Auteure
Psychologue clinicienne, Parigne Eveque
Résumé
Au sein d'un secteur de psychiatrie adulte, j’ai fait la rencontre de madame N., jeune femme ouzbek en demande d'asile, victime de nombreux sévices dans son pays. Au travers de cette vignette clinique, j'ai tenté d'élaborer sur le traumatisme en tant qu'événement amenant le sujet à faire face à un trop plein d'excitation duquel il ne peut se protéger, devant lequel il ne peut fuir. Le traumatisme est donc une rencontre non manquée avec un réel, qui se trouve alors dévoilé. Devant la violence intentionnelle subie, madame N. est confrontée à une exclusion symbolique, à la destruction de ce qui la fonde en tant qu'humaine, désirante et parlante. Les liens sont dès lors rompus, la loi attaquée, l'ordre symbolique bouleversé et les tabous brisés. De cela, madame N. n'arrive à en dire mot et c'est alors son corps qui prend la relève au travers des symptômes, des rêves, de l'angoisse. Le moment traumatique ne cesse alors de s'inscrire en elle, jour et nuit, de se graver. Au travers de cette rencontre, c'est à une clinique particulière que l'on est confronté, du fait de ce face à face avec le traumatisme, avec la violence intentionnelle mais aussi avec une culture différente. Comment pratiquer alors en tant que psychologue dans ce cadre?
Mots-clés
Traumatisme ; violences intentionnelles ; exil ; réel ; symptôme ; angoisse
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ette réflexion découle de ma rencontre avec madame N., jeune femme d’origine ouzbek, victime de violences intentionnelles de la part des autorités policières de son pays. Questionnée par son histoire, j’ai souhaité éclairer au vu de la clinique recueillie, ce qu’il en est du traumatisme psychique : qu’est-ce qu’un traumatisme ? Les interrogatoires, la torture, le viol, sont-ils des traumatismes pour N. ? Comment le comprendre ? Quelles sont les répercussions sur le psychisme de la jeune femme ?
Éléments anamnestiques et cliniques
Arrivée en France depuis près d’un an, madame N. est âgée de 30 ans. Victime de violences au cours d’une garde à vue (pour la possession de tracts contre le gouvernement), je la rencontre la première fois dans le cadre de sa prise en charge en centre médico-psychologique, consultation demandée par l’association qui la suis, de même que par son médecin généraliste, pour « syndrome anxio-dépressif ». Dès le premier entretien, je remarque un manque d’éléments anamnestiques. La jeune femme n’évoque que des bribes de vie, comme si un voile était posé sur la majorité de son existence, comme si elle était hors temps. Pourquoi ce voile obture-t-il tout ce qui a trait à sa vie avant son arrivée ? Que cache-t-il ? Aussi, les entretiens sont ponctués de silences. Madame N. ne peut semble-t-il verbaliser spontanément, d’autant plus qu’il est à noter que le français n’est pas sa langue maternelle, bien qu’elle le parle relativement bien.
Au cours de la prise en charge, la jeune femme exprimera peu à peu des choses par la parole, mais surtout par le récit de ses rêves, la verbalisation de ses sensations corporelles, par ses silences et absences aux rendez-vous. Elle évoquera les violences subies mais aussi son appréhension de la rencontre avec l’autre sexe qu’elle évite, le retour incessant, jours et nuits, d’images, sons et sensations, une angoisse omniprésente qui l’oppresse. Il me semble au travers de cela, que soit gravé en elle ce qui fait traumatisme. Qu’en est-il ?
Le traumatisme en question
Généralités
Le traumatisme vient du grec ancien « traumatismos » qui signifie l’action de blesser, une blessure avec effraction de la peau, une brèche de l’enveloppe corporelle. Je considère donc que le traumatisme désigne les conséquences symbolisables de l’effet traumatique, au sein de l’organisation fantasmatique du sujet. Sigmund Freud, notamment, s’est beaucoup penché sur le traumatisme, auquel il donne une place centrale. Il considère que le traumatisme est un trop plein d’excitations dont le sujet ne peut se protéger. Il est dès lors submergé, touché au plus profond de son être.
Le traumatisme, une rencontre avec un réel ?
Le traumatisme de par sa soudaineté et l’importance de l’excitation qui y est liée, de même que du fait de l’impossibilité à y répondre, à s’en protéger, provoque une véritable effraction. Le sujet se retrouve nez à nez avec l’impensable. C’est en ce sens que Jacques Lacan élabore cette question. Le traumatisme serait plus particulièrement une rencontre non manquée avec le réel, qui se dérobe devant le sujet. Ce dernier à défaut de fantasme ne peut se protéger. Ainsi, dans le cas de madame N., je pense que le moment du traumatisme est celui où ce voile se déchire et signe le choc frontal avec un réel à visage (in)humain. N’est-ce pas ce que la jeune femme tente de verbaliser lorsqu’elle dit que ce qu’elle a vécu est totalement fou, impossible? De là, on peut penser qu’une partie de ce qui est vécu échappe au processus de symbolisation et donc au langage. Se déroule alors un court circuit du signifiant, du fait de la rencontre avec le vide. Ce qu’elle a vécu semble ainsi avoir eu une telle répercussion que madame N. donne l’impression que ce moment marque le temps zéro de sa vie, reprenant ce que Sigmund Freud notait dans Introduction à la psychanalyse (1) « les malades nous laissent l’impression d’être pour ainsi dire fixés à un fragment de leur passé et ne pouvoir s’en dégager, d’être par conséquent étranger au présent et au futur ». N’est-ce pas ainsi, ce que l’on retrouve par rapport à ce voile posé sur son passé, à ce retour perpétuel du même, la figeant à ce moment traumatique, mais aussi ce que l’on observe dans son impossibilité à se projeter dans l’avenir ? Sa vie semble non plus se dérouler sur un mode linéaire, mais circulaire dans ce retour intrusif du passé.
Un traumatisme ou des traumatismes ?
Concernant le viol, une question s’est posée d’emblée à moi : peut-on considérer cet acte comme de la torture ou est-ce deux choses à séparer ? J’ai décidé de les différencier, dans le sens où ce sont tous deux des actes infligés sous contrainte, mais le viol est en lien avec le sexuel et donc avec quelque chose qui a pour tous valeur à la fois constitutive et traumatique. Je postule par ailleurs que le viol a été vécu par madame N. comme un traumatisme comme le souligne ses propos « même violée », semblant montrer que pour elle les limites de l’intolérable ont été dépassées. Mais quel impact ce geste a-t-il eu pour elle ? Par le viol, l’enveloppe corporelle est percée et le pare excitation lui même perforé par la violence de l’événement. Alors sans protection corporelle ni psychique, le viol engendre un changement d’état. Il touche à la fois le corps de madame N. et sa féminité, mais aussi à ce qui la constitue en tant qu’humain: le sexuel et donc sa position de sujet désirant. C’est ainsi dans une atteinte à la fois corporelle et narcissique que confronte le viol. Madame N. m’en fera part au cours des entretiens, expliquant sa peur des hommes, l’impression de honte, la sensation de saleté. Elle n’arrive à mettre de mots sur ce qu’elle a vécu, il est ainsi impossible pour elle de prononcer le mot « viol » préférant le nommer « la chose » ou « mon problème ». Le viol est alors « une violence impensable, indicible, inavouable. C’est un traumatisme catastrophique, sidérant, tel qu’il n’apparaît pas possible d’y survivre » (2).
N. a vécu aussi des violences physiques dont elle ne parlera que peu. Selon Françoise Sironi, la technique traumatique de la torture n’a pas pour fondement majeur le souhait d’extirper des renseignements, de susciter l’aveu, mais c’est une méthode de déculturation. Elle réduit la personne à sa part universelle que l’on veut attaquer. C’est ainsi le collectif qu’on maltraite, pas le sujet singulier. Par la torture, on désintrique ce qui en chacun s’articule entre le singulier et le collectif, mais aussi on exclut de la communication humaine. La personne est alors considérée tel un objet sans parole ni désir, soumis au désir de l’autre. La torture remplit l’individu de stupeur, l’empêchant d’exprimer. Madame N. au cours des entretiens dit ne pouvoir parler de ce qu’elle a vécu par peur de ne pas être comprise. Pas crue ? Pas comprise au sens linguistique, le français n’étant pas sa langue maternelle ? Est-ce pour cela qu’elle garde le silence ? En référence à Jacques Lacan dans le Séminaire 1, on peut considérer les non-dits du côté de la résistance, dans le sens de ce qui est à révéler et qui ne peut se dire, ce qui serait protégé étant d’autant plus fort qu’on se rapproche de la vérité du sujet. C’est ainsi à l’être que s’attaque le tortionnaire au point de vouloir en abolir toute trace et toute mémoire. En un mot, c’est à une certaine forme de seconde mort, pour reprendre l’expression lacanienne, à une mort du Nom dans ce qu’il permet pour un sujet d’ancrage symbolique et générationnel, auquel vient directement nous confronter la torture. Par ailleurs, on peut rajouter que la torture porte un caractère d’absurdité (madame N. disait elle même qu’elle ne pouvait raconter car c’était pour elle complètement fou), un traumatisme de non sens qui désorganise la cohérence de l’univers personnel. On peut ainsi dire qu’en niant la parole, le tortionnaire renvoie la jeune femme dans un espace confusionnel qui sous tend la position de l’enfant avant son accession au symbolique. Est-ce cette négation qui fait traumatisme ? N’est-ce pas là une violence symbolique absolue ? Par ailleurs, n’est pas aussi quelque chose qui touche un secret public et qui se pratique dans l’intimité et sur l’intimité ? Parler et donc « susciter l’aveu c’est rendre publique une parole cachée c’est intentionnellement fabriquer un fantasme de transparence » (3). N’est-ce pas ce qui fait appréhender nos rencontres à madame N. ? En effet par la position de soumission, de dépendance au tortionnaire, celui-ci ne cherche-t-il pas finalement plus le silence de la jeune femme plutôt que sa parole ? L’autre ne fait-il pas de là effraction dans le sujet par ses actes s’incorporant dans sa victime ? N’est-ce pas pour cela que madame N. se trouve en perpétuelle insécurité, du fait de l’introjection de son tortionnaire ? Pense-t-elle que nous pouvons tous être des tortionnaires ? Les idées suicidaires qu’elle présente sont-elles une façon pour elle de tuer le bourreau incorporé ? De se détruire soi pour détruire l’autre qui l’a envahie?
Suite à sa garde à vue et aux sévices subis, madame N. s’est enfuie de son pays, seule, laissant sa famille et son ami, m’expliquant que sinon, elle allait mourir. Mourir physiquement ou psychiquement? Madame N. ne parle que peu de son exil, il est difficile pour elle d’élaborer sur le sujet. On peut tout de même interroger la façon dont la jeune femme s’adapte : elle a appris très rapidement le français, participe à des cours dans une association, s’est faite des amies. Elle garde contact avec sa famille une fois par semaine par téléphone. Est-ce une adaptation de surface ? Mais d’autre part, ne peut-on pas parfois voir l’exil comme positif sous quelques aspects ? L’exil n’est-il pas plus mal vécu du fait d’un sentiment de non choix, d’un retour impossible, d’une exclusion ou une méfiance du pays d’accueil? Qu’en est-il pour madame N. ? Mais aussi, comment faire en sorte en tant que législateur, psychologue, de ne pas répéter un traumatisme? Ceci interroge notamment à mon sens la procédure de commission de l’OFPRA et les prises en charge psychologiques pouvant être proposées aux demandeurs d’asile.
Le vécu du traumatisme est différent selon chaque individu mais dans le cas présent je pense que ce qu’a vécu madame N. l’a ébranlée au plus profond de son être. On peut alors résumer ce dont il est ici question sous les propos de Louis Crocq : « le traumatisme psychique est un phénomène qui se déroule au sein du psychisme dans l’impact d’un événement traumatisant. Vécu dans la frayeur, l’horreur et le sentiment d’impuissance en conjoncture d’absence de secours il ne se réduit pas seulement à sa composante énergétique d’effraction des défenses psychiques mais il implique aussi une expérience de confrontation soudaine avec le réel de la mort » (4). D'autre part, je considère que madame N. a été lors de sa garde à vue, confrontée à sa propre mort et de là, a fait face à l’effroi de l’impensable comme le souligne Sigmund Freud dans son article Notre relation à la mort : « nous avons coutume de nous comporter comme s’il en était autrement nous avons manifesté la tendance à mettre la mort de coté, à l’éliminer de la vie (…) la mort propre est irreprésentable » (5). L’expérience traumatique est ainsi cette vision horrifiée de la mort et l’appréhension du retour au néant, de l’emprise de la pulsion de mort sur la pulsion de vie.
Lorsque le corps parle à la place des mots
Madame N. a été confrontée à une réalité non cachée, ce qu’on peut nommer le ‘Réel’. Cette situation selon moi ne peut dès lors advenir au statut de souvenir du fait qu’il n’est pas représentable, c’est-à-dire pas lié avec le réseau des représentations qui constitue le langage et l’inconscient. La mort par exemple, qu’en savons nous pour en parler ? Est-ce symbolisable pour le sujet ? Madame N. n’arrive à dire les mots adéquats pour parler de ce qu’elle a subi, elle parle de « la chose », « mon problème », marquant qu’elle a gardé le langage mais qu’elle ne peut pas trouver de mots pour dire ce qu’elle a vécu. Elle dira ainsi lors de plusieurs entretiens que cela est « trop difficile » pour elle.
Au sein de la clinique de madame N., on peut remarquer qu’aux « failles du langage en certains endroits du discours, le corps répond d’une certaine façon» (6). Le langage n’est alors pas constitué que de mots en tant que tels, il peut aussi être images que le sujet donne à voir : les traces sur le corps, les sensations, les flashs, les cauchemars, ne sont-ils pas des images qui se laissent à entendre ?
L’angoisse
Madame N. dit se sentir souvent menacée, éprouver une appréhension perpétuelle face à certaines rencontres, une constriction au niveau de la poitrine. Elle semble par ailleurs ne pas comprendre ce qui lui est arrivé, disant « c’est fou », « c’est pas possible ».
Jacques Lacan considère que l’angoisse est un affect, que « du réel donc, d’un mode irréductible sous lequel ce réel se présente dans l’expérience tel est le signe de l’angoisse » (7). L’angoisse déborde donc le signifiant. Elle apparaît à chaque fois que le sujet est décollé de son existence et corrélative du moment où le sujet est suspendu entre un temps où il ne sait plus où il est, où il ne pourra jamais retourner. Dans le cas de madame N., je considère que l’angoisse est cette limite, cet impensable auquel elle fait face, qui la confronte à ce qui la fonde en tant que sujet, mais aussi à quelque chose qui dépasse son entendement. Ce qu’elle a vécu est hors symbolisation, hors discours. Mais est-ce à un vide ou à un trop plein auquel fait face madame N. ? Un trop plein d’excitation et un vide de sens ? L’angoisse est donc selon moi le sentiment d’imminence de ce qui échappe à la représentation mais que pourtant on n’est pas sans reconnaître. L’angoisse renvoie à l’Autre dont les intentions sont énigmatiques, dans un questionnement sur « que me veut-il ? ». Sans représentation de mot possible, surgit l’angoisse. Cette dernière nous rapporte donc au radical de notre humanité..
Les rêves
Le rêve est une manifestation psychique et de là modèle de compréhension des processus inconscients. Madame N. fait état de plusieurs rêves au court de nos entretiens ou plus particulièrement des cauchemars desquels elle se réveille en criant, en pleure. Ici, l’angoisse ressentie lors du sommeil amène le réveil, signe que le désir repoussé s’est montré trop ou plus fort que la censure, qu’il s’est réalisé ou était en train de se réaliser malgré celle ci. Le cauchemar est alors interrompu avant que le désir réprimé du rêve ait atteint à l’encontre de la censure sa complète résolution. Madame N. n’associe pas librement autour de ses productions oniriques. On peut observer tout de même qu’à chaque fois elle est en position de victime, de passivité, sans défense. On retrouve aussi l’image d’un homme agresseur, monstrueux. De même, son dernier rêve fait appel à un sentiment de honte, de jugement de la part de son père qui lui répète sans cesse qu’elle est sale. Les restes diurnes ne sont-ils pas alors à penser comme répétition du traumatisme ? Des représentants inlassables des situations désagréables, dans un contexte de contrainte de saleté, de mort ? Est-ce un moyen pour elle de se défendre ? Sendor Ferenczi en ce sens, considère que les restes diurnes sont symptômes de répétition en tant que plus ou moins grande résolution du traumatisme. Ainsi « tout rêve même le plus déplaisant est une tentative d’amener des événements traumatiques à une résolution et à une maîtrise psychique meilleure » (8). C’est en ce sens, un mode de défense archaïque faisant revivre activement ce qui l’a été passivement et procurant une décharge différée qui aide à échapper aux tensions. Le rêve n’est-il pas alors devenu non pas gardien du sommeil mais celui du réel ?
Par ailleurs le rêve n’a-t-il pas une particularité culturelle ? En Ouzbékistan, « le cauchemar est considéré bel et bien comme une rencontre effective avec un être surnaturel, un être qui peut réellement vous attaquer et vous tuer et dont seul le réveil, l’angoisse vous protège » (9).
La mise en maux ou l’inscription du symptôme
Dans le cas de madame N, le corps est un élément important. Il a subi les violences physiques, la torture, le viol, de même qu’il a été confronté à la mort et à l’exil. Tout ceci est du domaine du ressenti, le corps parlant à la place des mots qu’elle ne peut dire. L’événement traumatique vécu est ce qui a laissé des traces dans la vie de madame N. en tant qu’elle est un parlêtre.
Dans le corps de madame N. quelque chose ne s’apaise pas. Le non-dit fait symptôme. Mais comment comprendre cette mise à mal du corps ? Est-ce la moins coûteuse pour la jeune femme ? En effet, cela n’épargne-t-il pas au moi un travail trop pénible ? Sans eux ne serait-ce pas le sujet tout entier qui s’effondrerait ? Madame N., me semble-t-il, se réfugie dans la maladie pour lutter contre ce qui reste irreprésentable. Le choix du symptôme est ainsi à prendre en compte. Madame N. au cours d’un entretien verbalise se sentir sale et se doucher plusieurs fois par jour, dans une sorte de compulsion non stérile. Cela lui permet-il de se retrouver dans la chair, dans les organes, qui font d’elle une femme ? N’est-ce pas une façon de réconcilier avec le moi peau, la sensation permettant l’accès à ce nouveau corps meurtri ? Le symptôme a du sens et se rattache à la vie psychique du sujet tout comme les actes manqués ou le rêve. Il est donc la façon dont chacun jouit de son inconscient et est en même temps porteur de souffrance. Que cherche-t-elle à exprimer ? C’est une satisfaction bien maigre au regard de la douleur que cela occasionne offrant ainsi un bénéfice secondaire.
Le corps fait signe à défaut de faire sens et c’est peut-être en ces termes qu’il peut prendre valeur de rappel traumatique. Il garde la trace et inscrit le vécu dans le corps en tant que porteur d’histoire. Est-ce cette trace que madame N. cherche à effacer en se lavant ? De là, on peut envisager que les « souvenirs restés coincés dans le corps et c’est là seulement qu’ils pourront être éveillés » (10). N’est-ce pas ce que l’on observe chez cette jeune fille ? Les symptômes lient ainsi l’énergie psychique qui sans cela, serait éconduite sous forme d’angoisse. Ils sont créés pour soustraire le moi de la situation de danger. N’est-ce pas un message adressé à l’autre ?
Que cherche madame N. à exprimer au travers des symptômes ? Ceux-ci lui permettent-ils d’exister et d’avoir une certaine consistance psychique ? Tente-t-elle de délivrer un message ? Le symptôme n’est-il pas du symbolique dans le réel ?
Conclusion
Au travers de ce qu’a vécu madame N., que cela soit l’enfermement, les interrogatoires, les violences, je pense que tout cela a fait traumatisme dans le sens d’un rencontre avec un impensable : le réel. Cela a engendré une exclusion du symbolique, la destruction de ce qui la fondait en tant qu’humaine. Les liens sont rompus, la loi attaquée, les tabous brisés. Ce moment traumatique ne cesse alors de faire retour. Face à cela, c’est le corps qui prend la parole à la place de la voix qui, elle, reste muette. Entre réflexion après coup sur son vécu et répétition mortifère liée à la jouissance, madame N. est au prise jour et nuit avec le rappel de son vécu.
Comment alors travailler dans ce cadre face à cette clinique si singulière qu’est la violence intentionnelle, le traumatisme et la pratique auprès d’une culture différente ? Tout ceci met en jeu selon moi la relation transférentielle : comment dire l’horreur alors que madame N. elle-même trouve cela complètement fou ? Pourquoi parler si c’est pour ne pas être crue ou dans l’appréhension de ne pas l’être ? Comment dire l’horreur vécue sans avoir peur de donner une image de soi terrifiante, d’effrayer l’autre ? Comment faire confiance pour se laisser dire ? Comment en tant que psychologue ne pas encore faire plus violence et surajouter au traumatisme ?
Références
(1) FREUD.S, Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, Payot, 2001, p26.
(2) Sous la direction de MORO.M.R et de LEBOVICI.S, Psychiatrie humanitaire en Yougoslavie et en Arménie : face au traumatisme, Paris, Monographies de la psychiatrie de l’enfant, Presse universitaire de France, 1995, p54.
(3) SIRONI.F, « Tu seras brisé de l’intérieur », in Torture et effraction psychique, Revue de médecine psychosomatique numéro 36, 1993, p81.
(4) LEBIGOT.F, CROCQ.L., Les traumatismes psychiques, Paris, Masson, 2001, p4.
(5) FREUD.S, Introduction à la psychanalyse (1916), Paris, Petite bibliothèque Payot, Payot, 2001, p329.
(6) GIR.J, Psychosomatique et cancer, Paris, Point hors ligne, 1993, p20.
(7) LACAN.J, Séminaire livre X L’angoisse (1962-1963), Paris, Collection du champ freudien, Seuil, 2004, p28.
(8) FERENCZI.S, « Réflexions sur le traumatisme » in Œuvres complète de psychanalyse IV (1927-1933), Paris, Payot, 2003, p142.
(9) PIERRE.D, « Un cauchemar dans la trousse d’urgence : l’accueil éthnopsychiatrique des patients réfugiés », in L’autre cliniques cultures et sociétés, noble, Editions La pensée sauvage, volume 5, 2004, p423-436.
(10) FERENCZI.S, « Réflexions sur le traumatisme » in Œuvres complètes psychanalyse IV (1927-1933), Paris, Payot, 2003, p300.




