieu le Syndrome psychotraumatique envers le traumatisme.
Nos résultats nous ont montré que la population de notre cas d’étude a manifesté sentir cette violence, provoquée par la surprise, la frayeur et la peur (la triade de l’effroi), évaluée par eux-mêmes comme intense (33 %) et très intense (57 %). Ainsi nous pouvons dire que le traumatisme éprouvé par la population est en effet un traumatisme mortifère, provenant d’une situation dans laquelle l’individu a été confronté à la mort, dont l’effroi est probablement le concomitant émotionnel du traumatisme psychique. Pour bailly, cet effroi et son caractère destructeur sont associés à la rencontre avec la mort(5). Ainsi pour lui, cette rencontre va être une rencontre du sujet avec sa mort, non représentable. Donc ce type de situation va mettre en cause les assises même du narcissisme, qui va s’en trouver à jamais modifié, mais aussi la part sociale de l’individu.
Un autre facteur pouvant aggraver à long terme la santé de l’individu est la réactualisation du traumatisme par l’apparition d’un nouveau traumatisme. En effet, le fait que cette population soit confrontée à d’autres accidents industriels avec leur potentialité de traumatisme en série ou en cascade, peuvent réactualiser le traumatisme mortifère initial, et peut rendre inopérant ce qui avait permis d’arrêter ce traumatisme(6). Ainsi, d’après nous, la chronicité de l’agent agresseur peut avoir une double valeur dans le développement d’une psychopathologie.
1.       D’une part, il s’agit du stress entraîné par la menace incessante du risque d’autres accidents. Cette menace maintient la population dans un état d’attente continu, dans lequel l’angoisse est permanente et la peur constante.
2.        Il s’agit de la réactualisation du traumatisme mortifère initial, dont l’effet traumatique se trouve dans la marque particulière de ces rencontres avec ces accidents successifs et non dans l’accumulation de ces événements traumatiques. Ils peuvent aussi déclencher le Syndrome de répétition traumatique, qui se produit quand les modalités de suppléances mises en place par le sujet ne suffisent plus, et entraînent la déstabilisation d’un équilibre que parfois la fonction palliative des symptômes et des conduites de la phase de latence permet encore de maintenir(7).
3.       Cependant, il arrive aussi qu’un deuxième traumatisme occulte le premier, par rapport auquel il fonctionne comme suppléance.
Lors de cette enquête nous avons remarqué que le Syndrome de répétition évalué par l’échelle ALFEST est toujours lié aux souvenirs de la catastrophe industrielle survenue en 1984. Ces souvenirs étant beaucoup plus récurrents que les souvenirs des accidents de 1990 et ceux de 1996. Ainsi, 47 % de notre échantillon a estimé avoir eu encore des répétitions à l’état de veille avec des hallucinations auditives et olfactives de l’explosion, des odeurs de chair brûlée, avoir ressassé l’événement initial jusqu’à des ruminations mentales « quand est-ce que ça va finir ? » « pourquoi est-ce arrivé ? », et des sentiments de culpabilité. D’ailleurs, ces ruminations donnent lieu à des émotions encore intenses accompagnées d’orage neurovégétatif (nœud à la gorge, tremblement, pâleur). D’autre part ces ruminations deviennent parfois une véritable torture mentale, laissant l’individu épuisé et désemparé face à la réalité de continuer à vivre dans ce lieu, et qui signifie surtout pour eux, l’impossibilité de vivre en dehors de cette zone à haut risque industriel.
Dans ce Syndrome de répétition, 40 % de notre échantillon a encore des cauchemars et des sensations de vivre comme si (une autre explosion il aura lieu), même si ces cauchemars disparaissent au bout de quelques mois. En effet, ils revenaient sans que le sujet saisisse la logique de cette présence-absence. Ainsi ces cauchemars font réapparaître l’angoisse et des sentiments d’impuissance face à un nouvel accident. D’autre part, nous considérons que le fait que d’autres accidents industriels s’étaient reproduits dans l’usine pétrochimique, accentuent chez cette population le sentiment de vivre comme si l’événement devait encore se reproduire. Ainsi nous pouvons observer que 84 % des sujets sont aussi très sensibles aux stimuli évocateurs de la catastrophe. De plus, 95 % de la population interrogée ont affirmé avoir encore des troubles liés au vécu psychique du Syndrome de répétition, dont la colère, l’inquiétude, l’anxiété et le vécu d’impuissance, sont les indicateurs principaux dans notre échantillon.
Cette évaluation clinique prend en compte aussi les Autres troubles névrotiques qui accompagnent le Syndrome de répétition pathognomonique de la névrose traumatique. De ce fait, nous pouvons observer que la fréquence des troubles liés à ce deuxième volet de l’évaluation clinique est mineure par rapport au premier.
Ainsi 79 % de la population interrogée ont signalé avoir des troubles d’anxiété généralisée, où il n’y a pas de stimuli spécifique, mais dont le sujet est sous tension intérieure. Il s’agit donc d’une forme diffuse et chronique de l’anxiété, qui peut être en rapport avec de multiples circonstances de la vie du sujet y compris le sentiment d’insécurité lié à la perception du danger. 80% des sujets ont exprimé avoir une fatigue morbide qui persiste malgré le repos. Cette asthénie peut être triple ; physique, psychique et sexuelle. Les sujets qui ont répondu ont dit qu’ils avaient principalement ressenti une lassitude générale, un épuisement rapide au moindre effort physique, ainsi qu’une baisse des facultés mentales d’attention, d’acquisition mnésique et de concentration intellectuelle.
Lorsque le sujet est confronté à un événement traumatique, les sujets qui sont déjà porteurs d’une psychonévrose résistent moins bien aux agressions traumatisantes, et font une névrose traumatique envahie de leur symptomatologie psycho-névrotique habituelle(8). Dans notre évaluation, nous pouvons observer que 62 % ont eu des symptômes liés à une superstructure psycho-névrotique. Ainsi parmi cette population :
-       22 % ont des symptômes liés à une superstructure psycho-névrotique obsessionnelle (rumination mentale, rituels plutôt d’ordre religieux pour se sentir protégés).
-       32 % ont des symptômes liés à une pseudo-phobie acquise comme conditionnement à partir d’une situation réelle (peur, frayeur, angoisse, conduites d’évitement toujours liées à l’événement traumatique).
-       29 % ont des symptômes liés à une superstructure psycho-névrotique hystérique (troubles psychosomatiques, migraines, asthénie, anxiété).
Dans notre expérience, ces troubles ne sont pas hors de proportion avec la cause objective. Rappelons que la névrose traumatique est capable de produire de l’angoisse, des conversions, des pseudo-phobies et des rituels protecteurs obsessionnels, sans qu’il soit nécessaire que le sujet soit prédisposé à créer de tels symptômes.
De même, nous devons considérer aussi l’apparition de troubles psychosomatiques après les émotions de la catastrophe, les troubles répertoriés par l’inventaire-échelle de névroses traumatique nous ayant aidé à identifier certains troubles. Parmi les plus importants nous avons observé : l’hypertension, la colite spasmodique et l’ulcère gastro-duodénal, trouvés dans 41 % de notre échantillon. Cependant, dans notre expérience nous avons observé qu’après l’accident de 1984, les cas de diabète et de migraines avaient considérablement augmenté.
Les troubles du comportement font aussi partie des séquelles psychiques des catastrophes industrielles. Même si les troubles du comportement ne sont pas pathognomoniques de la névrose traumatique et non plus d’aucune autre affection mentale, ils apparaissent toutefois. Ainsi, 68 % de notre échantillon ont eu principalement des crises de nerfs, d’agressivité et de larmes. Cependant, les réponses trouvées ici, semblent cacher une réalité que nous ne pouvons pas ignorer. En effet, dans la population interrogée, les sujets ont manifesté un score très faible en ce qui concerne la toxicomanie et l’alcoolisme. Même si dans notre échantillon des troubles de ce genre ne se manifestent pas vraiment, dans notre expérience sur le terrain, nous avons observé qu’après l’accident de 1984, les problèmes liés à l’alcoolisme avaient augmenté, dans la population en général, de 36%, tandis que les problèmes liés à la toxicomanie avaient augmenté de 19%. De plus, nous avons pu constater aussi une très forte augmentation de tabagisme, et la dénonciation de cas d’incestes, d’agressions sexuelles, et même de prostitution(9).
Dans l’information recueillie, nous avons aussi évalué les changements survenus dans la personnalité du sujet sous l’impact du trauma. Parmi les indicateurs repérés dans l’échelle ALFEST, nous pouvons observer que :
-       50 % de la population interrogée présentent un blocage dans la fonction de filtration, où le sujet exprime certaine incapacité à reconnaître et filtrer dans leur environnement, les stimulations dangereuses des stimulations banales(10). Pour nous ce blocage intervient aussi dans la perception qu’a la population de cette zone à haut risque industriel. Donc les stratégies d’affrontement centrées sur l’émotion prennent une place très importante dans le psychisme du sujet (11).
-       45 % présentent un blocage de la fonction de présence, qui se manifeste chez la population interrogée par des regards absents, des propos désabusés et une tendance à l’inaction et à l’abandon de ses projets. Nous considérons que dans la manifestation de ce blocage, entrent aussi en jeu les facteurs de vulnérabilité, et la répétition des accidents dans l’usine pétrochimique, qui témoignent de l’indifférence face aux dénonciations et aux problèmes non résolus.
-       51 % présentent un blocage de la fonction d’amour et de relation à autrui, qui d’une part a entraîné des attitudes de dépendance vis-à -vis de l’entourage, principalement des personnes qui peuvent représenter une autorité morale (assistant social, médecins, prêtres, professeurs, etc.), et d’autre part a entraîné des attitudes d’irritabilité et de conduites agressives envers la famille et les voisins principalement, ainsi qu’un très fort sentiment d’incompréhension et de méfiance.
Ces altérations vont constituer une nouvelle personnalité, dont la dynamique de leur psychisme reproduirait ou perpétuerait les troubles de la névrose traumatique. Dans les données obtenues, nous avons pu observer que seulement 55 % de la population de notre échantillon a exprimé avoir des troubles liés au dernier volet de l’échelle dans un degré de moyennement intense.
Les résultats obtenus dans cet inventaire-échelle de névrose traumatique, nous a permis d’identifier le profil sémiologique de notre cas d’étude. Nous pouvons faire une double lecture de ces résultats en fonction du sexe.
Dans la population féminine :
§        71 % de femmes ont révélé avoir une névrose traumatique dans un degré de gravité évaluée statistiquement comme moyenne. Les résultats obtenus dans l’auto évaluation nous laissent donc supposer que, dans certains cas, ce traumatisme est dénié par le sujet lui-même, ou inaperçu dans d’autres cas.
§        29 % de femmes ont révélé avoir des syndromes psychotraumatiques. En effet, nous pouvons remarquer l’afflux plus prononcé des troubles liés au « syndrome de répétition » qu’à la modification de la personnalité.
Dans la population masculine :
§        68 % des hommes ont présenté une névrose traumatique, évaluée statistiquement comme moyenne. Le résultat de leur auto-évaluation, nous permet de supposer que comme dans la population féminine, certains sujets dénient ce traumatisme ou ne l’aperçoivent pas.
§        32 % de hommes ont révélé avoir des syndromes psychotraumatiques. De la même manière que pour la population féminine, nous trouvons un afflux plus constant des troubles liés au syndrome de répétition.
Les résultats obtenus dans cette évaluation nous permettent d'observer que dans les cas évalués en tant que névrose traumatique ainsi que ceux qui sont évalués en tant que syndromes psychotraumatiques, le syndrome de répétition est celui qui prédomine, caractérisé principalement par le : vécu psychique du syndrome de répétition (96 %) et sensibilité aux stimuli (87 %), de la population interrogée. Pour briole (1994), cette prévalence du syndrome de répétition peut infiltrer d’autres expressions névrotiques, donc les spécificités propres à chacune seront au premier plan du tableau clinique.
Nous pouvons trouver l’alternance entre la prépondérance du syndrome de répétition et la pathologie névrotique hystérique ou obsessionnelle, selon laquelle les symptômes conduisent parfois à soulager l’angoisse. Si nous tenons compte des résultats obtenus dans l’auto-évaluation, cette alternance est possible dans notre cas d’étude. En effet, dans l’auto-évaluation, les sujets de notre échantillon ont éprouvé des affections post-traumatiques dans une forme clinique modérée. Donc la population considère normal éprouver certains symptômes liés à l’événement traumatique et aux répétitions des accidents industriels (inquiétude, sommeil léger, cauchemars, colère, sensibilité aux stimuli spécifiques, etc.). De même, les modifications dans la personnalité sont reconnues, mais revendiquées comme une amélioration, ce qui permet une sorte d’adaptation, mais qui entraîne d’autre part une vie insupportable que le sujet fait subir à sa propre famille, par sa réorganisation caractérielle irritable, possessive et exigeante(10 idem). Ceci peut contribuer entre autres, et peut-être la cause au long terme du grave problème de violence intra-familiale à San Juan Ixhuatepec.
Ainsi, la névrose traumatique et les syndromes psychotraumatiques évalués jusqu’ici, ne sont pas des affections cliniques graves, où les cas les plus identifiés conduisent le sujet à la dimension dépressive et suicidaire. Cependant, ce fait n’empêche pas la possibilité d’une évolution vers une forme silencieuse(12) de la maladie. Surtout si nous tenons compte d’une part, de la vulnérabilité des individus face au quotidien (chômage, problèmes économiques ou de santé, un deuil, à d’autres accidents industriels graves, etc.). Et d’autre part, leur environnement socioculturel (corruption, violence sociale, la crise économique du pays, etc.), qui peuvent contribuer à méconnaître les formes dissimulées ou discrètes d’autres manifestations silencieuses.
Ces manifestations silencieuses peuvent être liées aux antécédents traumatiques, ou à la structure de la personnalité qui peut aboutir à des conduites de dépendance à l’alcool ou à la drogue, marginalisation sociale, comportements délictueux divers, etc. ou des maladies psychosomatiques. En effet, nous estimons que les affections évaluées ici, peuvent être d’évolution chronique et silencieuse, détectées seulement à l’occasion d’une évaluation clinique. Le chemin dans l’intervention pour ce type d’affections est long, reste à savoir quelles seront les futures affections produites par cette évolution.
Références
(1) Sigales, S. (2002) Contribution à l’étude des états de stress post-traumatiques des situations de catastrophes. Les perturbations psychiques chez les « victimes attendantes » de la catastrophe industrielle de San Juan Ixhuatepec : Mexico. (Thèse doctoral). Université de Toulouse II : France
 (2) CROCQ L. Les victimes psychiques, <source inconnue >,.26-33.
 (3) HERNANDEZ, R., FERNANDEZ, C. et BAPTISTA, P. (1998). MetodologÃa de la Investigación, México: McGraw Hill.
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