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Samedi
04 Septembre 2010
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La justice restauratrice et les victimes

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JIDV 4 (Tome 1, numéro 4 - Juillet 2003)    

 

Auteur

Université catholique de Louvain

 

Résumé 

Dans cet article, j’essaie de comprendre ces craintes, et je dĂ©veloppe des arguments pour montrer l’intĂ©rĂȘt que les victimes ont dans le dĂ©veloppement d’une justice restauratrice Ă  part entiĂšre, mais bien Ă©quilibrĂ©e. Une premiĂšre partie de l’article, reprend briĂšvement les Ă©lĂ©ments essentiels de la justice restauratrice, telle que je la vois*. Puis, j’essaie de comprendre les prĂ©occupations des victimalistes au sujet de la justice restauratrice. La troisiĂšme partie sera consacrĂ©e aux donnĂ©es empiriques disponibles sur les victimes ayant participĂ© Ă  des actions de justice restauratrice. Finalement, ces points de vue seront illustrĂ©s par des donnĂ©es recueillies dans une expĂ©rience avec la Family Group Conference en Belgique, pour conclure que les victimes ont beaucoup Ă  gagner dans la perspective restauratrice.

* Il n’y a en effet pas qu’une seule version de ce qu’il faut comprendre sous la notion de justice restauratrice. MalgrĂ© une base commune, partiellement intuitive, il y a des diffĂ©rences considĂ©rables dans les accents (voir Walgrave 2002 et 2003).

Mots-clés

justice rĂ©paratrice, victimes d’actes criminels

           
D

e plus en plus, la justice restauratrice se manifeste comme une optique Ă  part entiĂšre de faire justice aprĂšs l’occurrence d’un dĂ©lit. Le terrain d’expĂ©rimentation et de recherches criminologiques gagne en importance. Des techniques comme la mĂ©diation ou le conferencing trouvent leur place dans les lĂ©gislations, et nourrissent les dĂ©bats sur des rĂ©formes plus fondamentales. Une des sources principales des dĂ©veloppements restaurateurs est l’attention renouvelĂ©e pour les souffrances et dommages causĂ©s par le dĂ©lit aux victimes (Faget 1997,Van Ness et Heetderks Strong 2002). Cela se comprend aisĂ©ment. On pourrait donc s’attendre Ă  ce que les victimes et les mouvements de victimes seraient trĂšs favorables aux dĂ©veloppements restaurateurs. Et pourtant, ce n’est pas le cas sans Ă©quivoque. On constate des hĂ©sitations, voire mĂȘme des refus de la part de certains dĂ©fendeurs de victimes.

Dans cet article, j’essaie de comprendre ces craintes, et je dĂ©veloppe des arguments pour montrer l’intĂ©rĂȘt que les victimes ont dans le dĂ©veloppement d’une justice restauratrice Ă  part entiĂšre, mais bien Ă©quilibrĂ©e. Une premiĂšre partie de l’article, reprend briĂšvement les Ă©lĂ©ments essentiels de la justice restauratrice, telle que je la vois[1]. Puis, j’essaie de comprendre les prĂ©occupations des victimalistes au sujet de la justice restauratrice. La troisiĂšme partie sera consacrĂ©e aux donnĂ©es empiriques disponibles sur les victimes ayant participĂ© Ă  des actions de justice restauratrice. Finalement, ces points de vue seront illustrĂ©s par des donnĂ©es recueillies dans une expĂ©rience avec la Family Group Conference en Belgique, pour conclure que les victimes ont beaucoup Ă  gagner dans la perspective restauratrice.

 

Bref rappel des essentiels de la justice restauratrice

Ici n’est pas le lieu d’élaborer in extenso les principes de la justice restauratrice et les dĂ©bats qui les entourent. J’ai fait cela ailleurs (entre autres dans Walgrave 2002a). Je me limiterai Ă  rappeler quelques Ă©lĂ©ments de base. Dans sa forme moderne, l’idĂ©e d’une justice restauratrice s’est dĂ©veloppĂ©e depuis une bonne vingtaine d’annĂ©es. S’il n’y a pas de dĂ©finition gĂ©nĂ©ralement acceptĂ©e (McCold, 1998), je comprends pour ma part la justice restauratrice comme ‘une optique sur la maniĂšre de faire justice, orientĂ©e prioritairement vers la rĂ©paration des souffrances et dommages causĂ©s par un dĂ©lit’ (Walgrave 2002a : 278). Cette dĂ©finition entraĂźne trois questions. (1) C’est quoi les souffrances et dommages, (2) comment peut-on rĂ©parer  et (3) comment faire justice ?

 

Les dommages  

En principe, tout type de prĂ©judice est envisagĂ©, pour autant qu’il soit le produit du dĂ©lit : les dommages matĂ©riels et physiques, les souffrances psychologiques, les troubles relationnelles, ainsi que les consĂ©quences au niveau collectif, comme les sentiments d’insĂ©curitĂ©, la perte de confiance aux autoritĂ©s, et mĂȘme les dommages causĂ©s au dĂ©linquant lui-mĂȘme par le dĂ©lit (comme p.e. le rejet social provoquĂ© par le dĂ©lit).

L’accent mis sur la rĂ©paration des prĂ©judices provoquĂ© par le dĂ©lit est la clef pour comprendre la justice restauratrice, et pour la distinguer des modĂšles traditionnels de justice. Contrairement Ă  ceux lĂ , la justice restauratrice se caractĂ©rise par la focalisation sur les dommages et leur rĂ©paration possible, et non pas par le type d’action Ă  laquelle il faut soumettre le dĂ©linquant. Ainsi, la justice restauratrice se prĂ©sente comme un autre paradigme (Zehr, 1990). Le problĂšme posĂ© par un dĂ©lit se considĂšre prioritairement sous l’angle des dĂ©triments causĂ©s et non pas sous l’angle de la transgression d’une norme socio-juridique (comme dans le droit pĂ©nal), ni celui des besoins du dĂ©linquant (comme dans la justice des mineurs).

La justice restauratrice peut fonctionner dĂ©jĂ  partiellement en l’absence du dĂ©linquant. Si les dommages sont connus, on peut opĂ©rer Ă  leur rĂ©paration. Des organismes doivent fournir de l’assistance et de la compensation aux victimes, mĂȘme si le dĂ©linquant n’est pas arrĂȘtĂ©. L’idĂ©e sous jacente est qu’en cas d’un dĂ©lit, la sociĂ©tĂ© n’a pas pu concrĂ©tiser les garanties de sĂ©curitĂ© auxquelles tout citoyen a droit, et que donc, la communautĂ© doit au moins partiellement en assumer la responsabilitĂ©. Dans cette optique, les initiatives d’aide aux victimes ne devraient pas se trouver en marge du systĂšme judiciaire, mais en premiĂšre ligne.

L’effort des autoritĂ©s pour essayer d’arrĂȘter le dĂ©linquant et de l’impliquer dans la rĂ©gulation du dĂ©lit reste crucial, mais son importance se mesure par ses effets sur la qualitĂ© de la restauration en vue. Cet effort est important parce qu’il dĂ©montre la dĂ©termination des autoritĂ©s de garantir les libertĂ©s et la sĂ©curitĂ© et de ne pas laisser l’infraction sans rĂ©action. Ainsi, la dĂ©marche contribue Ă  la restauration des sentiments publics de sĂ©curitĂ©. En plus, l’implication du dĂ©linquant lui-mĂȘme dans l’action rĂ©paratrice augmentera le calibre restaurateur.

 

La réparation

La rĂ©paration se fait par l’action restauratrice elle-mĂȘme et par le processus qui la prĂ©cĂšde.

Les actions Ă  caractĂšre restaurateur sont multiples, comme la restitution, la compensation, la rĂ©paration, la rĂ©conciliation, les excuses, etc
  Elles peuvent ĂȘtre directes ou indirectes, concrĂštes ou symboliques. La rĂ©paration/compensation des victimes et le travail d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral se prĂ©sentent comme des archĂ©types avec de multiples variantes. TrĂšs importante pour l’effet restaurateur est la motivation du dĂ©linquant. L’on comprend aisĂ©ment que la valeur restauratrice d’une compensation est plus Ă©levĂ©e si le dĂ©linquant accepte plus ou moins librement de le faire, parce qu’il comprend sa responsabilitĂ© pour les maux causĂ©s par sa conduite, que s’il ne s’y rĂ©signe que pour Ă©viter des ennuis continuĂ©s.

C’est la raison principale pour laquelle le processus est crucial. On connaĂźt la mĂ©diation, directe ou indirecte, individuelle ou soutenue par les intimes. Les modĂšles de conferencing se rĂ©pandent trĂšs vite pour l’instant. Nous y reviendrons. Tous ces processus essaient de crĂ©er une espace d’échanges libres et informelles entre les victimisĂ©s et les dĂ©linquants. La dĂ©libĂ©ration Ă©motionnellement intensive favorise l’authenticitĂ© de la dĂ©finition des dommages et souffrances vĂ©cues, et entraĂźne l’engagement personnel dans les actions rĂ©paratrices. La prise de conscience du dĂ©linquant sera plus authentique, ainsi que sa comprĂ©hension qu’il doit faire quelque chose pour rĂ©parer ce qu’il a causĂ©.

Cependant, un tel processus ne rĂ©ussit pas toujours. Souvent, il n’est pas possible de mettre les victimes et leurs dĂ©linquants en contact pour nĂ©gocier. A ce point, la question se pose de savoir s’il faut accepter ou pas des procĂ©dures plus ou moins coercitives (et judiciaires) sous l’angle restaurateur.

 

Faire justice

La notion de ‘justice’ peut avoir deux significations.

D’une part, elle rĂ©fĂšre Ă  la notion morale, le fait d’ĂȘtre juste, Ă©quitable, honnĂȘte, ...  La justice restauratrice cherche Ă  corriger l’injustice commise, par la rĂ©paration effectuĂ©e par le dĂ©linquant. La justice restauratrice vise Ă  un rĂ©sultat qui donne aux victimes, aux dĂ©linquants et Ă  la communautĂ© la ‘satisfaction’ que ‘justice est faite’ (voir p.e. Van Ness et Schiff, 2001).

D’autre part, la notion de justice rĂ©fĂšre aussi Ă  la lĂ©galitĂ©. Les processus et les rĂ©sultats restaurateurs doivent donc respecter les garanties lĂ©gales auxquelles tous les citoyens ont droit.  MĂȘme dans les mĂ©diations volontaires, les victimes et les dĂ©linquants ont des droits qui doivent ĂȘtre respectĂ©s. Si une procĂ©dure coercitive est entamĂ©e, toutes les garanties lĂ©gales, comme la lĂ©galitĂ©, la procĂ©dure correcte et la proportionnalitĂ© de la sanction maximale, sont Ă  observer. Pour assurer cela, l’état a, par son systĂšme de justice, un rĂŽle essentiel Ă  jouer.

En principe, ces deux versions de justice devraient coĂŻncider. Trop souvent dans les rĂ©ponses traditionnelles Ă  la dĂ©linquance, une punition lĂ©galement correcte et juste s’avĂšre comme une solution mauvaise et moralement injuste du problĂšme social posĂ© par le dĂ©lit. C’est un dĂ©fi pour la justice restauratrice de trouver la combinaison adĂ©quate de la prioritĂ© pour l’absence de formalitĂ© en vue d’atteindre la justice vĂ©cue, d’une part, avec la nĂ©cessitĂ© d’une formalitĂ© au moins minimale, pour contrĂŽler la justice lĂ©gale, d’autre part (Walgrave 2002b).

 

Les préoccupations des victimes

De ce qui vient d’ĂȘtre Ă©crit, on pourrait supposer que les mouvements qui se manifestent pour dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts des victimes seraient tout Ă  fait d’accord, ou mĂȘme les premiers dĂ©fendeurs de cette tendance restauratrice. Ce n’est pas Ă©vident du tout. S’il est vrai que certains victimalistes sont parmi les initiateurs de la justice restauratrice (Aertsen et Peters 1998), d’autres se montrent trĂšs sceptiques ou mĂȘme opposĂ©s. Je reprends les craintes et critiques les plus importantes.

 

Les droits des victimes 

Une orientation dans les mouvements de victimes est celle des victim rights movements, qui s’est developpĂ©e surtout aux Etats Unis. Ces mouvements voient les intĂ©rĂȘts des victimes comme Ă©tant directement opposĂ©s Ă  ceux du dĂ©linquant. Plus le dĂ©linquant est puni, plus les droits des victimes seront servis. Moins de punition envers le dĂ©linquant se fera au dĂ©triment des intĂ©rĂȘts des victimes. Ils cherchent Ă  faire coalition avec le systĂšme pĂ©nal actuel qu’ils interprĂštent comme ce que Strang appelle une Zero-sum justice (Strang 2002 : 199). 

Non seulement, une telle conception se montre trĂšs vulnĂ©rable Ă  des abus politiques d’extrĂȘme droite, elle est aussi naĂŻve. Elle ne tient pas compte des Ă©vidences quotidiennes et observĂ©es systĂ©matiquement, que la justice pĂ©nale actuelle rĂ©pond trĂšs peu aux besoins vĂ©cus des victimes (Strang 2002). Une punition plus sĂ©vĂšre peut dans certains cas satisfaire les Ă©motions immĂ©diates d’indignation et de rage des victimes, mais elle ne contribue pas Ă  leur paix psychologique Ă  plus long terme. La procĂ©dure civile ne peut offrir qu’une compensation matĂ©rielle, alors que les besoins les plus aigus se trouvent au niveau socio-psychologique. En plus, les victimes sont souvent les perdants dans leur coopĂ©ration avec le systĂšme pĂ©nal (Dignan et Cavadino, 1998). Quoique le systĂšme ait fait des efforts considĂ©rables d’amĂ©lioration ces derniers temps, l’on doit constater qu’encore beaucoup de victimes sont entendues comme tĂ©moins, mais laissĂ©es seules aprĂšs avec leurs dĂ©sarrois et souffrances. Trop de victimes se sentent victimisĂ©es une deuxiĂšme fois par le manque de respect et d’intĂ©rĂȘt rĂ©el de la part des acteurs du systĂšme judiciaire. Finalement, la procĂ©dure pĂ©nale en vue de dĂ©finir la peine correcte, et la peine elle-mĂȘme, entravent les possibilitĂ©s des victimes de faire valoir leurs pertes et souffrances. 

La justice restauratrice ne voit les intĂ©rĂȘts de la victime et du dĂ©linquant pas comme Ă©tant complĂštement opposĂ©s. L'on y croit que les deux partis ont beaucoup Ă  gagner dans une justice orientĂ©e plutĂŽt vers la rĂ©solution du problĂšme social que vers la punition de l’acte illĂ©gal.

 

L’assistance aux victimes 

Actuellement, la plupart des victimalistes s’oriente vers un objectif plus large, c’est Ă  dire l’amĂ©lioration de la situation sociale, relationnelle et psychologique entiĂšre de ceux qui ont Ă©tĂ© victimisĂ©s. La voie judiciaire reste importante, mais elle n’est plus qu’un des moyens. On constate dans ces milieux non pas un rejet de principe de la mĂ©diation, par exemple, mais des prĂ©occupations au sujet du processus mĂȘme et de l’usage que l’on en fait. 

La médiation, dit-on, enlÚve les armes et la protection juridiques à la victime. La procédure juridique définit clairement les positions du délinquant et de la victime, ce qui donne un avantage à la victime, et la procédure formelle évite la confrontation directe et personnelle. La médiation, par contre, insiste sur son impartialité, remettant en cause donc aussi cette position initialement avantageuse, et la rencontre est directe et confrontante.

Une approche protectrice de la victime fait craindre que la rencontre avec le dĂ©linquant puisse ĂȘtre trop traumatisante pour la victime (LaPrairie 1995). Le dĂ©lit a Ă©tĂ© traumatisant en soi, et la rencontre pourrait ajouter ou faire rebondir des sentiments de panique, de rage, d’impuissance et ou/de dĂ©personnalisation auxquelles il ne faut plus exposer la victime.

La rencontre pourrait rĂ©pĂ©ter l’inĂ©galitĂ© de pouvoir existant entre la victime et le dĂ©linquant (LaPrairie 1995). Surtout en cas de violence intra familiale, on craint que la femme maltraitĂ©e ne puisse pas s’exprimer librement (Stubbs 2002). Une pression sociale ou mĂȘme des menaces physiques peuvent entraver la dĂ©libĂ©ration authentique. 

Il est vrai que ces critiques sont Ă  prendre au sĂ©rieux. La question est cependant si elles s’adressent aux caractĂ©ristiques intrinsĂšques de la mĂ©diation, ou s’il s’agit de dĂ©fis d’ordre mĂ©thodologique. Je pense le dernier. Il s’agit de la façon dont on invite et prĂ©pare les victimes (et les dĂ©linquants), de la façon dont on gĂšre la rencontre concrĂšte et dont on assure que ce soit une session respectueuse et sĂ©curisante, et surtout, il s’agit de respecter en tout cas le dĂ©sir Ă©ventuel des victimes de ne pas participer.

 

L’abus des victimes dans un autre agenda

Des prĂ©occupations sont exprimĂ©es que les victimes pourraient ĂȘtre engagĂ©es dans des initiatives entamĂ©es pour servir d’autres objectifs (George 1999). Il faut d’ailleurs constater que certains adhĂ©rents de l’optique restauratrice semblent concernĂ©s surtout par les potentialitĂ©s pĂ©dagogiques envers le dĂ©linquant ou par les effets prĂ©ventifs, bien plus que par les bĂ©nĂ©fices possibles pour les victimes. C’est un danger, surtout dans le contexte de la justice des mineurs. Les victimes risquent de se voir insĂ©rĂ©es dans une perspective protectrice et d’aide aux jeunes. On peut, par exemple, exercer une pression sociale sur les victimes pour les amener Ă  participer dans une mĂ©diation ; la mĂ©diation elle-mĂȘme peut se servir de la victime comme ‘moyen didactique’ en vue d’influencer le dĂ©linquant ; la victime peut ĂȘtre pressĂ©e pour accepter un accord qui rĂ©pare moins leurs dommages et souffrances que si elles Ă©taient allĂ©es au tribunal. Dans tous ces cas, la victimisation n’est pas vraiment prise en considĂ©ration prioritaire, en vue d’une rĂ©paration Ă©ventuelle. Bien au contraire, une victimisation secondaire est risquĂ©e.

Ces craintes sont basĂ©es sur des risques rĂ©els, mais soyons clairs : si la victime est ‘abusĂ©e’ comme je viens de le dĂ©crire, le principe de base de la justice restauratrice n’est pas respectĂ©. C’est une façon (douteuse) de faire justice en vue de la rééducation du dĂ©linquant, mais non pas une modalitĂ© de justice restauratrice. La mĂ©diation est une technique qui peut s’insĂ©rer dans des perspectives diffĂ©rentes. Si elle est situĂ©e dans la perspective restauratrice, l’objectif principal doit ĂȘtre de restaurer le plus possible, et la victimisation secondaire de la victime est inacceptable. Les moyens pour Ă©viter ces dĂ©boires sont une attention mĂ©thodologique permanente, et, surtout, la rĂ©flexion thĂ©orique sur les orientations de fond de l’approche. On ne peut pas considĂ©rer la mĂ©diation ou la conferencing comme des modĂšles isolĂ©s Ă  part entiĂšre, mais il faut les localiser explicitement dans une perspective restauratrice plus fondamentale.

Voyons maintenant si les craintes et hésitations se justifient par les faits disponibles.

 

Les données empiriques disponibles

Depuis son Ă©mergence, la mĂ©diation et la conferencing ont Ă©tĂ© sujets d’une sĂ©rie impressionnante de recherches Ă©valuatives. Ces recherches ont portĂ© sur la qualitĂ© communicative et autre des processus entamĂ©s, les effets sur les dĂ©linquants, et sur les vĂ©cus des victimes. Si, comme dans toute recherche Ă©valuative, les problĂšmes mĂ©thodologiques de ces recherches ne sont pas toujours bien rĂ©solus, la ligne directrice qui en sort est nĂ©anmoins trĂšs claire.

 

Les victimes expriment une grande satisfaction

Sur base d’une sĂ©rie de revues de littĂ©rature (Braithwaite 2002, Kurki 2003, Immarigeon 1999, Umbreit 1999, Strang 2002), une des conclusions les plus fermes est la satisfaction des victimes qui ont participĂ© dans des actions en vue de restauration.

- Une grande majoritĂ© des victimes est disposĂ©e Ă  participer. Les chiffres varient entre 60 et 92% des victimes qui ont Ă©tĂ© invitĂ©es Ă  collaborer dans une forme de mĂ©diation ou conferencing. La variation ne dĂ©pend que pour une partie de la gravitĂ© et du type du dĂ©lit, mais surtout de la façon dont la victime a Ă©tĂ© invitĂ©e Ă  participer et du degrĂ© de familiaritĂ© avec ce type de rĂ©action dans la population. Il semble en effet que les victimes sont beaucoup moins rĂ©pressives que les avocats de la punition voudraient nous faire croire. Ce que les victimes veulent, c’est le respect, de l’information et la rĂ©paration, pas nĂ©cessairement la punition (Strang 2002). Cela se voit d’ailleurs confirmĂ© par des recherches sur les attitudes du public. Parmi d’autres, la recherche de Sessar est trĂšs significative (Sessar 1999) Ă  cet Ă©gard. Il prĂ©sentait une sĂ©rie de 38 dĂ©lits Ă  un Ă©chantillon de la population de Hambourg (Allemagne), et les laissait le choix entre diffĂ©rentes rĂ©actions possibles.  Pour chaque dĂ©lit, les optiques rĂ©paratrices obtenaient une grande majoritĂ©. Pour les dĂ©lits graves, comme le cambriolage ou le viol, les rĂ©pondants prĂ©fĂ©raient encore des actions rĂ©paratrices, mais sous contrĂŽle judiciaire direct. La punition pure n’était choisie que dans 21% ou moins des cas prĂ©sentĂ©s. TrĂšs frappant Ă©tait que seule une sous population de rĂ©pondants, composĂ©e de professionnels (policiers, avocats, juges et magistrats de parquet) maintenait la prĂ©fĂ©rence pour la punition.

- Important pour les victimes aussi est de savoir que la grande majorité des programmes qui offrent la médiation ou une conférence aboutit à un accord dans 80% et plus des cas. Une minorité des programmes en atteignent moins. Cela semble dépendre de la sélection des cas et de certaines caractéristiques spécifiques (comme le rÎle des avocats). On signale une exécution correcte ou satisfaisante de 90% et plus des accords convenus.

- Les comparaisons avec les victimes impliquĂ©es une procĂ©dure judiciaire traditionnelle, montrent que les victimes ayant participĂ© dans une mĂ©diation ou dans une confĂ©rence Ă©prouvent une satisfaction significativement plus Ă©levĂ©e. Ceci est vrai mĂȘme dans les cas oĂč un accord n’a pas Ă©tĂ© atteint. Cette satisfaction se divise en deux Ă©lĂ©ments, le processus dans lequel elles ont Ă©tĂ© impliquĂ©es (la ‘procedural justice’, Tyler 1988) et le rĂ©sultat qui en est sorti, l’accord. A chaque fois, on constate que les victimes apprĂ©cient plus d’ĂȘtre traitĂ©es avec respect et de façon juste, que leurs droits aient Ă©tĂ© reconnus et respectĂ©s, et qu’elles ont eu l’occasion d’exprimer ce qu’elles voulaient. En ce qui concerne les rĂ©sultats, la recherche comparative de Strang (2002) surprit par la constatation que les tribunaux attribuent en gĂ©nĂ©ral une indemnisation plus basse que ce qui est compris dans les accords des confĂ©rences restauratrices. Les victimes qui ont participĂ© dans ces confĂ©rences signalent moins de problĂšmes psychologiques aprĂšs (peur continuĂ©e, cauchemars, perte de confiance, troubles psychosomatiques, etc
). En gĂ©nĂ©ral elles sont bien plus satisfaites avec le rĂ©sultat de leur confĂ©rence, que ceux qui sont passĂ© par le judiciaire.

Il faut nĂ©anmoins aussi constater qu’une minoritĂ© de victimes (moins de 5%) sort trĂšs mĂ©contente ou mĂȘme sĂ©rieusement dĂ©concertĂ©e aprĂšs une mĂ©diation ou une confĂ©rence restauratrice. Strang a analysĂ© les cas dans son Ă©chantillon. Sa conclusion Ă©tait que certaines confĂ©rences restauratrices sont menĂ©es avec une qualitĂ© mĂ©thodologique trĂšs pauvre. D’autre part, on ne doit pas oublier non plus que certaines victimes seraient peut ĂȘtre mĂ©contentes aprĂšs n’importe quelle procĂ©dure ou processus.

 

Comment expliquer ce bilan positif ?

Plusieurs idĂ©es ont Ă©tĂ© avancĂ©es pour faire croire qu’une rencontre dans un climat respectueux et sĂ©curisĂ© avec le dĂ©linquant pourrait offrir une possibilitĂ© trĂšs positive pour la victime. Il est difficile de les vĂ©rifier systĂ©matiquement, mais elles sont quand mĂȘme illustrĂ©es par les recherches et les expĂ©riences quotidiennes.

            Primo, il est indĂ©niable que la victimisation est prise au sĂ©rieux dans ces rencontres. Contrairement Ă  la procĂ©dure judiciaire, la victime est maintenant invitĂ©e Ă  participer dans une session oĂč la victimisation sera au centre de la dĂ©libĂ©ration. Non seulement est-elle mieux informĂ©e, elle participe aussi aux dĂ©cisions sur les consĂ©quences qui seront donnĂ©es Ă  la victimisation.

            Secundo, de toutes les entrevues, il rĂ©sulte clairement que les victimes apprĂ©cient surtout les opportunitĂ©s communicatives, beaucoup plus que les compensations matĂ©rielles (qui ne sont pas sans importance, bien sĂ»re). Or, ce n’est que cette derniĂšre compensation que les tribunaux peuvent offrir. Le fait de pouvoir exprimer ses sentiments Ă  celui qui les a causĂ©s, et d’ĂȘtre Ă©coutĂ© par d’autres dans une atmosphĂšre de respect et de soutient apparaĂźt comme crucial.

Tertio, la rencontre permet trĂšs souvent de dĂ©dramatiser le dĂ©lit dont on a Ă©tĂ© victime. La victime a l’occasion d’observer que le dĂ©linquant n’est pas le monstre que l’on s’était imaginĂ©, mais, par exemple, un (jeune) homme trĂšs embarrassĂ© dans la confrontation. Contrairement Ă  une des craintes mentionnĂ©es ci-dessus, la rencontre n’est pas traumatisante pour les victimes, mais plutĂŽt rassurante (‘far more reassuring than fear-inducing’, Strang 2002 : 204).

Finalement, la mĂ©diation et surtout la confĂ©rence restauratrice donnent lieu Ă  un ‘train d’émotions morales’ qui contiennent des potentialitĂ©s Ă©normes. C’est Braithwaite (1989) qui a lancĂ© le concept de reintegrative shaming : la honte de ce qu’on a fait, dans un environnement qui en mĂȘme temps tend la main pour la rĂ©intĂ©gration (contrairement Ă  la ‘disintegrative shaming’, c.Ă  d. la stigmatisation). Pendant longtemps, ce reintegrative shaming a Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme l’émotion cruciale dans les confĂ©rences restauratrices. On se rend compte de plus en plus que la dynamique Ă©motionnelle est bien plus riche que cela. Probablement, une confĂ©rence restauratrice rassemble les conditions pour une dynamique de plusieurs types d’émotions et de sentiments, la honte, l’empathie, la compassion, les sentiments de culpabilitĂ©, l’expĂ©rience de soutient et de respect, le dĂ©sir d’ĂȘtre acceptĂ© par les siens, qui tous se facilitent et se dĂ©clenchent, et qui peuvent aboutir Ă  des excuses sincĂšres, le dĂ©sir de rĂ©parer et le pardon (Harris, Walgrave et Braithwaite, 2003).

 

Une illustration: les conférences restauratrices

En guise d’illustration, j’élabore quelques donnĂ©es provisoires recueillies dans une expĂ©rience belge avec la Family Group Conference.

 

La Family group conference en Nouvelle Zélande

En 1989, la Nouvelle ZĂ©lande introduisait dans son Children’s, Young Persons’ and their Families’ Act la Family Group Conference. Une telle confĂ©rence consiste essentiellement en une rencontre entre la victime et ses intimes, le dĂ©linquant et ses personnes de confiance (ses parents et d’autres), et la police, animĂ© par un modĂ©rateur professionnel (le youth justice coordinator). La prĂ©sence des avocats est possible. En rĂ©alitĂ© c’est surtout l’avocat du jeune qui est prĂ©sent. L’objectif de cette rĂ©union est de se rendre compte de façon plus authentique ce qui s’est passĂ©, quels sont les problĂšmes qui en rĂ©sultent et comment on pourrait les rĂ©soudre. Selon la loi, un tribunal ne peut imposer aucune mesure ou sanction sans un essai prĂ©cĂ©dent d’une family group conference (FGC). Ainsi donc, aussi la dĂ©linquance juvĂ©nile trĂšs grave, aussi les multi rĂ©cidivistes passent par une telle rĂ©union[2]. La seule limite est que le jeune doit accepter de coopĂ©rer. S’il le refuse, parce qu’il dĂ©nie les faits ou pour d’autres raisons, la FGC ne peut pas avoir lieu, et ce sera le juge qui dĂ©cidera.

            Une FGC est prĂ©parĂ©e par des visites du Youth justice coordinator chez la victime et chez le dĂ©linquant. La FGC mĂȘme commence par une introduction par le coordinateur, suivie par la lecture par la police des faits constatĂ©s. Ensuite, le jeune est demandĂ© s’il est d’accord avec la version prĂ©sentĂ©e. Puis on donne d’abord la parole Ă  la victime pour faire son histoire vĂ©cu du dĂ©lit. AprĂšs cela, se dĂ©veloppe une conversation sur le pourquoi et comment de ce qui s’est passĂ© et sur les consĂ©quences. Le modĂ©rateur surveille Ă  ce que tous les prĂ©sents ont l’occasion de s’exprimer librement et complĂštement. TrĂšs souvent, les parents du jeune expriment leur sympathie pour la souffrance de la victime, rejettent l’acte de leur fils ou fille, mais ne se dĂ©solidarisent pas complĂštement d’eux. Parfois, des tiers (une tante, un grand-pĂšre, une amie de la famille) fonctionnent comme des mĂ©diateurs informels entre les tensions de famille qui peuvent se manifester. La victime demande des questions additionnelles. Le jeune exprime son regret. Quelques idĂ©es rĂ©paratrices sont lancĂ©es, etc
 Quand il a l’impression que l’essentiel est dit, le coordinateur interrompt la session pour un ‘temps privé’. Le jeune, ses parents et ses autres personnes de confiance se retirent pour Ă©laborer la proposition d’un plan de rĂ©paration. Lorsqu’ils sont prĂȘts, la rĂ©union plĂ©niĂšre recommence avec la prĂ©sentation du plan, par le jeune lui-mĂȘme. La victime a la premiĂšre parole de commentaire. La discussion reprend sur les modalitĂ©s du plan, quand quoi sera fait, contrĂŽlĂ© par qui, etc
 Le rĂ©sultat est mis sur un formulaire, et signĂ© par tous les participants. Il faut noter que beaucoup de ces FGC sont tenues et que les accords sont exĂ©cutĂ©s sans aucune intervention d’un juge.

            Dans une sĂ©rie de recherches, Maxwell et Morris (rĂ©sumĂ© dans Maxwell et Morris 2003) ont pu montrer que l’introduction des FGC est devenue un grand succĂšs. Presque tous les jeunes acceptent de participer. Le degrĂ© de participation des victimes varie selon les districts judiciaires entre 50 et 80%, ce qui fait supposer que la façon de faire l’invitation est importante. Des accords interviennent dans plus de 90% des sessions, l’exĂ©cution se fait dans plus de 80%. Les degrĂ©s de satisfaction des victimes et des dĂ©linquants sont trĂšs Ă©levĂ©s. Puisque tous les jeunes passent par la FGC, il n’y a pas de groupe de contrĂŽle. On a nĂ©anmoins constatĂ© qu’en 1997, le nombre d’enfermements en institutions fermĂ©es s’est rĂ©duit Ă  un tiers, du taux de 1988.

Le succĂšs de cette procĂ©dure a provoquĂ© des expĂ©riences avec des versions adaptĂ©es de la FGC en Australie, Etats Unis, Canada, l’Angleterre, et rĂ©cemment aussi en Hollande et en Belgique. Les versions portent aussi d’autres noms. On les indique de plus en plus sous le nom commun de Restorative conferences (confĂ©rences restauratrices). Une variation cruciale est le rĂŽle de la police, diffĂ©rent, plus rĂ©duit ou mĂȘme absent dans certaines pratiques. En plus, toutes ces versions, sauf celle de la Belgique, se situent dans une logique diversionniste, pour Ă©viter donc une poursuite devant le tribunal, et se limitent tous a des dĂ©lits moins sĂ©rieux.

 

Une expérience de FGC à Louvain (Belgique)

Depuis l’an 2001, nous menons une expĂ©rience dans 5 arrondissements judiciaires en Flandre, subventionnĂ©e par le Gouvernement flamand. L’expĂ©rience a choisi de suivre le modĂšle de la Nouvelle-ZĂ©lande. Elle positionne donc la police comme le reprĂ©sentant de l’aspect public du dĂ©lit, donne un temps privĂ© au jeune et sa famille, accepte la prĂ©sence des avocats, et, surtout, se trouve en plein dans la procĂ©dure juridique, et non pas en marge. La raison de ce choix est que nous voulions atteindre des cas de dĂ©linquance sĂ©rieuse.

Les renvois sont faits par le juge, au niveau donc oĂč le parquet a dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ© de poursuivre devant le tribunal. Les cas moins sĂ©rieux peuvent ĂȘtre envoyĂ©s Ă  une mĂ©diation au niveau du parquet (en 2002, 1.587 mĂ©diations avec des jeunes dĂ©linquants ont eu lieu en Flandre, Ondersteuningsstructuur Bijzondere Jeugdzorg 2003). C’est donc le juge de la jeunesse qui, par une ordonnance, ordonne d’examiner les possibilitĂ©s d’une FGC, et qui signale le cas au service qui l’organisera. En principe, aucune sĂ©lection est faite, sauf celle que le jeune ne peut pas nier les faits donc il est accusĂ©. Dans la pratique, les juges font une sĂ©lection intuitive, qu’il faudra examiner. AprĂšs le renvoi, le modĂ©rateur en prend la charge selon la sĂ©quence dĂ©crite ci-dessus. Si les visites prĂ©paratoires font conclure qu’une FGC n’est pas possible, ceci est signalĂ© au juge, qui dĂ©cidera comme s’il n’y avait pas eu cette tentative. Dans tous les autres cas, le processus continue. Contrairement Ă  la procĂ©dure en Nouvelle ZĂ©lande, la fin de la rĂ©union n’est pas ‘un accord’, mais une ‘dĂ©claration d’intention’, signĂ©e par les participants. En effet, les obligations procĂ©durales dans un pays lĂ©galiste comme la Belgique, exigent que les intentions soient d’abord confirmĂ©e par un jugement avant de pouvoir s’effectuer.

L’expĂ©rience est suivie scientifiquement, sur base d’études des dossiers des jeunes renvoyĂ©s, l’observation de toutes les sessions FGC, des entrevues avec tous les dĂ©linquants, leurs parents, et toutes les victimes, et une sĂ©lection des ‘tiers’ qui ont participĂ©, des entrevues rĂ©guliĂšres avec les modĂ©rateurs, les avocats, les policiers, les juges.

 

Quelques résultats provisoires en général

La recherche sur l’expĂ©rience est toujours en cours, ce qui fait que je ne peux que donner quelques rĂ©sultats trĂšs provisoires. Les nombres sont rĂ©duits et les Ă©laborations statistiques trĂšs Ă©lĂ©mentaires. Les donnĂ©es sont nĂ©anmoins dĂ©jĂ  trĂšs illustratives pour la potentialitĂ© de l’approche restauratrice en faveur des victimes.

Il apparaĂźt clairement que le systĂšme fonctionne. Au 15 mai 2003, 77 cas ont Ă©tĂ© rĂ©fĂ©rĂ©s par 9 juges diffĂ©rents dans 4 arrondissements judiciaires, 45 confĂ©rences ont eu lieu, 11 sont en prĂ©paration et 18 n’ont pas Ă©tĂ© retenus pour des raisons diverses (les cas n’étaient pas assez sĂ©rieux, le jeune refusait, de nouveaux dĂ©lits rendaient la FGC impossible, ou le modĂ©rateur jugeait que l’entreprise serait trop risquĂ©e). Les faits traitĂ©s sont au niveau de gravitĂ© voulu : violence physique sĂ©rieuse, cambriolage, vol Ă  main armĂ©e, car jacking, vandalisme avec mise Ă  feu,
 Beaucoup de jeunes rĂ©fĂ©rĂ©s Ă©taient dĂ©jĂ  connus par le juge avant le dĂ©lit qui provoquait la FGC.

Toutes les FGC ont aboutit Ă  des dĂ©clarations d’intentions signĂ©es par les participants. Toutes les dĂ©clarations ont Ă©tĂ© confirmĂ©es par le jugement judiciaire, quoique certains juges aient fait savoir que ce n’était pas Ă©vident, mais qu’ils ont voulu ‘jouer le jeu’ pendant la pĂ©riode expĂ©rimentale. À l’exception de 2, tous les accords ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s correctement jusqu’ici, mais il a parfois fallu insister chez le jeune.

Les entrevues avec les avocats et les juges montrent qu’ils n’ont pas de problĂšmes juridiques graves concernant les droits des victimes et des dĂ©linquants. La cour d’appel de Bruxelles est intervenue pour suggĂ©rer quelques adaptations Ă  la procĂ©dure, ce qui a Ă©tĂ© fait.

Pour l’instant, 22 jeunes et 24 parents ont Ă©tĂ© interviewĂ©s. Leurs sentiments de satisfaction sont grands. Avec chaque fois une grande majoritĂ©, ils ont trĂšs bien compris de quoi il s’agissait, ils ont trouvĂ© que leurs droits ont Ă©tĂ© respectĂ©s, qu’ils ont pu dire ce qu’ils avaient Ă  dire, qu’ils ont Ă©tĂ© traitĂ©s avec respect, et que la procĂ©dure Ă©tait juste. Ils comprenaient et acceptaient la dĂ©claration d’intention.

 

Les victimes

Des victimes ont participĂ© personnellement dans 21 des 45 FGC effectuĂ©es, et elles se sont fait reprĂ©senter (par un parent, le partenaire, une autre personne de confiance ou par un avocat) dans 7 autres sessions. Certains modĂ©rateurs semblent rĂ©aliser une plus grande participation que d’autres. Il faudra examiner si cela tient Ă  une variable systĂ©matique (et, Ă©ventuellement, laquelle), ou si c’est la consĂ©quence des nombres encore rĂ©duits actuellement. Lorsque la victime n’est pas prĂ©sente ni reprĂ©sentĂ©e, la victimisation est mentionnĂ©e dans les dĂ©bats par le modĂ©rateur, la police et/ou par un autre participant. L’impacte d’une telle FGC est moins fort, mais reste trĂšs significatif, et les dĂ©clarations d’intention continuent Ă  se focaliser sur la victimisation.

Jusque maintenant, des entrevues ont eu lieu avec 24 victimes participantes (quelques FGC ont eu lieu avec plus d’une victime), et avec 14 victimes non-participantes. A peu prĂšs 15% des victimes non-participantes contactĂ©es, ont refusĂ© l’entrevue aussi. Les entrevues portaient sur leurs raisons de participation, sur leur vĂ©cu de la confĂ©rence elle-mĂȘme et de la dĂ©claration d’intention. Les tableaux ci-dessous en prĂ©sentent quelques rĂ©sultats. Des Ă©laborations statistiques sophistiquĂ©es n’ont provisoirement pas encore de sens, vu le petit nombre de rĂ©pondants pour l’instant. Le tableau 1 rĂ©sume les raisons de participation.

 

Tableau 1 : Pourquoi avez- vous participé ? Réponses des victimes (N = 24)

 

X

1

2

3

4

5

Pour apprendre une leçon au jeune

1.6

16

3

2

3

0

Pour recevoir des excuses

2.0

12

4

4

2

2

Pour recevoir une réparation

2.5

9

4

4

3

4

Pour aider le jeune

2.8

7

3

6

2

6

C’était mon devoir

2.9

7

2

3

5

7

Pour confronter le jeune avec ce qu’il a fait

3.0

7

4

1

6

6

Pour contribuer à la prévention de futurs délits

3.2

7

3

5

1

8

Pour apprendre au jeune de prendre sa responsabilité

4.0

3

2

3

7

9

1 = Pas du tout Ă  5 = Absolument.

X = Moyenne

Des 10 non-participants questionnĂ©s, 1 seul avait une objection de principe, 4 trouvaient leur victimisation pas assez sĂ©rieux, 2 avaient peur de revoir ‘leur’ dĂ©linquant, et 4 avaient peur de ne pas pouvoir contrĂŽler leurs propres Ă©motions.           

            Il apparaĂźt clairement que l’importance des arguments rĂ©pressifs est faible, mĂȘme parmi les non-participants. C’est plutĂŽt des arguments sociaux qui motivent les victimes (apprendre quelque chose au dĂ©linquant, contribuer Ă  la prĂ©vention, un ‘devoir civique’). Les arguments purement restaurateurs (recevoir des excuses ou une rĂ©paration) ne sont pas promenant.           

Le tableau suivant montre les rĂ©sultats en matiĂšre du vĂ©cu d’ĂȘtre traitĂ© de façon juste (selon la notion de ‘procedural justice’, Tyler 1988).

 

Tableau 2 : Traité de façon juste dans la session FGC? Réponses des victimes (N = 24)

 

X

1

2

3

4

5

A tout le contentieux été discuté ?

3.8

0

3

7

5

9

La session était-elle correcte pour vous ?

3.9

1

1

4

11

7

Avez-vous pu dire ce que vous aviez à dire ?

4.5

0

1

1

6

16

Avez-vous été traité avec du respect ?

4.5

0

0

1

9

14

Est-ce que vos droits ont été respectés ?

4.6

0

0

0

9

15

1 = Pas du tout Ă  5 = Absolument.

X = Moyenne

Les donnĂ©es sont trĂšs claires. Les victimes qui ont participĂ© dans une session FGC ont vraiment le sentiment d’ĂȘtre traitĂ© avec du respect, d’une façon juste et correcte, et que leur droit a Ă©tĂ© respectĂ©s. La crainte que les victimes seraient abusĂ©es dans les initiatives en vue de restauration, n’est pas confirmĂ©e par les donnĂ©es disponibles. Bien au contraire.

            Finalement, il faut examiner ce que les victimes pensent des rĂ©sultats de la FGC, la dĂ©claration d’intention. On peut le lire dans le tableau 3. Certaines questions sur cette matiĂšre ont Ă©tĂ© posĂ©es aussi aux victimes non-participantes, dont on trouve les donnĂ©es mentionnĂ©es entre parenthĂšses dans le tableau.

 

Tableau 3 : Que pensez-vous du résultat ? Réponses des victimes (N = 24)

 

X

1

2

3

4

5

Avez-vous eu une influence sur le résultat ?

3.5

3

2

6

7

6

Est-ce que le résultat contribue à votre restauration ?

(Non-participants N=7)

3.4

(3.0)

4

4

7

5

11

Trouvez-vous le résultat juste

(Non-participants N=7)

3.9

(4.2)

0

3

6

11

11

Êtes-vous d’accord avec le rĂ©sultat ?

(Non-participants N=5)

4.1

(4.4)

1

2

3

10

13

1 = Pas du tout Ă  5 = Absolument.

X = Moyenne

            Les victimes semblent donc trĂšs d’accord avec la dĂ©claration d’intention rĂ©sultant de la session FGC (moyenne de 4.1), mĂȘme si elles sont un peu moins positives (mais quand mĂȘme toujours nettement positifs) sur son Ă©quitĂ© et sur le calibre restaurateur. Une fois de plus, les victimes semblent relativement bien vaillantes. Constatation surprenante est que les victimes non-participantes qui ont rĂ©pondu Ă  ces questions semblent s’exprimer aussi nettement en faveur des rĂ©sultats obtenus. Ce ne sont donc pas seulement les victimes qui sont a priori positives qui s’expriment ici.

 

Remarques concluantes

L’approche restauratrice offre des grandes possibilitĂ©s pour les victimes de dĂ©lits. Non seulement en thĂ©orie, mais aussi en la pratique, leur victimisation s’y trouve en centre de l’attention, et la rĂ©paration des dommages et souffrances est plus probable et plus complĂšte qu’aprĂšs une procĂ©dure juridique.

Cependant, il y a deux remarques Ă  faire. Primo, une mĂ©diation ou une ‘confĂ©rence’ ne sont pas sans risque qu’elles soient dĂ©viĂ©es en des dĂ©marches pĂ©dagogiques envers le dĂ©linquant, au dĂ©triment des victimes. Il faut y prĂȘter toute l’attention nĂ©cessaire, surtout dans les interventions dans le cadre de la justice des mineurs. Secundo, mĂȘme s’il y a en gĂ©nĂ©ral des avantages considĂ©rables pour les victimes participantes, elles doivent conserver le droit de ne pas  s’engager dans un processus restaurateur et de s’adresser Ă  la justice traditionnelle pour une compensation des pertes subies.  Les victimes peuvent faire ce choix pour des raisons diverses, et c’est un droit qu’il faut conserver.

MalgrĂ© ce droit incontestable, il y a une nuance Ă  faire. Il n’est pas toujours moralement prĂ©fĂ©rable de se servir de tous ses droits. Le fait d’ĂȘtre victimisĂ© ne dĂ©fait pas un citoyen de ses responsabilitĂ©s. La justice restauratrice exprime une optique de dĂ©mocratie participative, reposant sur une socio-Ă©thique qui encourage tout citoyen de prendre ses responsabilitĂ©s actives en fonction du respect et de la solidaritĂ©, afin de contribuer d'une maniĂšre constructive Ă  la vie collective (Walgrave 2002c). C’est contraire Ă  une dĂ©mocratie consommatrice, dans laquelle le citoyen consomme le plus possible les bĂ©nĂ©fices offerts par les institutions sociales, sans se soucier des consĂ©quences sur la vie sociale en gĂ©nĂ©ral. Dans  le sens participatif, c’est une obligation civique morale (non pas lĂ©gale) de contribuer le plus possible Ă  la paix et les bonnes relations dans la vie en communautĂ©.

Participer dans une mĂ©diation ou une confĂ©rence restauratrice est une façon de prendre cette responsabilitĂ©. Tout en acceptant que cette participation soit impossible dans certains cas pour des raisons psychologiques, relationnelles, sociales ou matĂ©rielles, on peut espĂ©rer que la grande majoritĂ© des victimes le conçoivent comme un devoir civique moral (non pas une obligation lĂ©gale) d’accepter le principe de mĂ©diation, et d’y participer si possible et si des garanties lĂ©gales sont assurĂ©es. En rappelant en plus les rĂ©sultats trĂšs positifs pour les victimes des recherches Ă©valuatives, il y a de bons arguments pour essayer de motiver les victimes, sans pour autant les obliger (mĂȘme pas moralement). Au moins, donc, la victime ne devrait pas empĂȘcher que l’on cherche une solution constructive, Ă©ventuellement sans sa coopĂ©ration directe. De la part des restaurativistes, les victimes qui cherchent la vengeance, et il y en a, peuvent avoir la comprĂ©hension, mais pas le soutient dans leurs actions vengeresses.

Les victimes ont beaucoup Ă  gagner dans une coalition de leurs mouvements avec la tendance restauratrice entiĂšre (Walgrave, 2000). Comme l’écrit Faget : ‘La justice n’est pas une administration comme les autres. ... Elle est composĂ©e d’acteurs dont le monopole technique et le poids idĂ©ologique sont, dans le cas oĂč ils ne seraient pas associĂ©s aux changements, de nature Ă  bloquer le fonctionnement de la machine’ (1997 :77). Les mouvements des victimes en elles-mĂȘmes n’ont pas le contrepoids technique, professionnel ou idĂ©ologique nĂ©cessaire pour pas rĂ©sister aux tendances rĂ©cupĂ©ratrices du systĂšme actuel, qui reformule les tendances rĂ©novatrices de façon Ă  ce qu’elles ne soient plus ‘nuisibles’ et peuvent ĂȘtre intĂ©grĂ©es dans ce qui existe. L’attention pour la victime serait rĂ©duite Ă  une sorte d’ornement en marge d’un systĂšme qui resterait lui-mĂȘme intacte, opĂ©rant prioritairement en fonction de l’arrestation et la punition du dĂ©linquant. C’est d’ailleurs ce qui se passe dĂ©jĂ  maintenant : avec un enthousiasme parfois irrĂ©flĂ©chi, des magistrats, des autoritĂ©s judiciaires ou politiques intĂšgrent certaines techniques dans leurs pratiques, sans y ajouter les fondements thĂ©oriques et socio-Ă©thiques. Ils ont entendu sonner les cloches, mais ne savent pas dans quelle paroisse : un peu d’assistance aux victimes, un brin de mĂ©diation, une pincĂ©e de T.I.G. sont ajoutĂ©es comme des ornaments d’un systĂšme qui reste inchangĂ©.

En vue de la reconnaissance vĂ©ritable des intĂ©rĂȘts des victimes, il est essentiel que le fonctionnement de la justice toute entiĂšre soit repensĂ© dans le sens restaurateur. Les mouvements de victimes ont intĂ©rĂȘt Ă  s’intĂ©grer comme partenaires, mais des partenaires critiques, dans la tendance restauratrice plus large. Pour rĂ©sister Ă  la rĂ©cupĂ©ration pĂ©nale, l’assistance aux victimes, la mĂ©diation, les confĂ©rences restauratrices, le travail d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral et autres pratiques doivent se dĂ©velopper en contact intense avec le courant de rĂ©flexion thĂ©orique en vue de dĂ©velopper le paradigme restaurateur.
 

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[1] Il n’y a en effet pas qu’une seule version de ce qu’il faut comprendre sous la notion de justice restauratrice. MalgrĂ© une base commune, partiellement intuitive, il y a des diffĂ©rences considĂ©rables dans les accents (voir Walgrave 2002 et 2003).

[2] Seulement les dĂ©lits mortels sont exclus, parce qu’ils sont envoyĂ©s d’office au systĂšme des adultes.

 

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