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Année 1, Numéro 4, Juillet 2003 JIDV.COM

DOSSIER

 

Justice réparatrice, besoins des victimes et violence conjugale :

Les victimes désirent-elles un pouvoir de décision [i]?

 

 

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JIDV 1 (octobre-décembre 2002)

JIDV 2 (janvier-mars 2003)

JIDV 3 (avril-juin 2003)

 

Par Jo-Anne Wemmers, Marie-Marthe Cousineau (1) et Romilde Martire (2)*

 

 

(1) Professeures à l’École de criminologie de l’Université de Montréal (Québec, Canada) et chercheures régulières au Centre international de criminologie comparée et associées au Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes (CRI-VIFF)

(2) Étudiante de maîtrise en criminologie.

 

*Les auteures voudraient remercier Julie Charrette pour son apport à la traduction de ce texte.

 

 

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ABSTRACT

Ces dernières années ont été marquées par un accroissement de l’appui donné aux programmes de justice réparatrice. Alors que les défenseurs d’une telle approche indiquent que les programmes l’ayant pour assises permettent aux victimes de remplir un rôle actif et d’obtenir un pouvoir de décision dans le règlement des conflits (Zehr, 1990), une certaine inquiétude se fait jour parmi les défenseurs des victimes, qui craignent que de tels programmes ne fournissent pas à ces dernières une protection adéquate (Reeves et Mulley, 2000). Dans un effort pour protéger les victimes contre la colère de leur agresseur, des procédures les privant de tout pouvoir de décision, telles les politique d’arrestation et d’inculpation obligatoires ou celles les empêchant de retirer leurs plainte ont été introduites pour les cas de violence conjugale. Ces politiques ont aussi été critiquées parce qu’elles enlèvent aux victimes tout pouvoir d’agir (Ford, 1991). Mais que veulent les victimes de violence conjugale ? Quels sont leurs besoins en matière de justice ? Et leurs autres besoins ? Il est important de se demander si les victimes de violence conjugale désirent conserver un pouvoir de décision en regard de leur situation ou si elles préfèrent être protégées et, pour ce faire, remettre volontairement tout contrôle de leur affaire aux  agents judiciaires et pénaux. En se basant sur la théorie de la justice procédurale, en tant que structure soutenant leur analyse, les auteures passent en revue les recherches menées sur les besoins et les attentes des victimes de violence conjugale en matière de justice. L’article se termine sur une série de recommandations quant à la poursuite de la recherche et l’instauration d’éventuelles politiques visant, dans le premier cas, à mieux comprendre et, dans le deuxième cas, à mieux répondre aux besoins des victimes de violence conjugale en matière de justice.

 

MOTS CLES : justice procédurale, justice réparatrice, médiation, violence conjugale, besoins des victimes

 

 

 

INTRODUCTION

 

Ces dernières années ont été marquées par un accroissement de l’appui donné à la justice réparatrice et, du même coup, une augmentation du développement de programmes de médiation, de réconciliation entre victime et agresseur, ainsi que des conférences de groupe. Dans le cadre de ces programmes, les parties concernées, qui sont au premier chef la victime et son agresseur, sont réunies dans le but de trouver une façon de résoudre le conflit qui les satisfasse toutes les deux. Lorsqu’une tierce partie est appelée à agir en tant que médiateur, dans le but de faciliter le processus de règlement du conflit, il reste que le pouvoir de décision continue d’appartenir aux deux parties principalement intéressées, qui ont la possibilité d’accepter ou de rejeter toute proposition faite par le médiateur.

 

Les défenseurs de la justice réparatrice indiquent que ces programmes sont avantageux pour les victimes, puisqu’ils leur donnent un rôle actif et un pouvoir de décision (Zehr, 1990; Roach, 1999). Cependant, d’autres soutiennent que ces programmes mettent la sécurité des victimes en danger et peuvent mener à une seconde victimisation (Reeves, 1989, 2000; Presser et Gaarder, 1999). Les réactions sont particulièrement fortes en regard des situations de violence conjugale. En effet, certains auteurs, parmi lesquels Imbrogno et Imbrogno (2000) et Stubbs (2002), soutiennent que ce type de situations, par définition, ne convient pas à la justice réparatrice. Adoptant une perspective féministe, Imbrogno et Imbrogno (2000) indiquent que la médiation renforce le stéréotype selon lequel la violence d’un conjoint relève de la vie privée. En outre, les auteurs affirment qu’une médiation efficace est impossible quand les parties sont de pouvoir inégal, comme dans le cas de la violence conjugale.

 

Au cœur de ce débat se trouve la question suivante : les victimes devraient-elles être investies d’un pouvoir de décision? laquelle devrait être complétée en se demandant : le souhaitent-elles ? Plusieurs auteurs ont signalé la fausse dichotomie qui existe dans une bonne partie des écrits sur la violence conjugale : soit les femmes y sont décrites comme étant des victimes impuissantes, soit on leur attribue un rôle d’agent actif dans la recherche d’une solution au conflit qui les opposent à leur conjoint (Lewis, Dobash, Dobash et Cavanagh, 2000; Stubbs, 2002). Ainsi, d’un côté, les femmes victimes de violence conjugale sont vues comme étant passives, opprimées et ayant besoin d’être protégées contre leur agresseur par l’intervention du système de justice criminelle. Selon cette approche, les victimes sont considérées comme étant incapables d’agir dans leur propre intérêt. Conséquemment, les politiques d’arrestation et d’inculpation obligatoires ou celles refusant aux victimes le droit de retirer leur plainte, qui privent celles-ci du contrôle sur l’affaire portée à l’attention des autorités, paraissent être le meilleur moyen, sinon le seul, de les aider à s’aider elles-mêmes. D’un autre côté, les femmes victimes qui font appel aux autorités judiciaires sont jugées en contrôle et aptes à se sortir d’une relation oppressante (Lewis et coll., 2000). Cette approche prend pour acquis qu’elles sont des êtres rationnels qui utilisent la loi pour se sortir d’une relation abusive.

 

Dans les faits, il arrive souvent que les femmes ne se sortent pas, voire refusent de sortir, de la relation abusive qu’elles vivent (Ford, 1991; Yellot, 1991; Lewis et coll., 2000). Même si ceci peut ne pas toujours sembler rationnel, il ne faut pas nécessairement en déduire que les femmes agissent de façon irrationnelle. Ford (1991) indique que les victimes font souvent appel aux autorités policières et judiciaires de façon stratégique dans le but d’infléchir le cours futur de leur relation. De même, Lewis et coll. (2000) soulignent que les victimes utilisent intentionnellement et activement la loi comme élément d’un processus stratégique de défi et de résistance. Ces femmes prendraient constamment, pour ce faire, des décisions à propos de leur sécurité et celle de leur famille, ceci à l’intérieur des limites de la loi et en fonction de leur relation. Par conséquent, Ford (1991) argue que les politiques d’arrestations et d’inculpation obligatoires, tout comme l’impossibilité faite aux femmes de retirer leur plainte, pourraient bien se révéler inefficaces – comme il semble d’ailleurs que ce soit souvent le cas – parce qu’elles privent les victimes de toutes formes de pouvoir et, ce faisant, contribuent à les démobiliser.

 

L’intervention du système de justice dans les cas de violence conjugale doit être conçue comme un processus (Lewis et coll., 2000). La théorie de la justice procédurale traite de l’équité des procédures ayant cours dans ce processus. Elle fournit une structure visant à de comprendre ce que les victimes attendent du système juridique. Dans le texte qui suit, la théorie de la justice procédurale est utilisée comme structure de base pour l’analyse des recherches menées sur les besoins et les attentes des victimes de violence conjugale. Après une brève présentation de la théorie de la justice procédurale, des recherches victimologiques menées auprès des victimes de violence conjugale sont analysées dans le but de mieux identifier leurs besoins en matière de justice. Les incidences de ces recherches sur les politiques de justice criminelle et en ce qui a trait à l’utilisation possible d’une forme de justice réparatrice dans les cas de violence conjugale sont ensuite abordées, avant que des recommandations, basées sur le fruit des recherches citées, ne soient finalement formulées.

 

LA THÉORIE DE LA JUSTICE PROCÉDURALE

 

Le concept de justice procédurale est issu d’un amalgame de théories et de recherches concernant l’équité perçue des procédures judiciaires. Développés dans le cours des années 1970, les premiers travaux de Thibaut et Walker (1975) sur ce thème se concentrent largement sur les procédures de résolution des conflits. L’une des questions étudiées par ces auteurs porte sur le moment où les adversaires sont amenés à demander l’aide d’une tierce partie (un médiateur ou un juge, par exemple) pour les aider à résoudre le conflit qui les oppose, et sur la quantité de pouvoir qu’ils sont prêts à céder à cette tierce partie. Leur recherche est importante parce qu’elle fournit, pour une première fois, des indications quant aux types de procédures que les parties (victime et agresseur) préfèreraient et, en particulier, sur la portion du contrôle qu’elles désirent conserver ou, à l’inverse, qu’elles sont prêtes à céder en regard du traitement de leur affaire.

Différents auteurs soutiennent que tout individu est motivé par ses intérêts personnels et cherche donc à obtenir et à maintenir un contrôle sur les décisions qui pourraient l’affecter (Thibaut et Walker, 1975; Lind et Tyler, 1988). Simultanément, par contre, le même individu peut reconnaître que le maintien de relations sociales et la résolution de disputes requièrent parfois que le contrôle sur les décisions soit relégué à une tierce partie. Thibaut et Walker distinguent deux types de contrôle : le contrôle sur le processus (process control) et le contrôle sur la décision (decision control) (Houlden, LaTour, Walker et Thibaut, 1978). Le contrôle sur le processus réfère à l’étendue à l’intérieur de laquelle les parties peuvent décider des informations qui seront présentées durant la séance de résolution du conflit. En d’autres mots, il indique si les parties ont un droit d’implication dans le processus et dans quelle mesure elles s’en saisissent. Le contrôle sur la décision, quant à lui, représente l’étendue du pouvoir détenu par les parties par rapport à l’acceptation ou au refus du résultat de l’intervention de la tierce partie. Autrement dit, il indique si les parties ont le droit d’intervenir en regard de l’issue du processus et comment et dans quelle mesure elles le font. Selon Thibaut et Walker (1975), les parties seraient généralement prêtes à abandonner le contrôle sur la décision pourvu qu’elles maintiennent le contrôle sur le processus.

 

Poursuivant le travail entrepris par Thibaut et Walker, Tyler et Lind développent ce qu’ils nomment le modèle relationnel de la justice procédurale (Lind et Tyler, 1988; Tyler 1990; Tyler et Lind, 1992). Dans ce modèle, les aspects relatifs au respect des normes et à l’équité se révèlent d’une importance capitale, non seulement parce qu’ils concourent à un règlement juste, mais parce qu’ils reflètent aux parties leur valeur face au groupe (Lind et Tyler, 1988; Tyler et Lind, 1992). Van den Bos, Lind et Wilke (2001) note que chacun se base sur le caractère plus ou moins impartial du traitement de l’information afin de déterminer si une autorité est digne de confiance.

 

Dans le modèle relationnel, le contrôle du processus, aussi appelé « voice » (Folger, 1977), constitue un aspect important de l’équité procédurale. Pas tant, comme le suggéraient Thibault et Walker, à cause de son impact potentiel sur le résultat des procédures, mais à cause de l’information qui est transmise à l’individu sur son statut dans le groupe (Tyler, 1990). La prise en compte de son point de vue et la considération manifestée à son égard contribuent à rehausser l’estime de soi de l’individu, donnant à ce dernier le sentiment d’être un digne membre de la société. De l’avis de Tyler (2000), quatre éléments des procédures contribuent au jugement qui est posé sur leur équité : la possibilité de participer, la neutralité du forum, la loyauté des autorités, ainsi que les degrés de dignité et de respect avec lesquels les individus sont traités.

 

Le modèle d’intérêts personnels de Thibaut et Walker, tout comme le modèle relationnel de Tyler et Lind affirment que les gens préfèrent des procédures qui leur permettent d’exprimer leurs opinions et de faire entendre leurs arguments. Des procédures justes sont alors vues comme possédant une valeur thérapeutiques pour ceux qui y sont engagés (Waldman, 1998). Ainsi, les procédures légales et le rôle qu’y tiennent les différents acteurs du système pénal, tels les juges et les avocats, pourraient avoir un effet positif ou négatif sur la santé mentale des individus qu’ils atteignent (Wexler et Winick, 1996; Winick, 1997). Selon la perspective développée par Wexler et Winick (1996) et Winick (1997), ces dimensions feraient office de « jurisprudence thérapeutique ». Quand des réactions dépourvues de sensibilité de la part des autorités augmentent la souffrance des victimes, on parle de revictimisation (Symonds, 1980). Comme Herman (1992) l’indique, une cour de justice peut s’avérer particulièrement efficace pour provoquer des symptômes post-traumatiques importuns. D’un autre côté, la satisfaction ressentie face au système criminel paraît positivement corrélée à la guérison de troubles post-traumatiques, notamment chez les victimes de violence (Byrne, Kilpatrick, Beaty et Howle, 1996).