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Cet article est basé sur des données de recherche ayant conduit à la production du mémoire de maîtrise de l’auteur principale, M. Canuto (1999) sous la direction de M.-M. Cousineau : Perceptions des intervenants judiciaires sur l’utilisation et l’impact du télétémoignage des enfants victimes d’agressions sexuelles. Montréal, Université de Montréal, École de criminologie.
JIDV 5 (Tome 2, numĂ©ro 1 - Octobre 2003) Â
Auteurs
(1) M. Sc. criminologie, UniversitĂ© de MontrĂ©al, actuellement agente de recherche au Centre international de prĂ©vention du crime, section Femmes et villes international.(2) Ph. D., sociologie, M. Sc. criminologie, actuellement professeure Ă l’École de criminologie et chercheure au Centre internationale de criminologie comparĂ©e de l’UniversitĂ© de MontrĂ©al ÂRĂ©sumĂ©Â
Afin de réduire l’ampleur des nombreux désagréments, voire des traumatismes, occasionnés sur les victimes vulnérables par la présence au tribunal de leurs agresseurs, dans certains pays on a instauré de nouvelles façons de recueillir les propos de l’enfant. Un des changements importants apportés a été l’introduction du témoignage par télévision en circuit fermé, désigné plus communément, à Montréal, sous le vocable « télétémoignage » afin d'éviter la confrontation directe entre l'accusé et l'enfant. Cette recherche effectuée à partir d’entretiens en profondeur auprès de juges, de procureurs de la poursuite et d’avocats de la défense permet de mieux cerner la pratique du télétémoignage telle qu’elle se vit au Palais de Justice de Montréal, mais aussi la façon dont les intervenants pénaux perçoivent sa pertinence et son adéquation avec le témoignage d’enfants victimes d’agressions sexuelles devant un tribunal.
Mots-clĂ©sÂ
télétémoignage, victimes vulnérables, intervenants pénaux, procédure judiciaire.
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Dans la plupart des cas d'allĂ©gations d'abus sexuels, l'infraction survient uniquement en prĂ©sence de l'accusĂ© et de sa victime, et on n'en retrouve peu ou pas de preuves physiques. La parole de l'enfant s'avère dès lors une preuve indispensable au processus judiciaire (Berliner et Barbieri, 1984; Whitcomb, 1985; Goodman, Taub, Jones, England, Port, Rudy, Prado, 1992). Cette contribution nĂ©cessaire de l’enfant victime au procès l’entraĂ®ne dans un système judiciaire complexe et le place dans une situation difficile et stressante, s’additionnant au traumatisme de l’abus sexuel (Berliner et Barbieri, 1984; Selkin et Schouten, 1987; Spencer et Flin, 1990; Goodman et coll., 1992; Whitcomb, De Vos, Cross, Peeler, Runyan, Hunter, Everson, Porter, Toth et Cropp, 1994).Â
Une des plus grandes difficultĂ©s vĂ©cues par les jeunes victimes d’abus sexuels appelĂ©s Ă tĂ©moigner devant la Cour rĂ©side sans contredit dans le fait qu'ils doivent ordinairement faire face Ă leur abuseur (Spencer et Flin, 1990; Saywitz et Goodman, 1996). Le tĂ©moignage Ă la Cour se caractĂ©rise, en outre, par la prĂ©sence de plusieurs autres facteurs de stress (longs dĂ©lais, questionnements rĂ©pĂ©titifs, dĂ©corum de la salle de Cour, prĂ©sence de l’accusĂ©, …).Â
Afin de rĂ©duire l’ampleur des nombreux dĂ©sagrĂ©ments, voire des traumatismes, occasionnĂ©s par cette prĂ©sence au tribunal, dans certains pays on a instaurĂ© de nouvelles façons de recueillir les propos de l’enfant (Whitcomb, 1985; Davis, Hoyano, Keenan, Maitland et Morgan., 1999). Au Canada, le 1er janvier 1988, en rĂ©ponse aux recommandations du ComitĂ© sur les infractions sexuelles Ă l'Ă©gard des enfants et des jeunes (1984) qui avait Ă©tĂ© mis sur pied afin d'examiner « l'incidence et la prĂ©valence au Canada des infractions sexuelles contre les enfants et les jeunes et de faire des recommandations en vue d'amĂ©liorer les lois protĂ©geant les jeunes contre l'abus et l'exploitation sexuels » (p. 3), le Projet de loi C-15 intitulĂ© Loi modifiant le Code criminel et la loi sur la preuve au Canada entrait en vigueur crĂ©ant de nouvelles infractions, apportant des amendements Ă certaines autres et modifiant les règles en matière de preuve et de tĂ©moignage.Â
Un des changements importants apportĂ©s par ce projet de loi a sans contredit Ă©tĂ© l’introduction du tĂ©moignage par tĂ©lĂ©vision en circuit fermĂ©, dĂ©signĂ© plus communĂ©ment, Ă MontrĂ©al, sous le vocable « tĂ©lĂ©tĂ©moignage ». Ce procĂ©dĂ© consiste Ă faire tĂ©moigner l'enfant dans une salle annexe Ă la salle de Cour Ă l'aide d'appareils Ă©lectroniques, ceci principalement dans le but d'Ă©viter la confrontation directe entre l'accusĂ© et l'enfant (Yuille, King et MacDougall, 1988). Dans cette salle, l'enfant est interrogĂ© par les deux procureurs, celui de la poursuite[1] et celui de la dĂ©fense. L'interrogatoire est alors retransmis en direct par voie de tĂ©lĂ©vision en circuit fermĂ© dans l'enceinte du tribunal oĂą se trouvent le juge, le greffier, l'accusĂ© et, dans certains cas, rares, le jury[2]. Cette nouvelle règle de preuve permet par ailleurs Ă l'accusĂ© d’être en lien avec son avocat par le truchement d’un système de communication confidentiel. Cette disposition permet ainsi Ă la dĂ©fense de contre-interroger l'enfant sans que ce dernier ne soit directement confrontĂ© Ă l'agresseur.Â
 Pour avoir recours au télétémoignage, il faut toutefois établir que cette mesure est nécessaire pour obtenir un récit franc et complet des faits, et c'est au juge que revient, ultimement, la décision d'autoriser ou non le recours à une telle mesure (Code criminel art. 486 (2.1)). À l'heure actuelle, le témoignage télévisé est possible pour les mineurs, âgés de moins de 18 ans, témoins ou victimes de crimes de nature sexuelle ou physique, de même que pour toute personne atteinte d’une déficience mentale ou physique. Au moment où l’étude est réalisée, il s’agit encore d’une pratique fort peu répandue au Palais de justice de Montréal et ailleurs au Québec. Nous avons cherché à comprendre pourquoi il en était ainsi.
Notre étude : ses objectifs et sa méthodologie
Afin de faire une certaine lumière sur la pratique dans le district judiciaire de MontrĂ©al[3] du tĂ©lĂ©tĂ©moignage dans les cas d’enfants agressĂ©s sexuellement, des entrevues en profondeur ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es auprès de juges (8), de procureurs de la dĂ©fense (6) et procureurs de la poursuite (6) ayant fait l'expĂ©rience de cette technique. L’étude ainsi rĂ©alisĂ©e visait, premièrement, Ă dĂ©crire, d’après les perceptions qu’en ont les intervenants judiciaires, l'utilisation du tĂ©lĂ©tĂ©moignage dans le cadre du processus judiciaire. Plus spĂ©cifiquement, nous nous intĂ©ressions aux buts poursuivis par le recours Ă ce procĂ©dĂ©, aux circonstances entourant son utilisation, au processus dĂ©cisionnel amenant le recours Ă une telle disposition, Ă la façon dont la mesure est appliquĂ©e, au rĂ´le des diffĂ©rents intervenants judiciaires impliquĂ©s, ainsi qu’aux problèmes rencontrĂ©s, le cas Ă©chĂ©ant.Â
 Deuxièmement, nous voulions connaĂ®tre la perception des intervenants pĂ©naux relativement aux effets du tĂ©lĂ©tĂ©moignage sur les enfants victimes d'agressions sexuelles et sur la procĂ©dure judiciaire.Â
Il s’agissait, finalement, de dĂ©gager les avantages et les inconvĂ©nients que reconnaissent les intervenants pĂ©naux au recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage en premier lieu en regard des besoins des enfants victimes d'agressions sexuelles et, en second lieu, en regard du processus judiciaire de manière gĂ©nĂ©rale.Â
Les entrevues ont eu lieu entre le 3 juillet 1999 et le 23 mai 2000. D’une durée moyenne d’heure heure dix minutes, ceux-ci débutaient une consigne large : « Je sais que vous avez travaillez avec le télétémoignage dans des causes impliquant des enfants victimes d’agressions sexuelles, j’aimerais que vous m’en parliez » complétée au besoin par des relances permettant de couvrir les différentes dimensions du sujet à l’étude. Nous présentons, dans cet article, les principaux résultats de cette étude.
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Les objectifs poursuivis par le recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage selon la lecture qu’en font les intervenants pĂ©naux rencontrĂ©sÂ
Avant d’aborder concrètement le processus d’application du tĂ©lĂ©tĂ©moignage, il importe de s’attarder aux motifs amenant le recours Ă cette mesure. Plusieurs finalitĂ©s du tĂ©lĂ©tĂ©moignage ont Ă©tĂ© Ă©voquĂ©es par les juges et les avocats rencontrĂ©s. Ă€ leur avis, cette pratique sert d’abord et avant tout Ă obtenir un rĂ©cit complet et franc de l’enfant appelĂ© Ă tĂ©moigner. Elle vise, Ă cet Ă©gard, Ă dĂ©couvrir la vĂ©ritĂ© ainsi qu’à permettre Ă l’enfant de rendre un tĂ©moignage, alors que ceci s’avĂ©rait difficile ou mĂŞme tout simplement impossible autrement.Â
Éviter Ă l’enfant de faire face Ă l’accusĂ©, lui Ă©viter d’être stressĂ© ou traumatisĂ© par l’expĂ©rience de son passage Ă la Cour, et faciliter son tĂ©moignage sont Ă©galement considĂ©rĂ©s par plusieurs comme autant d’objectifs du tĂ©lĂ©tĂ©moignage. Ces trois dernières finalitĂ©s sont toutefois perçues par d’autres comme Ă©tant plutĂ´t des moyens permettant d’obtenir un rĂ©cit complet et franc de la part de l’enfant, ce qui reste toujours l’objectif principal du tĂ©moignage tĂ©lĂ©visĂ©. Ainsi, la prĂ©sence d’élĂ©ments stressants et, surtout, la prĂ©sence de l’accusĂ© lors du tĂ©moignage sont considĂ©rĂ©s comme des facteurs pouvant empĂŞcher l’enfant de relater les faits ou de dire la vĂ©ritĂ© en salle de Cour. Ce n’est qu’en Ă©liminant ces Ă©lĂ©ments, soutiennent bon nombre des intervenants pĂ©naux rencontrĂ©s, que l’on peut espĂ©rer obtenir un rĂ©cit complet et franc de la part de l’enfant.Â
Finalement, une minorité d’interviewés, surtout parmi les juges, estiment que le télétémoignage a été instauré afin d’augmenter le nombre de dénonciations dans les causes impliquant des enfants victimes. Ceux-ci estiment, en effet, qu’en considérant que les enfants risquent de subir un traumatisme supplémentaire lié au déroulement des procédures judiciaires, certaines personnes hésiteraient à entreprendre des démarches de cette nature afin de protéger l’enfant contre cette nouvelle forme de victimisation. La possibilité du télétémoignage permettrait de rassurer ces personnes, favorisant du même coup la dénonciation de l’acte posé, étant donné que les risques d’une re-victimisation par le processus judiciaire se trouvent ainsi réduits.
La mise en oeuvre du tĂ©lĂ©tĂ©moignageÂ
Nous abordons maintenant les circonstances entourant l’utilisation du télétémoignage, le processus décisionnel amenant le recours à une telle disposition ainsi que la façon dont la mesure est appliquée, tel que les intervenants pénaux rencontrés l’ont présenté, en visant à préciser le rôle de chacun en lien avec l’application de cette technique.
L’évaluation par le procureur de la poursuite de la nĂ©cessitĂ© de recourir au tĂ©lĂ©tĂ©moignageÂ
Lorsque l’enfant victime est appelĂ© Ă tĂ©moigner, le procureur de la poursuite doit, de prime abord, Ă©valuer la capacitĂ© de celui-ci Ă rendre son tĂ©moignage dans la salle de Cour, face Ă l’accusĂ©. Pour ce faire, celui-ci rencontre l’enfant et, Ă©ventuellement, d’autres personnes ressources (famille, policiers, travailleur social, psychologue, …) afin d’identifier des indices (perte de sommeil, cauchemars rĂ©guliers et inhabituels, eczĂ©ma, vomissements, …) qui dĂ©montreraient que l’enfant est perturbĂ© face Ă l’idĂ©e de participer au procès et qu’un tel Ă©tat d’esprit pourrait avoir un impact sur son tĂ©moignage Ă la Cour. Certains procureurs disent demander directement Ă l’enfant s’il peut raconter les faits devant l’accusĂ©, alors que d’autres indiquent ĂŞtre moins directs. Ces derniers prĂ©fèreraient expliquer la procĂ©dure Ă l’enfant en mentionnant la prĂ©sence de l’accusĂ© lors du tĂ©moignage et analyser sa rĂ©action.Â
Certains indicateurs conduiraient toutefois plus ou moins systĂ©matiquement les procureurs de la poursuite Ă envisager ou non le recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage, en particulier l’âge du jeune tĂ©moin. Ainsi, l’utilisation du tĂ©moignage tĂ©lĂ©visĂ© serait plus frĂ©quemment considĂ©rĂ©e dans les dossiers impliquant des enfants plutĂ´t que des adolescents. Le recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage paraĂ®t ainsi moins prisĂ©, parfois mĂŞme dĂ©conseillĂ©, dans les causes impliquant des adolescents par certains procureurs de la poursuite qui estiment que les adolescents peuvent, par crainte de ne pas ĂŞtre crus, tenter d’exagĂ©rer les faits lorsqu’ils se trouvent dans un environnement moins formel que la salle de Cour.Â
Un autre indicateur, semble-t-il encore plus important, apparaît être la relation entre la victime et l'accusé. Lorsque l’accusé est un proche ou une connaissance, les rapports entre la jeune victime et lui sont souvent complexes. Ainsi, l’enfant éprouverait des sentiments ambivalents envers son agresseur; même s’il en a peur, il ne cesse néanmoins d’aimer cette personne et cherche à éviter de lui faire du mal. Devant cet état de fait, les procureurs de la poursuite auraient tendance à favoriser l’utilisation du télétémoignage dans tous les cas où l’agresseur et la victime se connaissent, et encore plus spécialement lorsqu’ils s’agit de membres de la famille.
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Une dĂ©cision au cas par casÂ
Même s’il existe des indicateurs qui peuvent suggérer la pertinence du recours au télétémoignage, les procureurs de la poursuite que nous rencontrons soulignent tous qu’il faut néanmoins considérer chaque cas individuellement, insistant sur le fait qu’il n’existe pas, à proprement parler, de profil-type de victime ou de dossier qui implique que le témoignage télévisé soit nécessaire. Tout dépend de chaque enfant, de ses réactions face au témoignage à la Cour, du traumatisme subi du fait de la victimisation, ainsi que des besoins qu’il exprime. Dans certains cas, en effet, l’enfant indique vouloir faire face à son abuseur et cette confrontation, d’après les intervenants pénaux, peut lui être bénéfique, jouant en quelque sorte un rôle thérapeutique.
La requĂŞte au jugeÂ
À partir du moment où le recours au télétémoignage semble s’imposer, le procureur de la poursuite doit en faire la requête au juge présidant l’audition de la cause. Cette procédure peut se dérouler de deux façons distinctes. Si le procureur de la poursuite et l’avocat de la défense s’entendent sur la pertinence du télétémoignage, ceci est exposé au juge et, la plupart du temps, celui-ci accorde automatiquement le télétémoignage. Par contre, si l’avocat de la défense ne consent pas à recourir au télétémoignage, il a alors la liberté de s’objecter à la requête présentée par le procureur de la poursuite.
Les contestations possibles de la dĂ©fenseÂ
Ă€ ses dĂ©buts, les contestations des avocats de la dĂ©fense concernant le recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage se justifiaient par l’évocation possible d’une violation des droits et intĂ©rĂŞts de l’accusĂ©. On craignait que l’usage de cette technique enfreigne certains principes fondamentaux du droit pĂ©nal canadien: le droit de faire face Ă son accusateur, le droit Ă la prĂ©somption d’innocence, le droit Ă une dĂ©fense pleine et entière et le droit de communiquer avec son avocat Ă©taient alors Ă©voquĂ©s pour contester le recours Ă cette mesure. Ces contestations, rapportent les agents pĂ©naux interviewĂ©s, sont plutĂ´t rares de nos jours puisque les avocats de la dĂ©fense ont rĂ©alisĂ© que le tĂ©moignage tĂ©lĂ©visĂ© ne nuit pas nĂ©cessairement Ă la dĂ©fense de l’accusĂ©. La Cour suprĂŞme a Ă©galement statuĂ© sur la lĂ©galitĂ© de l’usage du tĂ©lĂ©tĂ©moignage. Dans l'affaire La Reine contre Legiovannis, la Cour SuprĂŞme a, en effet, convenu que l'usage de l'Ă©cran ne violait pas les droits garantis Ă l'accusĂ© par la Charte canadienne des droits et libertĂ©s (Walsch, 1992; Laurin et Viens, 1996).Â
Les objections récentes soulevées par les avocats de la défense concernent plutôt la nécessité de l’emploi de ce dispositif. Ceux-ci contestent ainsi l’incapacité de l’enfant à témoigner dans la salle de Cour tout comme les éléments de preuve amenés par la poursuite pour en faire état. En réalité, même si la plupart des avocats de la défense consentiraient au recours au télétémoignage, certains estiment qu’ils doivent s’objecter lorsqu’ils croient que l’enfant ment en disant avoir peur de l’accusé dans le seul but d’influencer la décision du juge d’accorder le télétémoignage.
La dĂ©cision du jugeÂ
Lorsque l’avocat de la dĂ©fense conteste le recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage, le juge doit dĂ©cider de la pertinence de son usage Ă partir de la preuve amenĂ©e par la poursuite qui doit dĂ©montrer que l’enfant ne saurait tĂ©moigner dans la salle de Cour face Ă l’accusĂ©, qu’il sera alors impossible d’obtenir un rĂ©cit valable de sa part. Les avocats et les juges que nous rencontrons rapportent qu’à ce moment, plus souvent qu’autrement, des personnes qualifiĂ©es de tĂ©moins « experts » (travailleurs sociaux, policiers, psychologues, …), sont appelĂ©es Ă tĂ©moigner pour attester que l’enfant ne pourra effectivement pas relater les faits dans la salle de Cour. Ceux-ci attestent alors que l’enfant Ă©prouve des difficultĂ©s ou dĂ©montre des signes importants de dĂ©tresse face Ă son tĂ©moignage Ă la Cour, ou encore que, depuis l’agression, l’enfant montre qu’il a peur de l’agresseur ou l’exprime explicitement. Dans certains cas, les parents de l’enfant, la mère, le père ou un proche, peuvent aussi ĂŞtre appelĂ©s Ă tĂ©moigner, mais ceux-ci doivent alors se limiter Ă exposer certains faits, on ne leur demande pas une opinion.Â
Une autre façon de faire valoir la nĂ©cessitĂ© du tĂ©lĂ©tĂ©moignage rĂ©vĂ©lĂ©e par certains avocats, qui serait toutefois rarement utilisĂ©e, consiste Ă procĂ©der Ă un interrogatoire prĂ©liminaire de l’enfant, dans la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage, afin d’évaluer son incapacitĂ© de tĂ©moigner dans l’enceinte de la Cour. Cette pratique survient surtout lorsque la preuve du caractère incontournable du recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage s’avère autrement insuffisante, c’est-Ă -dire, par exemple, lorsqu’il ne se trouve aucun tĂ©moins susceptible faire valoir la nĂ©cessitĂ© d’une telle pratique. Une avocate rapporte qu’elle emploie cette technique avec les enfants « plus vieux », car ceux-ci sont Ă mĂŞme d’expliquer eux-mĂŞmes au juge la nature de leurs craintes.Â
Si la preuve amenĂ©e par le procureur de la poursuite ne le convainc pas de la nĂ©cessitĂ© du tĂ©lĂ©tĂ©moignage, le juge peut refuser la requĂŞte et exiger que l’enfant tĂ©moigne dans la Cour. Si l’enfant Ă©prouve effectivement des difficultĂ©s, le juge suspend alors aussitĂ´t l’audition de la cause et permet l’interrogatoire de l’enfant dans la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage. Toutefois, les procureurs de la poursuite contestent cette manière de procĂ©der des juges, arguant que la tentative d’obtenir le tĂ©moignage de l’enfant dans la salle de Cour, si elle s’avère infructueuse, d’une part, peut rĂ©sulter en un traumatisme supplĂ©mentaire et, d’autre part, risque de compromettre dĂ©finitivement son tĂ©moignage.Â
Dans les faits, il s’avère toutefois que l’usage du télétémoignage serait rarement refusé par les juges, surtout lorsqu’il y a consentement des deux avocats à y recourir; la plupart des juges se fient à l’expertise des deux procureurs.
L’impact du tĂ©lĂ©tĂ©moignage…Â
Nous avons décrit précédemment, s’en remettant aux juges et aux avocats interviewés, les objectifs poursuivis par le recours au télétémoignage et décrit la procédure aboutissant à son utilisation. Nous abordons maintenant l’impact du télétémoignage, d’abord sur les enfants victimes puis sur le processus judiciaire, tel que perçu par les intervenants pénaux interviewés.
… sur les enfants victimes
La plupart des avocats et des juges interviewĂ©s estiment que l’enfant est plus Ă l’aise, plus « relax » lorsqu’il tĂ©moigne par voie de tĂ©lĂ©vision en circuit fermĂ© que dans la salle de Cour. Il appert que l’utilisation du tĂ©lĂ©tĂ©moignage rĂ©duirait, allant mĂŞme parfois jusqu’à les Ă©liminer totalement, plusieurs facteurs de stress associĂ©s au tĂ©moignage de l’enfant Ă la Cour diminuant d’autant, selon certains, le risque de le traumatiser Ă nouveau.Â
La prĂ©sence de l’accusé   Plusieurs sources de stress sont identifiĂ©es par les interviewĂ©s. Toutefois, la prĂ©sence de l’accusĂ© dans la salle de Cour lors du tĂ©moignage de l’enfant paraĂ®t ĂŞtre le facteur prĂ©dominant. L’enfant peut se sentir mal Ă l’aise face Ă l’accusĂ©, il peut surtout avoir peur de ce dernier. D’après les expĂ©riences des intervenants pĂ©naux, l’accusĂ© emploie parfois diffĂ©rentes stratĂ©gies (un regard, un geste) pour distraire l’enfant ou, encore, pour l’intimider, faisant ainsi sentir le poids d’une certaine menace.Â
Des interviewĂ©s relatent que le traumatisme vĂ©cu par l’enfant face Ă l’accusĂ© ne rĂ©sulte pas uniquement de la peur qu’il vit lorsqu’il est mis en sa prĂ©sence au tribunal mais que, dans certains cas, surtout dans les situations intrafamiliales, il peut dĂ©couler des sentiments de culpabilitĂ© vĂ©cus Ă l’idĂ©e de tĂ©moigner contre l’accusĂ©. D’une part, suite au dĂ©voilement de la situation d’agression, il se peut que des problèmes surgissent : une brisure familiale, des difficultĂ©s financières,… Il arrive, comme l’expliquent les juges et les avocats, que l’enfant se responsabilise et se blâme de l’apparition de ces problèmes. D’autre part, l’enfant peut s’inquiĂ©ter et se blâmer du fait que l’accusĂ© risque d’être trouvĂ© coupable et, Ă©ventuellement, envoyĂ© en prison. Il est dit que ceci pèse lourd sur les Ă©paules d’un enfant. De l’avis des interviewĂ©s, le tĂ©lĂ©tĂ©moignage peut contribuer Ă diminuer cette pression et cette culpabilitĂ© ressenties par l’enfant en Ă©vitant que celui-ci fasse directement le lien entre son tĂ©moignage et les problèmes qui apparaissent après le dĂ©voilement de la situation et la condamnation de l’accusĂ©.Â
L’interrogatoire   Un autre facteur de stress vĂ©cu par les enfants appelĂ©s Ă tĂ©moigner, celui-lĂ relevĂ© surtout par les avocats, est constituĂ© de l’interrogatoire. Ceux-ci relatent que la manière de questionner l’enfant dans la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage diffère invariablement de celle utilisĂ©e dans la salle de Cour. Ainsi, les avocats, et encore plus spĂ©cialement les avocats de la dĂ©fense, se rĂ©vèleraient moins confrontants et moins agressifs envers les jeunes tĂ©moins dans la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage. Trois principales caractĂ©ristiques, associĂ©es essentiellement Ă l’amĂ©nagement de la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage, produiraient cet effet sur la façon d’interroger l’enfant.Â
D’abord, il semble que l’acoustique de la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage, plus petite que la salle de Cour, fais en sorte qu’il devient inutile, voire malsĂ©ant, d’élever la voix. Ensuite, le fait que, dans la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage, les avocats soient assis autour d’une table face Ă la victime, contrairement Ă la salle d’audience oĂą les avocats interrogent l’enfant en se tenant debout, rend l’interrogatoire plus intime. En outre, puisqu’ils sont assis lors de l’interrogatoire, les avocats se voient limitĂ©s dans leurs mouvements, faisant en sorte que l’interrogatoire prend tout Ă coup davantage l’allure d’une conversation se dĂ©roulant entre les agents pĂ©naux et la victime. Les avocats de la dĂ©fense relatent qu’il est difficile de se dĂ©tacher de cette impression et de se livrer Ă une vĂ©ritable confrontation avec les tĂ©moins. Ils estiment qu’ils doivent nĂ©cessairement adapter leurs pratiques de contre-interrogatoire aux contingences de la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage.Â
Il importe toutefois de mentionner que certains des interviewés estiment que ce n’est pas le recours au télétémoignage qui influence la manière dont les avocats interrogent l’enfant. Ceux-ci expliquent que les avocats qui travaillent dans des dossiers impliquant des enfants victimes possèdent ordinairement une certaine expertise qui les amène à interroger les enfants en évitant de les brusquer. Certains mentionnent d’ailleurs que si l’avocat devient agressif lors du contre-interrogatoire de l’enfant, le juge, la plupart du temps, va intervenir pour lui signifier de changer de ton même en salle de Cour.
 La salle de Cour   D’autres facteurs de stress Ă©liminĂ©s ou diminuĂ©s par l’usage du tĂ©lĂ©tĂ©moignage sont associĂ©s Ă la disposition de la salle de Cour. Selon la plupart des interviewĂ©s, l’enceinte du tribunal, souvent fort imposante par son caractère solennel, peut avoir un effet intimidant sur l’enfant victime appelĂ© Ă tĂ©moigner dans cette atmosphère formelle. De ce fait, plusieurs estiment l’environnement de la salle de Cour inappropriĂ© surtout pour un enfant victime. La salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage, conçue justement pour rassurer le tĂ©moin, serait plus adaptĂ©e aux enfants les incitant Ă se sentir Ă l’aise lorsqu’ils se voient interrogĂ©s. Celle-ci est en effet dĂ©crite, de manière gĂ©nĂ©rale, comme Ă©tant une chambre confortable et familière permettant Ă l’enfant de se sentir en sĂ©curitĂ© de parler.Â
Le tĂ©lĂ©tĂ©moignage Ă©vite Ă©galement Ă l’enfant de s’adresser devant le public qui se trouve dans la salle de Cour. Bien qu’identifiĂ©e par une minoritĂ© de juges et d’avocats, la prĂ©sence du public lors de l’audience n’en apparaĂ®t pas moins comme un Ă©lĂ©ment susceptible de troubler le tĂ©moignage de l’enfant, surtout lorsque celui-ci doit relater des faits qui lui sont très personnels.Â
Enfin, selon quelques interviewés, la présence même du juge peut avoir un effet intimidant sur l’enfant témoin, surtout du fait qu’il occupe une position surélevée par rapport aux autres personnes qui se trouvent dans la salle de Cour. Selon les dires des interviewés, les enfants perçoivent le juge comme une figure d’autorité, une personne détenant beaucoup de pouvoir. Ce faisant, les enfants pensent que le juge peut les punir, et même les envoyer en prison, s’il ne croit pas à leur sincérité. Dans la salle de télétémoignage, il semblerait que cette notion d’autorité effrayante disparaisse.
… sur la procĂ©dure judiciaireÂ
Lorsqu’on examine l’impact du tĂ©lĂ©tĂ©moignage sur le processus judiciaire, il faut d’abord considĂ©rer la qualitĂ© de la preuve. La majoritĂ© des juges et des avocats sont d’avis que l’usage du tĂ©lĂ©tĂ©moignage facilite et amĂ©liore le tĂ©moignage de l’enfant. MĂŞme les avocats de la dĂ©fense remarquent qu’ils obtiennent de meilleures rĂ©ponses de la part de l’enfant dans la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage, malgrĂ© le fait qu’ils se montrent moins agressifs et confrontants que dans la salle de Cour – ou peut-ĂŞtre justement Ă cause de ce fait. En effet, selon les intervenants pĂ©naux rencontrĂ©s, les sources de stress prĂ©sentes dans la salle de Cour peuvent faire en sorte que le jeune tĂ©moin se censure ou ne dĂ©veloppe pas ses rĂ©ponses ou encore ne raconte pas tout ce qui lui est arrivĂ© lors de l’interrogatoire. Certains mentionnent que, dĂ» au stress, l’enfant peut mĂŞme en venir Ă refuser carrĂ©ment de tĂ©moigner. Lorsqu’on Ă©limine ces sources de stress, l’enfant aurait tendance Ă ne pas se censurer et Ă faire le rĂ©cit complet de ce qui lui est arrivĂ©. En ce sens, l’absence de certains facteurs de stress associĂ©s Ă l’usage du tĂ©moignage tĂ©lĂ©visĂ© serait Ă la base de l’amĂ©lioration de la qualitĂ© du tĂ©moignage de l’enfant.Â
L’enfant peut Ă©galement vouloir se censurer parce qu’il craint l’accusĂ© ou parce qu’il veut le protĂ©ger. Nous avons vu, prĂ©cĂ©demment, que lorsque l’accusĂ© et la victime se connaissent, leur relation est souvent complexe faisant en sorte que l’enfant qui a Ă©tĂ© abusĂ© par son père, par exemple, ne veut pas toujours tĂ©moigner contre son agresseur parce qu’il veut le protĂ©ger; il ne veut pas que celui-ci soit trouvĂ© coupable et emprisonnĂ©. Par l’entremise du tĂ©lĂ©tĂ©moignage, mĂŞme s’il sait que l’accusĂ© est dans l’autre salle et qu’il entend tout ce qui est dit, l’enfant serait tranquillement amenĂ© Ă relater son histoire sans problème. En fait, après un certain temps, il en viendrait Ă oublier que l’accusĂ© se trouve Ă cĂ´tĂ©. Le tĂ©lĂ©tĂ©moignage permet ainsi d’obtenir une version franche des faits hors de la prĂ©sence de l’accusĂ©.Â
Les autres facteurs de stress associĂ©s au dĂ©corum de la Cour, incluant la prĂ©sence du juge et le fait qu’il soit surĂ©levĂ© par rapport au reste de l’audience et, par consĂ©quent, du jeune tĂ©moin, la prĂ©sence des avocats qui questionnent l’enfant en se tenant debout et en portant la toge, la prĂ©sence du public, sont aussi des Ă©lĂ©ments que les interviewĂ©s estiment pouvoir avoir un impact sur la qualitĂ© de la preuve de l’enfant. De mĂŞme, semble-t-il, plusieurs distractions et interruptions survenant dans la salle de Cour peuvent faire en sorte qu’il est difficile pour l’enfant de se concentrer lors de son tĂ©moignage et de rĂ©pondre adĂ©quatement aux questions des procureurs, ce qui ne serait pas le cas dans la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage.Â
Mais si, pour certains avocats et certains juges, l’enfant est un meilleur tĂ©moin dans la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage, la question de sa crĂ©dibilitĂ© apparaĂ®t moins Ă©vidente. L’enfant est-il plus ou moins crĂ©dible lorsqu’il tĂ©moigne par le biais de la tĂ©lĂ©vision en circuit fermĂ©? Pour certains, puisque l’enfant n’est pas aussi stressĂ© et qu’il est plus Ă l’aise dans la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage qu’en salle de Cour, il aura tendance Ă rĂ©pondre avec moins d’hĂ©sitations et de confusion aux questions posĂ©es par les avocats. L’enfant qui dĂ©montre de la confiance lors de l’interrogatoire est perçu comme Ă©tant plus naturel et donc plus crĂ©dible. Selon certains procureurs de la poursuite, il arrive que lorsque la victime tĂ©moigne Ă l’enquĂŞte prĂ©liminaire par tĂ©moignage tĂ©lĂ©visĂ©, faisant alors preuve d’assurance dans son rĂ©cit, l’accusĂ©, confrontĂ© Ă la conviction de ce tĂ©moignage, dĂ©cide de plaider coupable.Â
D’autres considèrent, par contre, que l’enfant peut paraĂ®tre moins crĂ©dible lorsqu’il tĂ©moigne par l’entremise de la tĂ©lĂ©vision en circuit fermĂ©. Lorsque le jeune tĂ©moin est physiquement prĂ©sent dans la salle de Cour, certains interviewĂ©s trouvent qu’il est plus facile de l’observer et de juger de son authenticitĂ© qu’à travers un Ă©cran de tĂ©lĂ©vision. Certains comportements physiques ne seraient pas perceptibles Ă travers l’écran de tĂ©lĂ©vision et ce manque de contact physique donnerait l’impression de perdre un peu de vue la rĂ©alitĂ©, affectant la crĂ©dibilitĂ© de l’enfant.Â
Enfin, certains estiment que le témoignage de l’enfant par le truchement de la télévision en circuit fermé n’a aucun impact sur sa crédibilité. Même si celui-ci est vu à travers un écran de télévision, on peut tout de même, à leur avis, avoir un bon aperçu de ses réactions.
ConclusionÂ
Nous avons prĂ©sentĂ© dans les lignes qui prĂ©cèdent les principaux rĂ©sultats d’une recherche effectuĂ©e Ă partir d’entretiens en profondeur auprès de juges, de procureurs de la poursuite et d’avocats de la dĂ©fense afin de mieux cerner la pratique du tĂ©lĂ©tĂ©moignage telle qu’elle se vit au Palais de Justice de MontrĂ©al, et aussi la façon dont les intervenants pĂ©naux perçoivent sa pertinence et son adĂ©quation s’agissant en particulier de causes impliquant des enfants victimes d’agressions sexuelles appelĂ©s Ă venir tĂ©moigner devant le tribunal.Â
D’abord, nous avons constatĂ© une pluralitĂ© de motifs justifiant l’usage du tĂ©lĂ©tĂ©moignage. Selon les juges et les avocats rencontrĂ©s, le tĂ©lĂ©tĂ©moignage serait employĂ© pour: 1) obtenir un rĂ©cit complet et franc, 2) Ă©viter Ă la victime de faire face Ă l’accusĂ©, 3) faciliter le tĂ©moignage de l’enfant 4) Ă©viter Ă celui-ci d’être stressĂ© ou traumatisĂ© et, finalement 5) augmenter le nombre de dĂ©nonciations. MĂŞme si des discordances apparaissent quant Ă la prioritĂ© des finalitĂ©s associĂ©es au tĂ©lĂ©tĂ©moignage, nous remarquons une complĂ©mentaritĂ© entre tous les buts Ă©noncĂ©s. Lorsqu’on Ă©vite Ă la victime de faire face Ă l’accusĂ©, on diminue le risque de la stresser, voire de la traumatiser. Ainsi, son tĂ©moignage devant la Cour se trouve facilitĂ© ce qui, en consĂ©quence, permet d’obtenir un rĂ©cit complet et franc de la part de sa part.Â
Les Ă©tapes liĂ©es au processus d’application du tĂ©lĂ©tĂ©moignage semblent ĂŞtre assez uniformes, Ă quelques exceptions près, d’après la plupart des intervenants pĂ©naux rencontrĂ©s. Le procureur de la poursuite doit dĂ©terminer, de prime abord, la nĂ©cessitĂ© du recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage et doit, ce faisant, Ă©valuer la capacitĂ© de l’enfant de tĂ©moigner dans la salle de Cour face Ă l’accusĂ©.Â
Si le procureur de la poursuite, d’après les informations recueillies (entretiens avec l’enfant ou d’autres personnes ressources), a des raisons de croire que l’enfant sera incapable de tĂ©moigner dans la salle de Cour, il demande au Juge de procĂ©der par l’entremise de la tĂ©lĂ©vision en circuit fermĂ©. L’avocat de la dĂ©fense, Ă son tour, peut consentir ou contester le recours Ă cette mesure. Si l’avocat de la dĂ©fense est d’avis que le tĂ©lĂ©tĂ©moignage est nĂ©cessaire, le juge, la plupart du temps, acquiesce Ă la demande, sans autres avis. Lorsque l’avocat de la dĂ©fense conteste la requĂŞte de la poursuite, ce qui semble ĂŞtre plutĂ´t rare, le procureur doit, dès lors, dĂ©montrer au juge la nĂ©cessitĂ© du recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage. Le plus souvent, des tĂ©moins (psychologues, psychiatres, policiers, professeurs, famille, ….) sont dans ce cas appelĂ©s Ă tĂ©moigner quant Ă la capacitĂ© de l’enfant de tĂ©moigner devant la Cour face Ă l’accusĂ© et de la nĂ©cessitĂ© du recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage. Suite Ă cette dĂ©monstration, le juge peut encore dĂ©cider de recourir ou non au tĂ©lĂ©tĂ©moignage. Â
Quant Ă l’impact du tĂ©lĂ©tĂ©moignage sur les enfants victimes, il existe des limites Ă notre recherche. Il aurait en effet Ă©tĂ© souhaitable d'interroger les victimes elles-mĂŞmes Ă ce sujet. MalgrĂ© l'importance du point de vue des victimes, il nous est apparu que des entrevues menĂ©es auprès des mineurs victimes d'agressions sexuelles seraient on ne peut plus problĂ©matiques Ă rĂ©aliser. D'une part, la plupart de ces victimes Ă©tant de jeunes enfants, les techniques d'entrevues devraient ĂŞtre très diffĂ©rentes et demanderaient une expertise toute spĂ©ciale de la part de l’interviewer. D'autre part, des questions d'Ă©thiques se posent ici. En effet, nous parlons d'enfants victimes d'agressions sexuelles auxquels le questionnement sur le tĂ©lĂ©tĂ©moignage et sur l'expĂ©rience Ă la Cour pourrait causer des torts supplĂ©mentaires. Â
Nous pouvons toutefois, d’après nos entrevues, analyser les effets du tĂ©lĂ©tĂ©moignage sur les enfants victimes. D’abord, il paraĂ®t y avoir consensus quant aux effets favorables de l’utilisation de ce procĂ©dĂ© qui, entre autres, rĂ©duit le degrĂ© d’anxiĂ©tĂ© et de stress causĂ© par la prĂ©sence de l’accusĂ©, la disposition de la salle Cour et l’interrogatoire. Â
Cependant, il existe d’autres facteurs associĂ©s Ă la participation de l’enfant aux procĂ©dures judiciaires qui peuvent ĂŞtre source de victimisation secondaire, soit les longs dĂ©lais et les questionnements rĂ©pĂ©titifs. Dans la plupart des systèmes judiciaires, plusieurs causes se retrouvent en attente de procès et les infractions contre des enfants victimes peuvent prendre jusqu'Ă plusieurs mois avant d'ĂŞtre traitĂ©es au tribunal. Ces dĂ©lais insupportables rĂ©pĂ©titifs (Sas, Wolfe et Gowdey, 1996) prolongent les sentiments d'anxiĂ©tĂ© vĂ©cus par l'enfant (Spencer et Flin, 1990). Aussi, l'enfant aux prises avec le système de justice se voit souvent forcĂ© de raconter Ă plusieurs reprises sa version des faits et de dĂ©crire, de manière dĂ©taillĂ©e, des Ă©vĂ©nements qui sont pour lui humiliants et choquants (Goodman et coll., 1992). Le recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage ne contribue en rien Ă rĂ©duire la victimisation secondaire vĂ©cue par l’enfant du fait de ces Ă©lĂ©ments de contexte. Il apparaĂ®t dès lors clairement que le tĂ©lĂ©tĂ©moignage ne reprĂ©sente pas une panacĂ©e, lorsqu’il est question du manque de considĂ©ration de la victime devant le système de justice. Cette pratique marque nĂ©anmoins un pas dans la bonne direction.Â
Faudrait-il alors envisager d’autres avenues? Par exemple, afin de diminuer le nombre d’entretiens effectuĂ©s auprès des enfants, il serait possible d’utiliser l’enregistrement magnĂ©toscopique de la dĂ©claration de l’enfant, peu après la divulgation des faits aux autoritĂ©s policières pour la suite des procĂ©dures. Pourquoi ne pas combiner les deux procĂ©dĂ©s? Ceci amĂ©liorait davantage la situation des enfants victimes appelĂ©s Ă venir tĂ©moigner devant le tribunal En Angleterre, ces deux procĂ©dĂ©s sont effectivement employĂ©s de concert. D’abord, les autoritĂ©s policières procèdent Ă l’enregistrement magnĂ©toscopique de la dĂ©claration de l’enfant Ă©vitant Ă celui-ci d’avoir Ă participer Ă plusieurs entrevues ainsi qu’à l’enquĂŞte prĂ©liminaire. Ensuite, si la cause se rend au tribunal, la Cour peut dĂ©cider de procĂ©der par tĂ©lĂ©tĂ©moignage (Wilson et Davies, 1999). Â
Quant Ă la qualitĂ© de la preuve recueillie par le truchement du tĂ©lĂ©tĂ©moignage, la polĂ©mique reste vive. D’un cĂ´tĂ©, certains estiment que l’enfant qui tĂ©moigne avec plus de confiance dans la salle de tĂ©lĂ©tĂ©moignage augmente par le fait mĂŞme sa crĂ©dibilitĂ©. D’un autre cĂ´tĂ©, d’autres trouvent que l’enfant pourrait ĂŞtre portĂ© Ă mentir dans cette salle Ă©tant donnĂ© l’absence de l’accusĂ©. Ces derniers estiment que la confrontation avec l’accusĂ© s’avère essentielle Ă la recherche de la vĂ©ritĂ©. Pareillement, la salle de Cour est perçue comme un endroit sĂ©rieux, conçu de cette façon afin de procurer « la vĂ©rité ». Ainsi, les facteurs de stress rĂ©duit par l’utilisation du tĂ©lĂ©tĂ©moignage, peuvent ĂŞtre conçus comme des Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă la recherche de la vĂ©ritĂ©. Le recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage apparaĂ®t ainsi comme « une arme Ă double tranchant ».Â
D’ailleurs, malgrĂ© l’entrĂ©e en vigueur au Canada, en 1988, du Projet de Loi C-15, permettant le recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage dans certaines causes en particulier, dont celles impliquant de jeunes enfants victimes d’agressions sexuelles, on a pu constater que le recours Ă ce procĂ©dĂ© demeure relativement rare. Existe-t-il rĂ©ellement une sous-utilisation de cette option? Les avis sur cette question diffèrent. Les procureurs de la poursuite trouvent gĂ©nĂ©ralement que cette procĂ©dure est effectivement encore sous-utilisĂ©e. Les juges et les avocats de la dĂ©fense indiquent, pour leur part, que mĂŞme si ce procĂ©dĂ© est peu utilisĂ©, il est employĂ© de manière efficiente. Les juges ajoutent que les enfants ayant tĂ©moignĂ© devant la Cour pour lesquels le tĂ©lĂ©tĂ©moignage n’a pas Ă©tĂ© demandĂ© ne semblent prĂ©senter aucun traumatisme, du moins flagrant.Â
Rendre automatique le recours au tĂ©lĂ©tĂ©moignage dans certaines causes, en particulier lorsqu’il s’agit de jeunes enfants victimes d’agressions sexuelles, n’a pas Ă©tĂ© abordĂ© par un grand nombre d’intervenants judiciaires rencontrĂ©s. Seule une procureure de la poursuite a fait cette proposition pour les enfants de 14 ans et moins. Pour les autres, il apparaĂ®t capital que le juge continue de dĂ©tenir un pouvoir discrĂ©tionnaire en la matière.Â
Cette première étude québécoise au sujet du télétémoignage a permis de faire le point sur son utilisation, et sur les avantages et les désavantages qui lui sont associés. Elle a aussi été l’occasion de soulever de nouveaux questionnements, nombreux, qui mériteraient maintenant d’être traités dans le cadre de nouvelles recherches.
Références
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* Code criminel, L.R.C. (1999).
* Loi modifiant le Code criminel et la Loi sur la preuve au Canada, S.C. (1987).
* Charte canadienne des droits et libertés.
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[1] Aussi désigné comme étant le procureur de la Couronne ou encore un substitut du Procureur général. Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas du représentant de la victime. Celle-ci ne constitue d’ailleurs qu’un simple témoin dans sa cause, lorsque l’accusé ne plaide pas coupable aux accusations portées contre lui et qu’un procès est, par conséquent, engagé.
[2] Au Québec, comme dans le reste du Canada, les causes se déroulant devant jury sont en effet exceptionnelles. Le plus souvent celles-ci sont entendues par un juge seul.
[3] Le district judiciaire de Montréal constitue, de loin, le plus gros contentieux en matière pénale au Québec. Des considérations éthiques, touchant essentiellement la confidentialité, nous empêchaient d’étendre l’univers de l’étude à d’autres districts judiciaires. Les causes d’agressions sexuelles impliquant des enfants portées à l’attention des tribunaux étant fort rares, il était en effet probable que les protagonistes, comme d’ailleurs les interviewés puissent être reconnus, dans le cas des plus petites juridictions.



