Journal International de Victimologie

articles scientifiques de victimologie et traumatisme psychique depuis 2002 - ISSN 1925-721X

Samedi
25 Octobre 2014
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Complications thérapeutiques suite au traitement EMDR chez un vétéran traumatisé

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Il s'agit d'une étude de cas concernant une personne ayant vécu un épisode dissociatif sévère suite à une séance EMDR.


JIDV 1 (Tome 1, numéro 1 - Octobre 2002) 

 

Auteur

Ph.D., département de psychiatrie,
Université McGill et Centre de recherche de l'Hôpital Douglas,
6871 boulevard LaSalle, Verdun (Qc) Canada, H4H 1R3.

 

Résumé

            Il s'agit d'une étude de cas concernant une personne ayant vécu un épisode dissociatif sévère suite à une séance EMDR. Un seul article bref a, à ce jour, documenté les réactions adverses susceptibles d'être induites par EMDR... Sans parti pris, il semble essentiel à l'auteur de réfléchir sur les contre-indications que peuvent susciter la psychothérapie EMDR, tout comme sont étudiées les contre-indications des autres psychothérapies.

Mots-clés 

EMDR - contre-indications - psychothérapies - brèves

 

L

e traitement EMDR (Eye movement desensitization and reprocessing) est une intervention clinique récente considérée comme efficace dans le traitement du trouble de stress post-traumatique (Chemtob, Tolin, van der Kolk, & Pitman, 2000). Selon ses partisans, à l'exception des troubles dissociatifs, même les individus souffrant d'un trouble de personnalité sévère sont susceptibles d'en bénéficier (Shapiro, 1995; p.16). À notre connaissance, il n'existe qu'une publication (Kaplan & Manicavasagar, 1998) portant spécifiquement sur certains effets négatifs (des attaques de panique) pouvant survenir lors du traitement EMDR. Nous voudrions rapporter un autre cas de complications importantes, en l'occurrence un épisode de flash-back sévère chez un vétéran ayant un trouble de personnalité limite.

Un marines des États-Unis, âgé d'une vingtaine d'année et originaire d'Amérique Centrale, fut la victime d'une opération secrète, alors qu'il était en vacances dans son pays natal. Il fut capturé et torturé pendant plusieurs jours, et bien qu'un conseiller militaire américain ait été sur les lieux, il refusa de le reconnaître, le laissant donc à ses tortionnaires. Après plusieurs jours de privations et sévices, incluant des sévices sexuels, le soldat réussit finalement à s'évader et, éventuellement, à rentrer chez lui aux États-Unis. Après quelques années de fonctionnement très marginal, il fut déchargé de ses fonctions et déclaré inapte à 100% suite à un diagnostic de stress post-traumatique (TSPT) relié à cette expérience.

Conséquemment à cette mise à pied, il fut traité dans un Centre Médical destiné aux Vétérans (VA Medical Center), suite à son diagnostic de TSPT, mais aussi de dépression majeure et d'abus de substance, avec en corollaire une importante irritabilité et une grande difficulté à faire confiance à autrui. Au moment de notre évaluation, ses symptômes de TSPT incluaient des cauchemars de violence physique et sexuelle envers sa personne, ainsi que des pensées intrusives de tortures ou meurtre envers autrui. Il fut également diagnostiqué comme ayant un trouble de la personnalité limite. Ce patient était sobre depuis deux ans et ses symptômes dépressifs étaient sous contrôle à l'aide d'une pharmacopée. Le patient participait sur une base hebdomadaire à des sessions de gestion de la colère (anger management class) et une thérapie psychodynamique individuelle hebdomadaire était en cours. C'est dans ce contexte que le patient demanda une évaluation afin d'essayer l'intervention EMDR, en guise de complément à son plan de traitement actuel. Aussi loin que l'on puisse remonter, d'après l'équipe soignante qui le connaissait bien, le patient avait toujours été coopérant dans son traitement. Il était considéré comme une personne intelligente et motivée. Le niveau élevé de souffrance du patient fût un facteur qui joua en faveur d'un essai EMDR.

Une évaluation de trois séances fut effectuée par un psychologue (certifié EMDR) avant de débuter le traitement EMDR de façon formelle. Le patient nia avoir jamais eu une expérience dissociative ou des flash-backs. L'anamnèse indiquait une hospitalisation après un geste suicidaire, plusieurs années plus tôt. Il n'y avait aucun antécédent de psychose. Suite aux trois séances, l'alliance thérapeutique semblait adéquate, le patient était coopérant et affichait un niveau de confiance acceptable envers son thérapeute. Aucun bénéfice secondaire n'avait été identifié en relation avec sa requête.

Durant la première séance EMDR, le patient semblait bien répondre aux modalités du traitement, à l'exception près que son niveau de détresse subjective (SUDS) resta fort élevé tout au long de la séance. Quoi qu'il en soit, il quitta la première séance satisfait.

Une semaine plus tard, lors de la seconde séance, le vétéran rapporta que la première séance EMDR l'avait aidé à reconsidérer plusieurs aspects de son expérience de torturé, et avait fait resurgir du matériel utile pour sa thérapie individuelle. Il était également satisfait d'annoncer que ses cauchemars avaient diminué, passant de presque chaque nuit à aucun cauchemars durant les quatre dernières nuits de la dernière semaine. Le psychologue et le vétéran décidèrent d'un commun accord, de poursuivre prudemment les séances EMDR. Le patient était à ce moment dans un état stable et n'était visiblement pas sous l'effet d'une quelconque substance.

Peu après le début de la deuxième séance, le patient devint de plus en plus agité et submergé tandis qu'il se remémorait son expérience de torture. Malgré les multiples tentatives d'apaisement du psychologue (par exemple, ne pas rester fixé à la même image/sensation/pensée en poursuivant les mouvements avec les doigts; faire rétrécir mentalement l'image angoissante, jusqu'à ce qu'elle disparaisse; aller se réfugier dans un lieu imaginaire apaisant et sûr, contrôler sa respiration, etc.), toutes ces tentatives se soldèrent par un échec. Le patient devenait de plus en plus replié sur lui-même, et ne répondait plus aux questions du psychologue. Figé, les yeux clos, secoué de spasmes et transpirant abondamment, il se mit alors à agir et à se sentir comme si il était à nouveau torturé, gémissant, et parlant dans sa langue maternelle, à ses bourreaux imaginaires. Dans un état agité et confus, le patient fut escorté aux urgences psychiatriques (le pavillon voisin) par la sécurité, ou il fut pris en charge par le psychiatre de garde. Étant donné son agitation croissante et son état de confusion, on dut sangler en quatre points le patient, jusqu'à ce qu'un sédatif (lorazepam) l'eut calmé.

Durant les heures et les jours suivants, le patient était de nouveau bien orienté. Cependant il demeura en état de détresse suicidaire en raison de la vivacité des images intrusives de ses tortures sur lesquelles il sentait qu'il avait perdu tout contrôle. Le patient, qui se rappelait les circonstances de son flashback, devint par la suite homicidaire envers le psychologue traitant, qu'il tenait pour responsable de ses tourments. En raison de cette attitude, il fut hospitalisé en cure fermée pour 10 jours. À aucun moment durant son hospitalisation, il ne montra de signes de psychose réactive brève. Le patient, une fois engagé par un contrat de non passage à l'acte suicidaire et homicidaire, put reprendre son traitement antérieur en consultations externes. Neuf mois plus tard, il n'avait pas eu d'autre épisode similaire à celui durant la séance EMDR. Il avait retrouvé son état mental et son niveau de fonctionnement préalable aux séances EMDR.

Contrairement à l'idée reçue, selon laquelle la technique EMDR peut être utilisée avec des patients ayant un trouble sévère de la personnalité, nous croyons que l'application de cette technique chez ces patients, comporte des risques, à ce jour, peu documentés. La technique EMDR peut réactiver des émotions et les images reliées à la scène traumatique qui s'avèrent impossible à contenir pour certains patients, comme l'atteste l'histoire de cas que nous avons présenté.

D'après nos recherches, à l'exception de la lettre publiée par Kaplan et Manicavasagar (1998), il n'existe pas de documentation sur les effets adverses ou contre-indications liés à l'usage de la technique EMDR, sauf en ce qui concerne les troubles dissociatifs (voir Shapiro, 1995). Pourtant, des complications ont été rapportées avec bon nombre d'interventions psychologiques ou psychosociales proposées pour le traitement du TSPT. C'est le cas, notamment, de l'immersion (Pitman et al., 1991), de la thérapie cognitivo-comportementale (Wells & Dattilio, 1992), de l'hypnose (Barber, 1998), voire même de la relaxation (Jacobsen & Edinger, 1982), et de l'écriture (Gidron, Peri, Connolly, & Shalev, 1996).

L'intervention EMDR est un traitement relativement récent dont, il nous semble, les contre-indications restent à définir en dehors de tout parti pris. En dépit de certaines assertions suggérant que la technique EMDR puisse être utilisée sans risque avec des patients ayant des troubles de personnalité sévères (Shapiro, 1995) nous estimons que les risques et les bénéfices du traitement EMDR doivent être judicieusement discutés et soupesés avec certains patients plus fragiles. Nous sommes d'avis que les professionnels qui exercent dans un lieu ou une assistance immédiate n'est pas disponible (par exemple, en cabinet privé) doivent connaître les risques, sans doute rares mais importants, auxquels ils s'exposent, ainsi que leurs patients.

 

Références

Barber, J. (1998). When hypnosis cause trouble. International Journal of Clinical and Experimental Hypnosis. 46(2), 157-170. 

Chemtob, M., Tolin, D. F., van der Kolk, B. A., & Pitman, R. K. (2000). Eye Movement Desensitization and Reprocessing. In E. B. Foa & T. M. Keane & M. J. Friedman (Eds.), Effective Treatments for PTSD (pp. 139-154). New York: Guilford.

Gidron, Y., Peri, T., Connolly, J. F., & Shalev, A. Y. (1996). Written disclosure in posttraumatic stres disorder: is it beneficial for the patient? [letter]. Journal of Nervous and Mental Disease, 184(8), 505-507.

Jacobsen, R., & Edinger, J. D. (1982). Side effects of relaxation treatment. American Journal of Psychiatry, 139(7), 952-953.

Kaplan, R., & Manicavasagar, V. (1998). Adverse effect of EMDR: A case report. Australian & New Zealand Journal of Psychiatry, 32(5).

Pitman, R. K., Altman, B., Greenwald, E., Longpre, R. E., Macklin, M. L., Poire, R. E., & Steketee, G. S. (1991). Psychiatric complications during flooding therapy for posttraumatic stress disorder. Journal of Clinical Psychiatry, 52, 17-20.

Shapiro, F. (1995). Eye movement desensitization and reprocessing: Basic principles, protocols, and procedures. New York: Guilford Press.

Wells, A., & Dattilio, F. M. (1992). Negative outcome in cognitive-behaviour therapy: a case study. Behavioural Psychotherapy, 20(3), 291-294.

 

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