JIDV 23 (Tome 8, numéro 2- 2010) - Louise Fines (Canada)
Auteur
Criminologue, Ph.D. École de criminologie, Université de Montréal, professeur à temps partiel, Université d'OttawaP |
as un jour sans que les crimes en col blanc ne fassent la une des médias à l’échelle planétaire : conflits d’intérêt des banques en position de privilégier certains clients au détriment de certains autres, trafic d’influence pour sécuriser sa cote à hauteur des marchés ; plate-forme pétrolière à la dérive ; désastre dans les mines ; corruption systémique...
Pour mémoire, « le crime en col blanc tue », et les victimes, si elles essuient des pertes financières importantes, n’en sont pas moins susceptibles de subir des torts considérables au plan physique et psychique. En outre, la destruction de l’environnement par de grandes compagnies lucratives n’a pas fini de secouer des communautés entières qui assistent impuissantes à la montée de l’eau noire. D’évidence, la complexité des crimes en col blanc suggère de fouiller en profondeur une problématique dont la mouvance n’a de cesse d’interpeller les surveillants, les investisseurs, les politiciens, les législateurs et le public en général.
Mais d’un point de vue conceptuel et épistémologique, est-il fécond d’aborder à l’intérieur d’un même protocole de recherche les crimes en col blanc, des conduites dont les conséquences, si elles sont spectaculaires, relèvent de préoccupations qui a prime abord semblent fort éloignées les unes des autres, ne serait-ce que du point de vue géographique ? En effet, pour preuve, on pourrait relever que le déversement de produits toxiques a cessé dans les pays « civilisés », tandis qu’il constitue un enjeu dans les pays en voie de développements. Ou encore, en matière de santé et sécurité au travail, on pourrait soutenir que les pays fortement industrialisés ont mis l’accent, depuis un certain temps déjà, sur des normes de sécurité toujours plus élaborées dans le dessein de prévenir les accidents sur les lieux de travail ; alors qu’en de nombreux points du globe, au détriment de leur santé à court et à long terme, le travail de jeunes enfants à l’intérieur de conditions périlleuses et l’exploitation des femmes constituent des réalités tout à fait immédiates, sans que des mesures efficaces en viennent à bout.
Disparités des moyens et des ressources ? Conceptions plurielles de la morale, de l’engagement des élites dans la vie sociale et politique ? Tolérance sans équivoque de pratiques commerciales, de cultures d’entreprises et de recours à des commissions occultes ?
Qu’ont donc en commun ces conduites souvent perpétrées au sein d’organisations commerciales et politiques dont la réputation est au demeurant fort enviable ? Une réponse rapide serait de dire que les crimes en col blanc génèrent de très nombreuses victimes et que les infracteurs présumés bénéficient d’avantages structurels qui leur permettent, soit de nier leur culpabilité, de rejeter la faute sur des subalternes ou d’autres entreprises avec lesquels ils sont en affaires, ou encore de dissimuler leurs actes aux autorités compétentes. De fait, si disparates soient les acteurs et les infracteurs présumés impliqués dans les crimes en col blanc, les lieux où ils sévissent, ou encore la nature des conduites adoptées, il y a certes une dimension particulière qui unit les crimes en col blanc : en l’occurrence, les victimes. C’est précisément l’angle de recherche adopté dans ce numéro spécial portant sur les crimes économiques, ou plutôt, sur les crimes en col blanc.
En effet, en premier lieu, il est apparu important de réfléchir à la notion même de crimes économiques, car le choix des termes eux-mêmes participe à l’occultation des crimes qui blessent, tuent et spolient des victimes plurielles à l’échelle nationale et internationale. La fécondité de recourir à la terminologie « crimes en col blanc », plutôt que de recourir au vocable de « crimes économiques », tient en particulier au fait que certains termes cantonnent le débat dans une sphère apparemment inoffensive : la sphère économique. En ce sens, ils sont réducteurs et sélectifs et contribuent à la négation du statut de victime auquel de nombreuses personnes sont en droit de prétendre. Le texte de Fines (a) permet donc d’établir un premier constat : les crimes économiques et les infracteurs présumés, s’ils prennent des noms différents, relèvent de lois et de juridictions spécifiques à chaque pays, ou sont camouflés par des méthodes de cover-up sophistiquées propres à chaque entreprise et secteur commercial, n’en sont pas moins des manifestations d’un même phénomène, les crimes en col blanc. Une fois mise en lumière l’importance de traiter des crimes économiques sous l’angle des crimes en col blanc, il apparaît plus aisé de mettre à l’avant-scène les victimes.
C’est précisément ce que fait Ruggiero dans un texte politique et fort contemporain où il est clairement posé que le sacrifice de quelques-uns (les victimes) est en quelque sorte indispensable au bon fonctionnement du système capitaliste. On n’est pas loin de la notion de victime sacrificielle, des « laissés pour compte » livrés en pâture au trône de la rentabilité économique. Les profits et les résultats attendus en bourse vaudraient bien la mise à l’écart – l’exclusion, la mort– de travailleurs et de consommateurs moins fortunés, ceux qui à certains égards n’ont pas le même poids que les privilégiés : un choix de société justifié par la nécessité d’élever au rang de valeur suprême le maintien de l’engrenage du système.
Concrètement, les implications sociales, politiques, légales et juridiques du contrat économique implicite que nous passons avec le développement ne peuvent laisser personne indifférent : à savoir, l’acceptation de morts et de blessés récurrents et réguliers, pour le bien de tous. Dans un tel contexte, on comprend mieux la réticence qu’il y a à dénoncer les élites et la difficulté pour les dénonciateurs de se faire entendre et d’éviter les représailles : leurs révélations pourraient compromettre la viabilité du système. De fait, si l’occultation des conduites des infracteurs présumés de crimes en col blanc est un phénomène qui perdure (outre les éléments mis en relief par Ruggiero dans son article), cela tient en partie aux tabous qui encore aujourd’hui entourent le processus de la dénonciation. Ainsi, dans un troisième temps, Fines (b) aborde la question de la dénonciation et de ses limites en lien avec des conduites et des actes qui peuvent porter de graves préjudices à certains groupes ciblés de la population, de même qu’au public en général.
Ces trois textes cimentent un premier bloc théorique et explicatif, dans la mesure où il est organisé autour de postures relatives à la définition des conduites à l’étude et dans la mesure où il cristallise des éléments explicatifs en ce qui a trait à l’occultation des victimes de crimes en col blanc et en ce qui concerne leurs difficultés à se faire entendre, la tache de trouver des tribunes accessibles et disponibles pour mettre en exergue leurs doléances à court et à long terme semble bien herculéenne.
Dans cet ordre d’idées, McGurrin et Friedrichs, d’une part, et Van Dijk et Kunst, d’autre part, étudient des exemples contemporains de crimes en col blanc en discutant des conséquences qui ont affligé les victimes. Ainsi, dans un deuxième bloc plus empirique, McGurrin et Friedrichs scrutent la crise financière des derniers mois en réfléchissant au rôle prépondérant des banques dans les faillites à répétition des « petits épargnants ». À ce propos, on ne peut que constater le côté prémonitoire de leur travail, alors que Goldman et Sachs a été interpellée en lien avec des pratiques institutionnelles controversées.
Quant à Van Dijk et Kunst, ils étudient le cas particulier de la fraude par Internet sur la base de focus group qui ont été menées auprès de victimes ayant ou non alerté les autorités policières en lien avec leurs mésaventures. Il s’agit de fraudes où les victimes ont été délesté de sommes d’argent diverses en conséquences directes des informations trompeuses leur ayant été transmises. En particulier, Van Dijk et Kunst questionnent la théorie des opportunités en relevant que les fraudeurs qui utilisent le web pour commettre leurs méfaits n’agissent pas nécessairement à partir de pays ayant accès aux technologies les plus sophistiquées en la matière. C’est plutôt l’insistance des infracteurs présumés qui leur est rentable, étant donné qu’ils misent sur le fait que de nombreuses personnes vont mordre à l’hameçon. À cet égard, les fraudeurs multiplient au plan international l’envoi de courriels trompeurs, confiants que la probabilité de réussir à capter l’attention d’un ou de plusieurs utilisateurs de courriels électroniques est garante de succès à venir.
Un troisième bloc à la fois conceptuel et explicatif complète ce tour d’horizon des victimes de crimes économiques. En l’occurrence, alors même que les crimes en col blanc sont susceptibles de toucher tout le monde et chacun en particulier de manière aléatoire (tel que vu précédemment), Croall, sur la base de ses recherches, met en lumière l’existence de patterns de victimisation. Concrètement, les victimes sont non seulement en position d’être touchées de manière récurrente et de multiples façons par les infracteurs présumés, mais surtout, les victimes sont susceptibles de se retrouver dans des groupes précis de la population : souvent ceux qui vivent dans des conditions économiques précaires. En outre, les femmes sont des cibles de choix, particulièrement visées par des produits, des services ou des pratiques médicales à risque ou pour le moins douteuse. En maintes occasions, elles font les frais de décisions et de conceptions – diktats - qui leur causent des dommages notoires, notamment et en ce qui concerne leur santé physique et mentale. Enfin, les personnes âgées aussi font les frais de schèmes frauduleux destinés à les spolier de leurs économies.
En développant le concept de vulnérabilités structurelles, Tombs et Whyte mettent en exergue que les crimes en col blanc sont le résultat de scénarios et de scripts connus à l’avance : ceux qui détiennent le pouvoir l’exercent parfois aux dépens des plus démunis. Les relations de pouvoir qui se déploient entre les privilégiés et les personnes dont les revenus et le pouvoir d’achat sont faibles confirment et expliquent l’existence de victimes à répétition, de victimes plurielles et de patterns de victimisation. En effet, les vulnérabilités structurelles sont inscrites à l’intérieur même de ces relations de pouvoir. Aussi, c’est sans surprise que l’on peut dire que les relations de pouvoir que l’on observe au sein d’une société permettent de prédire – et en ce sens sont de formidables indicateurs à cet effet - la nature et la quantité des victimes qui vont résulter de ce pouvoir exercé à des fins autres qu’altruistes.
Victimes sacrificielles, victimes invisibles et victimes ciblées constituent des points charnières des patterns de victimisation et des vulnérabilités structurelles autour desquels s’organisent les crimes en col blanc. D’une part, les vulnérabilités structurelles font écho aux relations de pouvoir qui s’organisent dans le système capitaliste ; d’autre part, l’occultation des crimes des infracteurs présumés de crimes en col blanc participe d’un processus à la fois diachronique et historique : l’occultation des victimes. Ou pour le dire autrement, masquer les uns pour le profit des autres, pour éviter d’avoir à répondre de ses actes devant les instances compétentes. En somme, la cristallisation des relations de pouvoir en un jeu susceptible de toucher les plus vulnérables du point de vue économique n’a pas fini de nous inciter à réfléchir aux différents angles de recherche adoptés en matière de crimes en col blanc et à la manière dont leur traitement contribue à occulter des conduites dont les dommages et les effets se déploient dans le temps et dans l’espace.
Références
(Auteur et date de parution inconnus). Le crime en col blanc tue. Accessible via Internet mai 2010. http://boom2000.free.fr/CRIME%20EN%20COL%20BLANC.htm
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collaboration of Ruth Blackburn Clinard.
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