Journal International de Victimologie

articles scientifiques de victimologie et traumatisme psychique - ISSN 1925-721X

Samedi
19 Mai 2012
Taille du texte
  • Increase font size
  • Default font size
  • Decrease font size
Home Archives Par numéro JIDV 21 Victimes de violence en sport: les compétiteurs

Victimes de violence en sport: les compétiteurs

Note des utilisateurs: / 8
MauvaisTrès bien 
AddThis Social Bookmark Button

 

La présente étude s’intéresse à la violence et à la blessure des compétiteurs sur les terrains de sport. L’objectif étant de savoir ce que les appartenances sportives peuvent induire au niveau des discours sur la violence et les atteintes via les blessures. Un échantillon composé de 5 pratiques sportives (basket-ball, karaté, natation, tennis de table, tir) a été constitué pour cette étude comparative. 300 compétiteurs ont répondu à un questionnaire et plusieurs ont été interviewés.  


JIDV 21 (Tome 7, numéro 3 - 2009) 

 

Auteur: Guilbert, S.

Docteur qualifié en Sociologie du Sport, Equipe d’accueil en Sciences Sociales du Sport, EA n°1342, Université de Strasbourg, 67084 STRASBOURG, FRANCE

  

Résumé 

 

La présente étude s’intéresse à la violence et à la blessure des compétiteurs sur les terrains de sport. L’objectif étant de savoir ce que les appartenances sportives peuvent induire au niveau des discours sur la violence et les atteintes via les blessures. Un échantillon composé de 5 pratiques sportives (basket-ball, karaté, natation, tennis de table, tir) a été constitué pour cette étude comparative. 300 compétiteurs ont répondu à un questionnaire et plusieurs ont été interviewés. Les résultats font apparaître que la violence et la blessure différent significativement selon les espaces sportifs. Une distribution des sports selon le niveau de violence et de blessure a été mise en évidence, marquée par deux classes de pratiques à propriétés différenciées, prouvant ainsi que la violence et la blessure constituent des facteurs de différenciation particulièrement pertinents dans le champ sportif.

Abstract 

This study deals with violence and injury of the competitors on the field of sport. The object is to know what the sport allegiances can induce in respect of the points of view of violence and injury. A sample from five sporting practices (basketball, karate, swimming, table tennis, shooting)  was selected for this comparative study. 300 competitors answered a questionnaire and several were interviewed. The results show that violence and injury widely differ depending on the sporting areas. A distribution of the sports according to the level of violence and injury has been observed, identified by two classes of practices with differentiated properties, thus proving that violence and injury are particularly pertinent differentiation factors in the field of sport.


Mots-clés  

sociologie, sport, violence, blessure, compétiteurs, distribution. 

 

Key-Words

sociology, sport, violence, injury, male competitors, distribution. 

 

 

L

 

 ’école, la justice, la route, les banlieues… sont autant d’espaces traversés et contaminés par la violence. Les exemples de victimes de la route, du racket à l’école, de voitures brûlées largement observés et observables dans la presse écrite montrent que la « victimologie » de la violence n’est pas un épiphénomène mais bien un problème de société. Le sport n’est pas épargné non plus. On pourrait citer l’exemple de sportifs, dans de nombreux sports, qui ont dû arrêter leur carrière à cause de violences survenues lors de compétitions sportives. Aussi cet article se propose de s’intéresser aux victimes de violence que sont les compétiteurs, dans un espace particulier, le champ sportif.

Auparavant, il nous semble important de dire que nous considérons « qu’un sport est violent », ou perçu comme tel, s’il est marqué par des actes intentionnels, autorisés ou non, qui visent à porter atteinte à l’intégrité physique ou morale des personnes (de soi ou autrui). Autrement dit, nous considérons que la violence est indissociable des atteintes à l’intégrité qu’elle procure. Toutefois, il ne faudrait se méprendre, il ne s’agit pas de se limiter aux sports d’équipe et ne percevoir la violence que dans sa dimension physique, c’est-à-dire en se focalisant sur la violence la plus visible, la plus ouverte, la force brute, celle qui porte atteinte à l’intégrité physique des personnes (Lassalle, 1997; Parlebas, 1986). S’intéresser aux victimes de violence via leurs blessures dans le champ sportif, c’est tenir compte aussi des autres formes de violence plus sournoises qui touchent à l’intégrité morale des personnes (Bodin, 2001; Bourdieu, 1979; Elias & Dunning, 1986). 

A ce sujet, les formes de violences contemporaines les plus connues et plus largement associées aux sports de compétition sont certes la violence physique (bagarres, coups, chutes, morts…) mais aussi la violence verbale (insultes, injures, menaces.. ), la violence psychologique (guerres des nerfs, harcèlement morale, défaillance mentale « pétage de plomb » dans le jargon) et la violence symbolique (tricheries, combines, non-violence...). Elles apparaissent comme les « catégories » de violence les plus représentées dans la littérature (Bodin, 2001; Brohm, 1993; Defrance, 2000) et constituent le substrat de cette étude.

Aborder le problème des victimes de violence sur les terrains de sport en essayant de voir ce que les appartenances sportives peuvent induire au niveau des discours des compétiteurs sur la violence et les atteintes via les blessures dans leur sport, tel est l’objet de cette recherche. Pratiquant le sport de compétition, mais pas les mêmes disciplines, dotés d’expériences et de connaissances « pratiques » différenciées, les sportifs devraient avoir des points de vue différenciés sur la question. Nous tenterons donc d’accéder au problème de la violence et de ses atteintes en sport à travers ce qu’ils en disent.

 

I. Méthodologie

 

Participants

Cette étude porte sur la violence des sportifs (Guilbert, 2000), celle perpétrée sur les terrains de jeu par les compétiteurs eux-mêmes. L’échantillon n’a pas d’usage représentatif mais se compose d’un corpus de 300 compétiteurs masculins choisis de manière aléatoire sur les lieux de pratique des clubs sportifs et issus de 5 sports: le basket-ball (B), le tennis de table (TT), le karaté (K), la natation (N), le tir à l’arme à feu (TI). Ils sont 60 par discipline sportive et se différencient selon le niveau de pratique, 150 de niveau national et 150 de niveau régional. Plus de 80% des sportifs interrogés ont entre 5 et 15 ans d’expérience dans leur sport, c’est dire qu’ils ont une certaine expérience et histoire du terrain et qu’ils sont à même de donner des indications sur la façon dont ils perçoivent la violence et la blessure dans leur sport. Ils proviennent d’une quarantaine de clubs sportifs de la Communauté urbaine de Strasbourg, ville située dans l’est de la France.

 

Choix méthodologiques

Cette étude repose sur une méthode comparative. Ce choix part du principe théorique que l’on ne peut pas étudier la violence et la blessure dans le champ sportif en ne s’appuyant que sur un seul sport indépendamment de ceux des autres sports (Bourdieu, 1987, p. 203). Car, c’est dans la comparaison des points de vue que les agents issus de différents sports se font de la violence et de la blessure que celles-ci prennent leur sens. Pluralité et diversité, tels ont donc été les maîtres mots qui nous ont guidés dans la sélection d’un corpus de pratiques. Ce choix a été établi en référence aux études qui ont été faites en sociologie du sport et dans lesquelles des typologies de disciplines sportives ont été construites en fonction de leurs spécificités motrices ou de leurs propriétés sociales (Collins, 1972; Lüschen, 1962 ; Parlebas, 1986; Pociello et al., 1981). En se référant à chacune d’elles, le choix s’est porté sur un sport collectif, le basket-ball, un sport de combat, le karaté, un sport de raquette, le tennis de table, un sport d’affrontement singulier sans armes, la natation, et un avec armes, le tir à l’arme à feu.

A contrario des méthodes d’observation directe des faits de violence rencontrés sur les terrains de sport (Pfister et al., 1987; Varca, 1980; Volkamer, 1971), cette étude repose sur une méthode d’observation indirecte. Si notre dessein est de rendre compte de la « violence » et de la « blessure » dans le champ sportif, il ne s’agit pas de l’atteindre en expérimentant directement le terrain mais en interrogeant l’histoire et le vécu des compétiteurs, c’est-à-dire en s’attachant à leurs discours sur ce qu’ils disent représenter comme violence et blessure dans leur sport. 

 

Questionnaire et Interview

Souvent considérée comme sujet « tabou », la violence n’est pas toujours facile à exposer oralement. Aussi avons-nous fait le choix de faire passer en priorité aux enquêtés un questionnaire anonyme. Composé de 92 questions correspondant à 93 variables, le questionnaire que nous avons construit et pré-testé comprend 5 groupes d’indicateurs : un premier groupe vise à objectiver la violence dans le champ sportif, un second, l’influence des enjeux sur la violence en sport, un troisième, la violence des pratiquants, un quatrième, l’influence des propriétés morphologiques sur la violence, et un cinquième enfin, l’influence des propriétés sociales sur la violence.

Pour notre objet, nous avons utilisé des indicateurs relatifs à la violence comme « l’existence de la violence», « les formes de violence», indicateurs susceptibles de rendre compte de la violence dans les sports, mais aussi de la nature ou du statut de la violence pratiquée et subie sur les terrains de sport. Dans un deuxième temps, nous avons utilisé des indicateurs de victimologie, « victime de blessure », « nombre de blessure », « types de blessure », « parties du corps atteintes » afin de renseigner sur les atteintes des victimes de violence en sport.

Pour ne pas se couper des données qualitatives, 20 entretiens semi-directifs, 4 par discipline, ont été réalisés de manière à faire parler les compétiteurs, plus que ne le permet un questionnaire, sur leur vécu de la violence et de la blessure dans leur sport.

 

Procédures statistiques

Les données récoltées sur les lieux de pratique des compétiteurs ont fait l’objet d’un traitement statistique avec le logiciel SPADN (système portable d’analyse de données numériques). Elles ont été analysées sous forme de tris croisés et d’analyse en composante principale (AFCM) avec méthode de classification. La première procédure « TABLE » visait à produire des tableaux croisant entre elles des variables nominales ou variables codées de manière à vérifier l’existence ou non de différences significatives. La seconde procédure « CORMU » visait à projeter sur un plan factoriel l’ensemble les résultats des tris croisés de manière à visualiser la diversité de l’échantillon et de faire émerger à partir d’une méthode de classification automatique (le nombre de groupes constitués est défini a posteriori afin d’optimiser l’homogénéité intragroupe et la différenciation intergroupe) une structure cohérente concernant la violence et la blessure dans le champ sportif.

 

II. Résultats

 

Quelle existence de la violence dans les sports ?

 

Tout d’abord, on a cherché à connaître l’existence de la violence des compétiteurs dans les sports étudiés. Force est de reconnaître que les résultats dénotent d’une vision plutôt faible de la violence dans les sports échantillonnés. Ils sont 28,7% des compétiteurs interrogés à considérer qu’elle existe dans leur sport contre 71, 3% des autres compétiteurs. Le phénomène de la violence des compétiteurs semble donc à relativiser dans les sports investis.

 

 

 

Au-delà de ce constat, il n’en reste pas moins qu’il existe des différences très significatives entre les sports étudiés (Tableau 1). Alors que la majorité des compétiteurs de tennis de table, karaté, natation et tir prétendent que la violence n’existe pas dans leur sport, surtout au tir par rapport aux autres sports, plus de la moitié des basketteurs, eux, prétendent au contraire que la violence subsiste dans leur sport. Ce résultat va donc dans le sens des travaux de ceux qui admettent la précellence de la violence des compétiteurs dans les sports d’équipe, ici représentés par le basket-ball (Fontani, 1989; Lassalle, 1997; Pfister & Sabatier, 1987).

 

Quelles formes de violence ?

 

A la lecture du tableau, les points de vue apparaissent plus hétéroclites sur l’identification des formes de violence pratiquées et subies par les compétiteurs dans les sports échantillonnés. Les pourcentages sont en effet très ventilés : il en ressort toutefois que les violences mentales, les violences verbales, les violences physiques, la non violence et à degré moindre les tricheries apparaissent comme les principales formes de violence rencontrées dans le corpus de pratiques sportives choisies.

 

 

 

 

 

A côté de la ventilation plutôt équitable des pourcentages entre les principales formes de violence qui justifie non seulement leur variété en sport mais également la pertinence du corpus de pratiques choisies, le croisement des sports avec les formes de violence pratiquées et subies par les compétiteurs montre des différences très significatives dans les réponses. Dans l'ensemble, les pourcentages révèlent que les karatékas se livrent et subissent davantage de violences physiques; les basketteurs de violences physiques et verbales; les pongistes et les nageurs de violences psychologiques et verbales; et les tireurs de non-violence. De ces résultats, on peut donc en déduire que les compétiteurs produisent des points de vue différenciés sur les styles de violence qu’ils exercent ou subissent dans leur sport et que ces formes de violence forment des unités, des identités, au sein desquels les agents se retrouvent et qui les distinguent des autres sportifs.

 

Quelle existence des blessures dans les sports ?

 

Il est certes coutume de s’évertuer à parler des bienfaits de la pratique sportive, mais il ne faudrait pas oublier que le sport de compétition est aussi source de blessures (Peterson & Renström, 1986). Sur cette question, 37,7% des sportifs toutes disciplines confondues, ont répondu positivement. Même s’ils sont 62,3% à prétendre le contraire, ce pourcentage de sportifs qui prétendent avoir subi des blessures dans leur pratique est loin d’être négligeable : il est la confirmation que les blessures existent dans les sports échantillonnés.

 

 

 

 

Ayant des caractéristiques et des exigences variables, les diverses spécialités sportives se différencient significativement selon les blessures. Les basketteurs sont de loin les victimes les plus touchés, suivis par les karatékas. En revanche, les pongistes, les nageurs et surtout les tireurs apparaissent plus épargnés par les blessures dans leur sport. Les victimes de blessures concerneraient donc davantage les pratiquants de sports collectifs (ici le basket-ball) et de sports d’affrontement singulier (ici le karaté) que les sports individuels avec ou sans armes.

 

Quels nombres de blessures ?

 

Après quoi, on a cherché à quantifier le nombre de blessures subies par les compétiteurs de manière à objectiver leur existence dans les sports. Globalement, les scores sont partagés, prés de 50% des sportifs dénombrent 0 blessure dans leur sport alors que 50 % des autres sportifs en comptabilisent majoritairement de 1 à 3 blessures voire au-delà pour les autres (16,7%).

 

 

 

 

Là aussi des différences significatives sont à dénoter entre les sports et le nombre de blessures subies par leurs sportifs. Les résultats vont dans le sens de ceux trouvés précédemment et les renforcent donc. Les pongistes, les nageurs et les tireurs n’ont pas connu ou peu de blessures dans leur carrière sportive. En revanche, les basketteurs et les karatékas se caractérisent par un nombre important de blessures. Ces résultats nous les avons retrouvés de manière significative dans les entretiens. Joueur de basket-ball de nationale 4 en France, américain naturalisé, ancien joueur de la SIG, X, nous a répondu qu’il a eu des accidents physiques dans sa carrière : « j’ai eu des entorses, j’ai cassé ma cheville, j’ai cassé ma main, on m’a cassé le nez… ». De même, au karaté, l’ensemble des karatékas interrogés nous ont évoqués que les accidents étaient incontournables au karaté et nous ont donné des exemples de blessures dont ils ont été victimes: « entorses du genou », « KO au plexus », « lèvres éclatées », « nez cassés », « fracture de la jambe »… (Guilbert, 2000). Tout semble donc indiquer que les blessures sont consubstantielles et plurielles dans les sports à dominante physique, représentés ici par le basket-ball et le karaté.

 

Quelles natures des blessures?

 

Définir la blessure dans le champ sportif demande par ailleurs d’en connaître la nature ou le mécanisme. Sur ce point, les résultats révèlent que les faux mouvements, les contacts et coups, les chutes et glissades déterminent les principales natures des blessures des compétiteurs dans le corpus de pratiques choisies. Il faut ajouter aussi que plus d’un quart des sportifs n’ont pas su répondre à cette question ou n’ont déclaré aucun type de blessure. 

 

 

 

 

Conformément aux entretiens préalablement cités, les basketteurs et les karatékas se différencient significativement sur les natures des blessures des autres sportifs. Alors que la majorité des pongistes, des nageurs et des tireurs déclarent au pire avoir connu de faux mouvements, les basketteurs et les karatékas, eux, dénoncent majoritairement avoir été les victimes de chutes, glissades, contacts et coups… A logiques internes, motrices, différentes des sports, correspondent donc des natures de blessures différentes (Parlebas, 1986).

 

Quelles parties du corps atteintes ?

 

Enfin, la recherche s’est attachée aux parties du corps des compétiteurs atteintes par les blessures. A la lecture du tableau, force est de reconnaître que si 47% des sportifs n’ont pas été touchés corporellement, 53% des autres sportifs ont été touchés des pieds à la tête.

 

 

 

 

 

De nouveau, les karatékas et les basketteurs se distinguent significativement des autres pratiquants sur les parties du corps atteintes. Alors que la majorité des pongistes, nageurs et surtout tireurs ne déclarent aucune atteinte corporelle, les basketteurs ont été majoritairement atteints aux membres inférieurs (genoux, pieds, jambes) comme les karatékas, avec en plus des atteintes à la tête. Ces atteintes corporelles semblent conformes à la logique même de ces sports, fait de sauts, dribles, courses au basket-ball et de coups de pied et de coups de poing portés et pas toujours contrôlés dans les jambes, la tête… au karaté.

 

Synthèse

 

Dans le but de synthétiser nos résultats, et afin d’éviter toute erreur d’interprétation, une analyse factorielle des correspondances multiples avec méthode de classification a été réalisée. Cette analyse a permis de mettre en évidence d’une part une distribution des sports selon la violence et la blessure de leurs compétiteurs et d’autre part l’existence de deux classes de pratiques à propriétés différenciées et « différenciantes » à la violence et à la blessure dans le champ sportif (Cf. Figure 1).

 

 Figure 1 : Violence et blessure des compétiteurs dans le champ sportif

 

 

En ce qui concerne la distribution différenciée des sports, l’analyse factorielle montre de gauche à droite du facteur 1, et dans l’ordre, la répartition suivante : le basket-ball, le karaté, le tennis de table, la natation et le tir. Ce facteur peut être interprété comme l’axe de l’intensité conjuguée de la violence et de la blessure, qui diminue de gauche à droite. A côté de cette distribution, une rupture entre deux classes de pratiques a été constatée.

 

Classe 1 : « Sports physiquement violents qui meurtrissent les corps » (42%)

Cette classe se caractérise par une homogénéité forte entre le basket-ball, le karaté, sports violents et blessants, plus au basket-ball qu’au karaté, marqués tous deux par des formes « dures » de violence et de blessure (chutes, glissades, contacts et coups provoqués, volontaires ou non contrôlés), en nombre conséquent (de 4 à 10 et plus), se matérialisant surtout par des atteintes physiques, corporelles, aux membres inférieurs et supérieurs. Dans cette classe de pratiques, on a donc affaire ici à de la violence dure, directe, brutale, physique dans ses formes, qui meurtrit principalement et fréquemment les corps des compétiteurs. Ceci peut s’expliquer d’une part par les propriétés internes des disciplines (Collard, 1998 ; Parlebas, 1986) puisque le but du karaté est de porter des coups, d’infliger des violences, une souffrance à l’adversaire, les atteintes corporelles sont donc le résultat direct de l’activité sportive (Lassalle, 1997) ; de même au basket-ball si le but n’est pas le corps de l’adversaire, la conquête de la balle peut entraîner des violences (coups, chutes…) et des atteintes corporelles. D’autre part, l’identification de la violence et de la blessure dans ce groupe de pratiques s’explique aussi par des propriétés externes, des déterminants sociaux, économiques… Par exemple, nous savons que les enjeux (financiers, sportifs, symboliques…) influent sur la violence et ses atteintes physiques dans les sports à collision (Guilbert, 2001) ; nous savons aussi que les classes laborieuses sont davantage représentées dans les sports violents et blessants. Bourdieu (1979) puis Pociello et al. (1981) ont montré que la probabilité de pratiquer tel ou tel sport dépendait de son habitus, de son système de schèmes, du rapport que l’on avait avec son propre corps. Concernant les classes laborieuses, cette relation est directe, instrumentale, d’où leur présence dans des sports où le corps est objet et enjeu, où les valeurs et les vertus exigées sont la force, la résistance au mal et à la douleur, disposition à la violence dure, esprit de sacrifice, de docilité et de soumission à la discipline collective…

 

Classe 2 : « Sports symboliquement violents et blessants qui meurtrissent les esprits »  (58%)

Cette classe se caractérise par une homogénéité forte entre le tennis de table, la natation et le tir, sports moins ou non violents et blessants, plus au tir qu’en natation et tennis de table, marqués tous trois soit par « des violences mentales » soit par de la « non-violence » (surtout au tir). Comparativement au groupe précédent, la violence est donc édulcorée, « morale », voire « absente » dans ces disciplines. On comprend dès lors mieux pourquoi les atteintes corporelles sont inexistantes, non fréquentes, se résumant principalement par des faux mouvements, sans véritable dommage physique. Dans cette classe de pratiques, on a donc affaire à toute autre chose, à de la violence douce, masquée, distante, émotionnelle, mentale dans ses formes, qui n’est plus destinée à marquer les corps mais les esprits des compétiteurs. Dans les entretiens, certains pongistes ont évoqué qu’ils ont été auteurs et victimes de « pétage de plombs », qu’ils ont failli mentalement et exécuter par énervement ou impatience des mauvais gestes, taper sa raquette contre la table, de rage, lorsqu’ils perdaient un point… ou des nageurs qui ont évoqué avoir été blessés moralement par des adversaires qui les avaient lynchés sur leurs mauvais résultats… (Guilbert, 2000). A l’évidence, au sein de ce groupe, ne se trouvent que des sports marqués par l’absence de contre communication directe matérialisée techniquement par la présence de séparations (filet, ligne d’eau…). Rien étonnant alors à ce que la violence et la blessure n’y soient que « symboliques », « morales ». Par ailleurs, on sait que la moindre représentativité des enjeux influe positivement sur la réduction des risques de comportements violents et blessants (Guilbert, 2001) ; on sait aussi que « les traits qu’aperçoit et apprécie le goût dominant se trouvent réunis dans des sports à échange social hautement policé, excluant toute violence et blessure physique, tout usage anomique du corps et surtout toute espèce de contact direct entre les adversaires » (Bourdieu, 1979, p. 239). 

 

Discussion

 

Les résultats de cette étude montrent que la violence et la blessure sont des propriétés du champ sportif mais qu’elles varient selon les sports en termes d’existence, de niveau, de forme… L’analyse factorielle révèle l’existence d’une distribution des sports selon la violence et la blessure de leurs pratiquants. Cette distribution est marquée par l’opposition entre deux classes de pratiques, celle des « sports physiquement violents qui meurtrissent les corps » et celle des « sports symboliquement violents et blessants qui meurtrissent les esprits ». Et, d’autre part, elle est marquée au sein même de chaque classe, entre sports de proximité, par des différences de niveau de violence et de blessure. Ainsi s’opposent les basketteurs des karatékas, les pongistes des tireurs… 

Médicalement parlant, ces oppositions de classes montrent que les compétiteurs des sports sans affrontement direct avec leurs violences et blessures mentales, morales, caractéristiques et caractérisantes, ont plus de chances de finir dans un hôpital psychiatrique, à l’inverse des compétiteurs de sports de contact, qui eux, avec leurs violences physiques et leurs blessures corporelles ont plus de chances de finir dans un centre de rééducation fonctionnelle. Il y a donc là, à la fois un clivage sportif mais aussi médical à la violence et à la blessure dans le champ sportif (Collard, 1998; Favreau, 1970; Parlebas, 1986).

Par ailleurs, cette distribution, si elle est à percevoir comme une formalisation provisoire n’en reste pas moins utile. Elle permet de donner une vision de la violence et de la blessure dans le champ sportif, d’informer sur son poids et son contenu dans les sports, de renseigner et de sensibiliser les compétiteurs sur la violence et la blessure qu’ils vivent dans leur sport et qu’ils n’ont pas forcément conscience, en leur rappelant les dangers et les risques auxquels ils s’exposent en pratiquant tel ou tel sport, ou en les guidant dans leurs choix de pratique selon leurs « dispositions » à la violence et à la blessure (Bourdieu, 1979).

Sur la base de notre analyse comparative entre sports, c’est donc au basket-ball que la violence et la blessure sont les plus présentes, souvent et intensément pratiquées et subies. Ce résultat peut paraître paradoxal car le basket-ball est par définition un sport où le contact est non autorisé donc normalement sans violence physique ni atteinte corporelle. Cette différence tend donc à montrer d’une part que le basket-ball a évolué, il n’a plus rien à voir avec celui inventé par Naismith, dorénavant le contact, le jeu dur et violent font partie de la logique même de ce sport. Il y a quelque part une « dérive à l’américaine », puisque le modèle de référence est aujourd’hui la NBA dont on sait qu’elle est peuplée de « bad boys », de joueurs au caractère explosif et violent (Finley, 2006; Mc Laughlin, 2008). D’autre part, et même si, il n’est pas question de généraliser ce résultat, le basket-ball est un sport d’équipe et nous savons que le football, le rugby, le hockey sur glace, sont souvent dénoncés comme des sports violents et blessants (Lassalle, 1997; Messner, 1990; White & Young, 1997), ce qu’attestent aussi certains travaux sur le basket-ball (Fontani, 1989; Harrel, 1980; Tenenbaum et al., 2000; Varca, 1980).

D’un autre côté, les résultats montrent aussi que « les violences verbales » sont l’une des formes de violence les plus pratiquées et subies par les compétiteurs toutes disciplines confondues. Pourtant, au vu de l’analyse, elles n’apparaissent pas prépondérantes dans le clivage des disciplines sportives à l’inverse des « violences physiques » et des « violences mentales ou morales ». En fait, il semble que les violences verbales se positionnent en propriétés « intermédiaires » entre les violences mentales et les violences physiques dans la distribution, en ce sens qu’il n’est pas rare qu’une bagarre s’accompagne d’injures et qu’une défaillance nerveuse (dans le jargon on dit « péter les plombs ») s’accompagne d’insultes (Suaud, 1989; Guilbert, 2006). 

En ce qui concerne l’objectivation de la violence et de la blessure dans le champ sportif à partir du discours des pratiquants, les résultats confirment que les « idées pures n’existent pas » et que le goût ou l’aversion pour « la violence » et « la blessure », la représentation de telle ou telle existence, forme…, est le produit d’habitus corporels, habitus de classes intériorisés par les pratiquants et faisant corps à leurs comportements (Bourdieu, 1979; Pociello et al., 1981). L’analyse de la violence et de la blessure via les styles de vie des sportifs des différents espaces sportifs montre l’existence « d’usages sociaux différenciés du corps » (Boltanski, 1971). Le corps des basketteurs et des karatékas est un « outil », un « instrument », « un enjeu » conditionné à la violence physique, à la souffrance, à la douleur corporelle au vu de nos résultats contrairement au corps des pongistes, des nageurs et des tireurs pour qui la relation est plus attentive, préventive, distante, symbolique à l’égard de la violence et de la blessure. Alors que les thèses individualistes sur la corporéité sont mises en avant, que l’on parle aujourd’hui de changements des comportements corporels, force est donc de dire ici que nos résultats présentent une certaine homologie avec les travaux réalisés par Pierre Bourdieu (1979; 1984).

Enfin, si cette recherche s’est focalisée sur l’étude de la violence et de la blessure dans le champ sportif, force est de dire qu’elle aurait très bien pu s’étendre à d’autres champs d’investigation, la route, la maison par exemple. Etant donné que les victimes de la route, les victimes du foyer… constituent des enjeux majeurs de société, s’intéresser aux styles de violence et de blessure routières et familiales en les croisant avec ceux pratiquées et subies dans les sports permettrait de savoir s’il existe des corrélations entre eux et de voir si la violence et la blessure pratiquées et subies dans les espaces sportifs corroborent celles rencontrées dans les autres espaces sociétaux (Gregersen & Berg, 1994; Salminen & Heiskanen, 1997).

 

Conclusion

 

 Cette étude a montré que la violence et la blessure ne sont pas caractérisées de la même façon dans le champ des pratiques sportives compétitives. Qu’il s’agisse de leur existence, leur forme… elles se différencient selon les disciplines sportives prouvant ainsi qu’elles sont des variables particulièrement « clivantes ». L’analyse factorielle des correspondances multiples a ainsi pu montrer l’existence d’une distribution des sports selon le niveau de violence et de blessure des compétiteurs dans le champ sportif. Deux classes de pratiques à violences et blessures différenciées ont été mises en exergue montrant par là même qu’elles s’inscrivent dans la logique de la distinction.

 

Références

Bodin, D. (2001). Sports et violences. Paris: Chiron.

Boltanski, L. (1971). Les usages sociaux du corps. Annales. Economies, sociétés, civilisations, 17, 205-233.

Bourdieu, P. (1979). La distinction, critique sociale du jugement. Paris: Minuit.

Bourdieu, P. (1984). Questions de sociologie. Paris: Minuit.

Bourdieu, P. (1987). Choses dites. Paris: Minuit.

Brohm, J.M. (1993). Les meutes sportives. Paris: L’harmattan.

Collard, L. (1998). Sports, enjeux et accidents. Paris: Puf.

Collins, L.J. (1972). Social class and the olympic athlete. British Journal of Physical Education, 3, 25-27.

Defrance, J. (2000). Sociologie du sport. Paris: La découverte.

Elias, N., Dunning, E. (1986). Quest for Excitement, Sport and Leisure in the Civilizing Process. Oxford: Basil Blackwell.

Favreau, A. (1970). Les accidents du sportif. Thèse en médecine. Paris: Université Paris 1.

Finley, L. (2006). The sport industry’s war on athletes. NY: Hardcover.

Fontani, C. (1989). Les interactions adversives dans la pratique du basket-ball : élaboration d’une grille d’observation. Mémoire de maîtrise en Staps. Marseille : Université de la Méditerranée.

Gregersen, N.P., Berg, H.Y. (1994). Lifestyle and accidents among young drivers. Accident Analysis and Prevention, 26 (3), 297-303.

Guilbert, S. (2000). Sports et violences: Approche sociologique des représentations de la violence en sport. Thèse en Staps. Strasbourg: Université Marc Bloch.

Guilbert, S. (2001). L’influence des enjeux sur les violences sportives : analyse à partir de 5 activités (le tennis de table, le karaté, la natation, le tir, le basket-ball). Revue Européenne de management du sport, 6, 49-85.

Guilbert, S. (2006). Violence in sports and among sportsmen : a single or two-track issue ? Aggressive Behavior, 32 (3), 231-240.

Harrel, W.A. (1980). Aggression by high school basketball players : an observational study of the effects of opponents aggression and frustration inducing factors. International Journal of Sport Psychology, 4, 290-298.

Lassalle, J.Y. (1997). La violence dans le sport. Paris: PUF.

Lüschen, G. (1962). Sports et stratification sociale. Revue de l'éducation physique, 2, 22.

Mc Laughlin, T. (2008). Give and Go: Basket-ball as a cultural practice. NY: State University of New York Press.

Messner, M.A. (1990). When bodies are weapons: masculinity and violence in sport. International Review for the Sociology of Sport, 25 (3), 203-220.

Parlebas, P. (1986). Eléments de sociologie du sport. Paris: PUF.

Peterson, L., Renström, P. (1986). Manuel du sportif blessé. Paris: Vigot.

Pfister, R., Roustan, C., Roustan, R. (1987). Agression en handball. In M., Laurent, J.F. Marini, R. Pfister, P. Therme (Eds.) Recherches en APS 3 (pp. 505-514). Paris: Actio.

Pfister, R., Sabatier, C. (1987). Les interactions agressives dans la pratique du volley-ball. In M. Laurent, P. Therme (Eds.). Recherches en APS 2 (pp. 63-71). Aix-Marseille: Uereps.

Pociello, C. et al. (1981). Sports et société: Approche socioculturelle des pratiques. Paris: Vigot.

Salminen, S., Heiskanen, M. (1997). Correlations between traffic occupational, sports, and home accidents. Accident Analysis and Prevention, 29 (1), 33-36.

Suaud, C. (1989). Système des sports, espace social et effets d’âge : la diffusion du tennis, du squash et du golf dans l’agglomération nantaise. Actes de la recherche en sciences sociales, 79, 2-20.

Tenenbaum, G., Kirker, B., Mattson, J. (2000). An investigation of the dynamics of aggression: direct observations in ice hockey and basketball. Research Quaterly for Exercice and Sport, 71 (4) 373-386.

Varca, P.E. (1980). An analysis of home and away game performance of male college basketball teams. Journal of Sport Psychology, 2, 245-257.

Volkamer, M. (1971). Zür agressivität in konkurrenz-orientierten sozialen systemen. Sportwissenschaft, 1, 33-64.

White, P.G., Young, K. (1997). Masculinity, sport, and the injury process: a review of Canadian and international evidence. Avante, 3 (2), 1-30.


 


 


 

Agenda

 

Vote for an Innovative project to treat post-traumatic stress disorder in Nepal

Recently researchers from McGill University and Douglas Institute submitted an application...

 

Conference en ligne: Semaine de sensibilisations aux victimes - Canada 2012

 E-CONFERENCESemaine nationale de sensibilisation aux victimes d'actes criminels 2012...

 

Les droits des victimes dans un contexte international

Téléc. : (33) 1.43.54.39.15Criminologie sur le web : http://www.erudit.org/htt...

 

Adolescents délinquants et leurs parents

Les adolescents délinquants correspondent à une pluralité de logiques psychiques e...

Le JIDV en quelques mots

Le Journal International De Victimologie est reconnu comme REVUE QUALIFIANTE PAR LA 16ème SECTION (PSYCHOLOGIE) DU CONSEIL NATIONAL DES UNIVERSITÉS (CNU) français.
La revue a signé un contrat avec EBSCO Publishing, ce qui permet une indexation de la revue dans des centaines de bases de données en criminologie, sciences sociales et humaines, et psychiatrie. 
Les soutiens du JIDV: le Centre International de Criminologie Comparée (CICC); l'Axe Internet et Santé du Réseau de Recherche en Santé des Populations du Québec, le laboratoire de recherche sur les psychotraumatismes de l'Institut Universitaire en Santé Mentale Douglas et l'Université McGill
Créé en 2002, le Journal International de Victimologie (JIDV) est une revue scientifique dotée d’un comité de pairs (peer-reviewed). Cette revue a pour vocation de diffuser le plus largement possible les résultats de recherches et de pratiques sur le sujet de la victimologie par le biais de l’Internet (www.jidv.com). Il y a 3 numéros par an. Le JIDV s’adresse donc à toutes les personnes travaillant avec des victimes, quel que soit leur pays, leur discipline (criminologie, psychologie, sociologie, anthropologie,…) et leur école de pensée.