Journal International de Victimologie

articles scientifiques de victimologie et traumatisme psychique - ISSN 1925-721X

Samedi
19 Mai 2012
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Home Archives Par numéro JIDV 08 Le modèle CRASH de l'intervention psychosociale dans le contexte de calamités et de catastrophes

Le modèle CRASH de l'intervention psychosociale dans le contexte de calamités et de catastrophes

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DOSSIER: GESTION PSYCHOSOCIALE DES CATASTROPHES   

La prévention des traumatismes psychosociaux dans le contexte de calamités et de catastrophes: regard rétrospectif sur l'expérience des victimes de l'incendie du Switel



JIDV 8 (Tome 3, numéro 1 - Octobre 2004)    

Auteurs

 

Président & Fondateur de l’Association Européenne des Psychologues Sapeurs-Pompiers
Vice-Président de l’Association de Langue Française pour l’Etude du Stress et du Trauma
ECOLE ROYALE MILITAIRE
Département des Sciences du Comportement
Centre pour l’Etude du Stress et du Trauma
30, Avenue de la Renaissance
B-1000 BRUXELLES

    

 

Mots-clés

Catastrophes ; intervention ; traumatisme ; psychosocial

 

L

a fête de fin d’année qui se déroulait dans la grande salle des fêtes de l'hôtel Switel s'est brusquement transformée en 1994-1995 en un véritable cauchemar. En raison d'un hasard malheureux, l'incendie s'est déclenché à l'entrée de la salle, où un sapin de Noël a flambé en quelques secondes. L'incendie a été fulgurant, mais très intense, et il s'est propagé comme une boule de feu à travers toute la salle. Les lumières se sont éteintes et, dans la panique qui a suivi, de très nombreuses victimes ont été gravement brûlées ou blessées, plusieurs sont même décédées sur place. Au total, l'incendie du Switel aura coûté la vie à 13 personnes.

1. CONSIDERATIONS INTRODUCTIVES

Au cours de la dernière décennie, l'attention portée aux conséquences du traumatisme psychique lié aux calamités et catastrophes, appelées communément des urgences collectives, s'est accrue de façon exponentielle en Belgique. Dans presque toutes les formations de médecin (urgentiste), psychologue, infirmier, travailleur social, pompier et ambulancier, le thème de 'l'approche des catastrophes ou des urgences collectives ' est maintenant abordé. Actuellement, de nombreux perfectionnements et cours spécialisés sont également organisés pour mieux préparer le travailleur social à des interventions dans un contexte de catastrophes. Cependant, ce n'est que depuis le début des années 90 que l'on a véritablement travaillé en Belgique à une approche coordonnée des urgences collectives, tant sur le plan opérationnel que sur le plan psychosocial. Une étape importante dans l'ensemble du processus de sensibilisation a été l'organisation d'un cycle de post-graduat en médecine et gestion de catastrophe (organisé pour la première fois durant l'année académique 1990-1991) – grâce à une collaboration de différentes universités et de l'Armée –, où les acteurs des différentes disciplines liées aux catastrophes se sont vus proposer pour la première fois un cadre de travail commun pour les interventions dans un contexte de catastrophe. La suite a été  le développement de plans catastrophes provinciaux et de plans de secours – appelés plan MASH (Mise en Alerte des Services Hospitaliers) pour les hôpitaux et les organisations à risque. Un brevet de médecine aiguë pour les médecins urgentistes a également été mis en place. Il reste toutefois des points sensibles importants dans l'approche concrète des catastrophes et la mise en œuvre des plans catastrophes sur le terrain; ils peuvent être grosso modo résumés par les mots coordination, coopération, communication et compétence. La principale lacune, mis à part la compréhension de l’énorme souffrance psychosociale des victimes d’urgences collectives par les institutions concernées, qui subsiste à ce jour concerne l'accompagnement psychosocial à long terme et le suivi scientifique de ces activités de soutien, et puis surtout les domaines suivants: 1) la bonne compréhension, par le personnel des centres d'aide régionaux, des réactions des différentes catégories de victimes d’urgences collectives; 2) le rôle du médecin de famille dans l'aide psychosociale en cas de catastrophe; 3) le contenu de l'ensemble des mesures d'aide à proposer et structurer dans le temps; 4) la recherche scientifique systématique sur l'efficacité de l'accueil proposé en cas de catastrophe[1], aux différents stades et pour les différentes catégories de victimes; 5) la formation dont devraient disposer les intervenants en matière de traumatismes (psychosociaux) avant d'intervenir vis-à-vis des victimes; 6) le rôle exact des acteurs des différentes disciplines en matière de catastrophes[2] dans les différentes phases de l'aide; 7) l'aide psychosociale à long terme; et, peut-être last but not least, 8) disposer d'un modèle compréhensible et opérationnel pour la prévention des traumatismes psychologiques des différentes catégories de victimes. Nonobstant les lacunes précitées dans l'aide psychosociale aux victimes de catastrophes, l’on ne peut passer sous silence le travail novateur qui a été réalisé en Belgique par les collaborateurs du Centre de Santé mentale et de Psychologie de crise (l'ancien Centre de Psychologie de Crise) de l'hôpital militaire Reine Astrid (dont le nom a changé récemment en « Hôpital de Base Central) où,  jusqu'à maintenant, une cellule spécialisée travaille sans relâche au développement de l'aide psychosociale aux victimes de catastrophes. Plusieurs des idées exposées ci-après, qui ne viseront pas tous les problèmes identifiés de façon non-exhaustive ci-dessus, ont d'ailleurs été acquises durant la période où l'auteur du présent texte était encore lié comme membre du staff – co-responsable de l'intervention en cas de catastrophe - au Centre de Psychologie de Crise et a collaboré à l'élaboration du projet de plan connu depuis lors sous le nom Plan Catastrophe psychosocial national. Entre-temps, de nombreux projets pilotes orientés vers l'intervention ont été lancés en Belgique et le travail sur le volet psychosocial de la maîtrise des urgences collectives et des catastrophes se poursuit sans discontinuer. Cependant, les différentes autorités et institutions doivent encore être sensibilisées davantage.   Trop souvent encore, les sinistrés de catastrophes et de calamités se heurtent à de l'incompréhension, de l'ignorance, de l'incompétence et même à de l'indifférence de la part de ces autorités (communales, provinciales et/ou fédérales) et institutions (services de secours, services d'ordre, fonctionnaires de police et judiciaires et magistrats, centres d'utilité publique, organismes d'assurance, hôpitaux, mutualités, centres d'aide et d'encadrement professionnels, etc.). 

Une catastrophe suscite toujours une énorme attention durant quelques semaines, mais le principal défi consiste à continuer à assurer une aide adéquate, un accueil, un soutien, de l'attention et de la compréhension sur un plus long terme. Dans cette contribution, nous accordons donc beaucoup d'attention au déroulement chronologique d'une catastrophe dans l'expérience à la fois des victimes de catastrophes et des acteurs concernés des différentes disciplines. Dans ce contexte, la « discipline » juridique a été jusqu’à présent la discipline la plus négligée dans la gestion des urgences collectives.  Les juristes et les magistrats se trouvent, dans l'exercice normal de leur profession, assez éloignés de l'événement qu'est la catastrophe. L'intervention en cas de catastrophe, le sauvetage urgent, l'urgence médicale et l'accueil psychologique aigu peuvent être difficilement considérés comme un prolongement de leur terrain d'action normal. La compréhension qu'ont les magistrats de la psychologie de crise, de la victimologie et de la traumatologie est une condition essentielle au rétablissement à long terme des personnes traumatisées. Et pourtant, la formation des juristes consacre très peu d'attention à ces aspects. Peu d'entre eux ont une véritable vue sur les suites des catastrophes et le fait que les victimes de catastrophes attendent parfois des années la première forme de dédommagement (moral) et de reconnaissance financière. Les victimes sont parfois assez rapidement envoyées d'un endroit à l'autre après la catastrophe et doivent souvent expliquer plusieurs fois leur récit complet à des fonctionnaires pour qui les séquelles des traumatismes psychosociaux est un domaine inconnu. Dans ces circonstances, les victimes se perdent dans un labyrinthe de services bureaucratiques. Pour beaucoup, ce manque de reconnaissance et de compréhension entraîne un traumatisme secondaire : amertume et perte de confiance dans la société et ses institutions. Le magistrat qui doit prendre des décisions souvent difficiles, dans ce contexte, devrait donc posséder une bonne connaissance de l'impact psychosocial des catastrophes et être bien conscient de la problématique spécifique des victimes de catastrophes (étalée dans le temps, de l'immédiat jusqu'à quelques années après la catastrophe).

L'argumentation précitée justifie la rédaction de cette contribution qui visera surtout ces autorités et institutions juridiques qui seront encore longtemps après la catastrophe confronté à la souffrance des victimes. Pourtant, ce texte s’adresse aussi aux autres intervenants (e.a. médico-psychologiques) qui retrouveront ici un modèle structuré, étant peut-être une réduction d’une réalité de terrain très complexe, mais compréhensible et pratique, prêt à l’utilisation.

Dans une première partie, nous nous attardons sur les réactions des victimes d'événements émotionnellement choquants avant d'esquisser un modèle opérationnel pour l'approche psychosociale des calamités et des catastrophes. Le modèle CRASH[3][3] est basé sur la matrice psychosociale de l'intervention dans un contexte de catastrophes et calamités (cf. infra) et esquisse un modèle conceptuel pour la prévention primaire, secondaire et tertiaire des traumatismes psychosociaux après des catastrophes. Pour chaque type de prévention, nous formulons un certain nombre de principes qui peuvent servir de directives pour l'élaboration de mesures concrètes pour l'aide, le soutien, l'accueil et l'encadrement. Etant donné que l'incendie du Switel en Belgique peut être considéré comme la première catastrophe où ce modèle – quoique encore surtout basé sur une intervention clinique intuitive et une expérience du terrain avec les victimes – a été appliqué, cette catastrophe sera utilisée à travers tout le texte pour illustrer les conceptions théoriques. Les témoins et illustrations dans le présent texte reposent sur des faits réels, mais ont été recompilés dans le but d'éviter toute forme d'identification des victimes. Chaque nom a été choisi de façon purement aléatoire, de sorte que l'identification (supposée) de victimes ou de personnes ne peut que reposer sur le hasard et la spéculation.

L'un des objectifs annexes de cette contribution est enfin de relativiser, de déstigmatiser et de démystifier 'l'accompagnement psychologique' comme étant - avant tout - une aide de personnes à d'autres personnes dans l'espoir d'aider les victimes de catastrophes par un engagement communautaire à retrouver un équilibre psychosocial vivable.

(...)

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Créé en 2002, le Journal International de Victimologie (JIDV) est une revue scientifique dotée d’un comité de pairs (peer-reviewed). Cette revue a pour vocation de diffuser le plus largement possible les résultats de recherches et de pratiques sur le sujet de la victimologie par le biais de l’Internet (www.jidv.com). Il y a 3 numéros par an. Le JIDV s’adresse donc à toutes les personnes travaillant avec des victimes, quel que soit leur pays, leur discipline (criminologie, psychologie, sociologie, anthropologie,…) et leur école de pensée.