JIDV 2 (Tome 1, numĂ©ro 2 - Janvier 2003) Â
Auteur
Ecole Royale Militaire - Département des Sciences du Comportement
Centre pour l'Ătude du Stress et du Trauma
Psychologue - Psychothérapeute - Major d'Infanterie
Vice-PrĂ©sident de lâAssociation de Langue Française pour lâEtude du Stress et du Traumatisme
30, Avenue de la Renaissance - B-1000 Bruxelles, Belgique
RĂ©sumĂ©Â
La reconnaissance des troubles psycho-Ă©motionnels des intervenants des services de secours est relativement nouvelle en Europe. Lâobjectif principal de ce chapitre est de tenter de crĂ©er une image rĂ©aliste du terrain et du monde du travail trĂšs spĂ©cifique des intervenants en situation dâexception avant de discuter des moyens Ă mettre en place afin de mieux pouvoir gĂ©rer leur dĂ©tresse Ă©motionnelle. Nous discuterons des techniques appropriĂ©es pour assurer le soutien psychologique des intervenants avant, pendant et aprĂšs une intervention choquante. Dans ce texte, nous distinguerons diffĂ©rentes catĂ©gories de victimes (primaires, secondaires et tertiaires) et diffĂ©rentes catĂ©gories de prĂ©vention de problĂšmes post-traumatiques primaires, secondaires et tertiaires.
Mots-clés
DĂ©briefing psychologique â assistance psychologique â sĂ©quelles psychotraumatiques â intervenants â dĂ©couplage Ă©motionnel â rĂ©cupĂ©ration psychologique
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 Introduction
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a derniĂšre dĂ©cennie lâaccompagnement psychologique des intervenants des services de secours a reçu de plus en plus dâattention de la part des mĂ©dias et du monde scientifique. Le point culminant de cette attention, accordĂ©e aux sauveteurs en situation dâexception, a vraisemblablement Ă©tĂ© atteint durant la pĂ©riode immĂ©diatement aprĂšs les attentats terroristes sur les villes de New York et de Washington du 11 septembre 2001. Plus personne ne pouvait rester insensible aux images cruelles de victimes griĂšvement blessĂ©es et traumatisĂ©es ni Ă la dĂ©tresse psychologique des intervenants Ă©tant en mĂȘme temps victimes et sauveteurs. Dans dâautres pays partout au monde les intervenants en situation dâexception â sapeurs-pompiers, ambulanciers, mĂ©decins ou infirmiĂšres urgentistes, e.a. â ont trouvĂ© dans ces images la preuve de ce quâils soupçonnaient depuis longtemps, jusquâĂ ce jour-lĂ plutĂŽt appartenant au domaine de la connaissance implicite de chaque intervenant : pour les acteurs de lâurgence collective, tout comme pour leurs victimes, il y a maintes dangers psychiques prĂ©sents sur le terrain. Il existe des situations de crise, oĂč lâaide et les secours aux victimes peuvent devenir choquants, voire mĂȘme traumatisants, et oĂč il faudra une assistance psychologique aprĂšs-coup. Pourtant, la reconnaissance de ces problĂšmes dâordre psycho-Ă©motionnel des intervenants des services de secours est relativement nouvelle en Europe. Aux Etats-Unis, ce sont surtout Mitchell (1981 ; 1983), Mitchell & Bray (1990) et Mitchell & Everly (1993), et en Australie, RaphaĂ«l (1986) qui ont mis en Ă©vidence ce genre de problĂšmes ainsi que des techniques dâintervention, Ă©chelonnĂ©es dans le temps, pour remĂ©dier aux sĂ©quelles psychotraumatiques des intervenants en temps de crise ou dâurgence collective. Les publications de Dyregrov (1989) et Dyregrov et. al. (1996) furent les premiĂšres en Europe. Dans tous ces textes, les techniques dâaide psychologique immĂ©diate et post-immĂ©diate sont communĂ©ment appelĂ©es par leur dĂ©nominateur commun : dĂ©briefing psychologique ou critical incident stress debriefing (le dĂ©briefing aprĂšs incidents critiques).Â
Lâobjectif principal de ce chapitre est de tenter de crĂ©er une image rĂ©aliste du terrain et du monde de travail trĂšs spĂ©cifique des intervenants en situation dâexception avant de discuter des moyens Ă mettre en place afin de pouvoir mieux gĂ©rer leur dĂ©tresse Ă©motionnelle pendant et aprĂšs des interventions Ă potentiel traumatisant (interventions traumatogĂšnes). Depuis longtemps, Ă travers de nombreuses catastrophes macro- et microsociales, les intervenants eux-mĂȘmes sont restĂ©s trop souvent Ă lâĂ©cart de toute forme de soutien psychologique et nâont pu bĂ©nĂ©ficier de lâattention portĂ©e aux victimes directes et leurs proches. Cette contribution vise Ă donner une reconnaissance de la souffrance psychique des sauveteurs, une (re)mise en valeur de leur travail parfois inhumain et un respect de lâhomme ou la femme derriĂšre lâuniforme du secouriste.
Nous discuterons aussi des techniques appropriĂ©s pour assurer le soutien psychologique des intervenants en situations dâexception â avant, pendant et aprĂšs une intervention choquante â sans vouloir entamer la discussion de leur effectivitĂ© en matiĂšre de prĂ©vention de traumatismes psychiques. Pourtant nous insistons sur le fait quâil faut tout dâabord distinguer les diffĂ©rentes catĂ©gories de victimes - et se demander dans quelle mesure il y a eu traumatisation â ainsi que lâĂ©ventail des interventions possibles dans lâimmĂ©diat et le post-immĂ©diat, avant de lancer toutes les initiatives dâaide et de soutien psychologique. Les derniĂšres annĂ©es nous avons dĂ©montrĂ© Ă plusieurs reprises que ces derniĂšres annĂ©es le dĂ©briefing psychologique a Ă©tĂ© administrĂ© de façon arbitraire Ă une multitude de victimes, toutes dans une mesure ou une autre, atteintes de stress qualifiĂ© comme Ă©tant traumatique, et ce, par une multitude dâintervenants psychosociaux, professionnels ou non, Ă diffĂ©rents moments.Â
Dans ce texte, nous distinguerons diffĂ©rentes catĂ©gories de victimes et diffĂ©rentes catĂ©gories de prĂ©vention de problĂšmes post-traumatiques, Ă savoir : dâune part, les victimes primaires, secondaires et tertiaires, et, dâautre part, la prĂ©vention primaire, secondaire et tertiaire. Le cadre conceptuel derriĂšre cette sous-division, donne lieu Ă trois types de traumatisation, respectivement : la traumatisation directe, la traumatisation indirecte et la traumatisation vicariante.
La victime primaire, traumatisĂ©e de façon directe, est la victime ayant vĂ©cu une situation choquante Ă potentiel traumatisant (traumatogĂšne) et dont la vie en reste bouleversĂ©e. La victime primaire a vu la mort en face, de façon directe ou indirecte. EffrayĂ©e, totalement bouleversĂ©e et pĂ©trifiĂ©e, ses croyances de base par rapport Ă la prĂ©visibilitĂ©, lâhonnĂȘtetĂ©, le contrĂŽle, la sĂ©curitĂ©, la confiance et le sens (de la cohĂ©rence) du monde Ă©tant Ă©branlĂ©es de façon soudaine et brusque. Elle prĂ©sente les symptĂŽmes spĂ©cifiques des rĂ©sidus de stress aigu (parfois allant de pair avec des reviviscences Ă caractĂšre dissociatif) ou de stress post traumatique. Tous ceux appartenant Ă lâentourage direct de la victime primaire sont considĂ©rĂ©s comme des victimes secondaires (potentielles) ; ils vivront vraisemblablement une traumatisation indirecte qui provoquera des troubles spĂ©cifiques de stress traumatique secondaire (e.a. traumatisation par le biais de lâidentification avec la victime primaire ou atteinte de propres assomptions de base Ă travers le contact avec la victime primaire) ; nous pensons e.a. aux membres de famille, aux proches, aux collĂšgues et aux ami(e)s des victimes directes. Finalement, Ă moyen et long terme les intervenants des services de secours et les acteurs de lâaide psychosociale sont considĂ©rĂ©s comme des victimes tertiaires (potentielles) et subiront Ă©ventuellement un processus de traumatisation vicariante sur base des contacts intenses et parfois multiples avec les victimes primaires et secondaires. Â
Dans le cas oĂč les intervenants seraient eux-mĂȘmes victimes dâun traumatisme psychique, suite Ă la gravitĂ© de certaines interventions dans lesquelles ils peuvent ĂȘtre blessĂ©s ou confrontĂ©s directement Ă (lâeffroi de) la mort eux-mĂȘmes, ou confrontĂ©s Ă des collĂšgues morts ou griĂšvement blessĂ©s, nous les considĂ©rerons comme Ă©tant des victimes directes.
Dans ce chapitre, nous focaliserons aussi sur les problĂšmes des intervenants, en principe toutes victimes tertiaires (sauf durant des interventions oĂč ils vont jusquâĂ sâidentifier avec leurs victimes et/ou certains deviendront victime secondaire), et aidĂ©s par des activitĂ©s de soutien diverses pouvant ĂȘtre vues comme des formes de prĂ©vention primaire et secondaire. Il est cependant clair quâun mĂȘme groupe dâintervenants peut compter des victimes primaires, secondaires et tertiaires dans ses rangs (nĂ©cessitant donc diffĂ©rentes formes dâaide et de soutien : cf. infra).Â
Nous appelons la prĂ©vention primaire â ayant pour but la prĂ©vention de troubles Ă©motionnels et psychologiques dans le sens propre de terme - toute activitĂ© qui vise Ă 1) prĂ©parer les intervenants au travail de terrain dans des situations dâexception ; 2) Ă©laborer les structures de prise en charge et de gestion, dans lâimmĂ©diat (endĂ©ans les quelques heures aprĂšs lâĂ©vĂ©nement traumatogĂšne) et le post-immĂ©diat (endĂ©ans les quelques jours aprĂšs lâĂ©vĂ©nement traumatogĂšne), des intervenants en temps de crise ; 3) assurer le premier soutien Ă©motionnel et psychologique immĂ©diatement aprĂšs une intervention Ă potentiel traumatisant. Le dĂ©samorçage Ă©motionnel et psychologique immĂ©diatement aprĂšs-coup (voir infra) est donc toujours vu comme Ă©tant une intervention de prĂ©vention primaire. La prĂ©vention secondaire â ayant pour but de rĂ©duire la prĂ©valence de troubles Ă©motionnels et psychologiques de cas Ă©tablis et dans un stade de dĂ©veloppement prĂ©coce - regroupe toutes sortes dâinterventions de soutien et dâaide Ă©motionnelle visant Ă 1) dĂ©tecter rapidement des problĂšmes dâordre post-traumatique ; et, 2) intervenir rapidement, au bon moment, de façon adĂ©quate et avec la bonne technique, individuellement ou en groupe, afin de minimiser les consĂ©quences de lâimpact Ă potentiel traumatisant. Nous considĂ©rons les multiples formes de dĂ©briefing psychologique â que nous appellerons session de dĂ©couplage Ă©motionnel et psychologique (dĂ©couplage tout court) - comme Ă©tant des techniques de prĂ©vention secondaire par excellence (Ă condition dâĂȘtre exĂ©cutĂ©e par des intervenants psychosociaux formĂ©s pour ce genre dâinterventions et de respecter les modalitĂ©s dâapplication). La prĂ©vention tertiaire est plutĂŽt dâordre curative et relĂšve du domaine de la psychothĂ©rapie et/ou de la psychiatrie. Si les mesures de prĂ©vention primaire et/ou secondaire nâont pas eu lâeffet voulu, pour une raison ou une autre (e.a. prĂ©morbiditĂ©, facteurs aggravants, impact extrĂȘme, accumulation dâimpacts traumatisants, mauvaise application de techniques de soutien) une approche thĂ©rapeutique deviendra nĂ©cessaire afin dâassurer une prise en charge professionnelle en profondeur et de moyenne ou longue durĂ©e.         Â
Une premiĂšre partie de ce chapitre traite la façon dont les intervenants eux-mĂȘmes vivent des interventions Ă©motionnellement choquantes Ă potentiel traumatisant, sur le terrain et immĂ©diatement aprĂšs. Cette premiĂšre partie apprend qu'il est indispensable de tenir compte du soutien naturel prĂ©sent dans chaque service (notamment le soutien de « collĂšgues pour collĂšgues ») de secours lors de l'Ă©laboration dâun systĂšme d'assistance psychologique aprĂšs incidents critiques. Toute assistance psychologique pour les intervenants devrait d'ailleurs dĂ©jĂ commencer sur le terrain mĂȘme. De plus en plus il devient clair que surtout les problĂšmes dâhyperagitation neurovĂ©gĂ©tative, pouvant provoquer des rĂ©actions de dissociation psychoforme et somatoforme sont prĂ©dictifs dâune chronification de troubles post-traumatiques (Van der Hart, Nijenhuis, et Steele, 2002, in press), ce qui voudrait dire quâune rĂ©elle prĂ©vention de terrain deviendrait possible par des simples actions de soutien ayant un effet calmant sur les victimes traumatisĂ©es. Dans ce chapitre l'intervention choquante Ă potentiel traumatisant est vue comme un « puzzle » multidisciplinaire qui devra ĂȘtre reconstruit aprĂšs par tous ceux ayant contribuĂ© aux activitĂ©s de sauvetage et de secours. Plusieurs exemples concrets illustreront une approche possible. Une deuxiĂšme partie de ce chapitre est consacrĂ© Ă l'introduction du dĂ©couplage Ă©motionnel et psychologique, une forme de dĂ©briefing psychologique par les pairs et supervisĂ©e par des professionnels (prĂ©vention secondaire). Ce dĂ©briefing du stress Ă potentiel traumatisant, pouvant ĂȘtre appelĂ© stress traumatogĂšne, idĂ©alement prĂ©cĂ©dĂ© par un dĂ©samorçage Ă©motionnel et psychologique (prĂ©vention primaire), est organisĂ© comme une forme de soutien mutuel et d'assistance psychologique aprĂšs-coup, fourni par des collĂšgues bien entraĂźnĂ©s et supervisĂ©s par des professionnels (psychiatres ou psychologues et sapeurs-pompiers eux-mĂȘmes). Une troisiĂšme partie du chapitre focalise sur les types dâinterventions prĂ©coces et diffĂ©rĂ©es par des « pairs supervisĂ©s » - des collĂšgues formĂ©s pour constituer des Ă©quipes dâaide collĂ©giale urgente, organisĂ©s dans un rĂ©seau dâEquipes de Gestion de Crises (EGeC) comme par exemple les les Fire-fighter & Emergency Medical Stress Teams (FiST) belges â et les objectifs de leurs actions. Une derniĂšre partie reprendra des explications dĂ©taillĂ©es par rapport Ă la crĂ©ation du rĂ©seau dâintervention des FiST, ceux-ci Ă©tant aussi le sujet de nombreuses autres publications (cf. infra). AprĂšs lecture de cet article le lecteur comprendra pourquoi lâinitiative de crĂ©er une « Association EuropĂ©enne de Psychologues Pompiers » (AEPP) â « European Society for Fire Psychology » (ESFP).
Les Ă©vĂ©nements Ă potentiel traumatisant dans le milieu des sapeurs-pompiers et des acteurs de lâaide mĂ©dicale urgente
Notions préliminaires sur le traumatisme psychologique
 Dans les paragraphes qui vont suivre nous illustrerons la diversitĂ© des effets dâĂ©vĂ©nements Ă potentiel traumatisant sur les sapeurs-pompiers et les acteurs de lâaide mĂ©dicale urgente. Par un Ă©vĂ©nement Ă©motionnellement choquant, nous entendons donc (voir ci-dessus): un Ă©vĂ©nement, dans le sens large du terme, qui fait violemment prendre peur, Ă©meut et qui, par son comportement soudain ou inattendu, peut sĂ©rieusement troubler lâĂ©quilibre Ă©motionnel et cognitif de lâindividu concernĂ©. Les exemples sont, entre autres, l'annonce d'un dĂ©cĂšs douloureux et inattendu d'un membre de la famille ou d'une connaissance, la vue de blessĂ©s sĂ©rieux ou de morts et la vue ou la participation Ă un accident de voiture.
Un Ă©vĂ©nement Ă potentiel traumatisant (traumatogĂšne), en revanche, est un Ă©vĂ©nement qui rĂ©pond aux quatre critĂšres suivants: (1) l'Ă©vĂ©nement est soudain et inattendu; (2) cela donne un sentiment dâextrĂȘme impuissance, d'affolement et/ou de colĂšre; (3) l'Ă©vĂ©nement est liĂ© Ă des Ă©motions fortes (e.a. anxiĂ©tĂ©, honte, culpabilitĂ©, chagrin) et des sentiments de peur intense, voire mĂȘme dâeffroi; (4) il confronte les victimes de façon directe ou indirecte avec le monde des morts (dâoĂč: confrontation avec sa propre mort) ou une atteinte sĂ©rieuse Ă l'intĂ©gritĂ© physique et psychique de soi-mĂȘme et/ou de l'autre (dâoĂč les sentiments de pĂ©nĂ©tration et dâintrusion dans son propre monde, et vĂ©cu comme un Ă©crasement du moi) menant souvent Ă un Ă©tat post de stress post-traumatique.
Un Ă©vĂ©nement Ă©motionnellement choquant peut donc Ă©galement ĂȘtre traumatisant, mais ceci n'est pas nĂ©cessairement vrai. Les Ă©vĂ©nements traumatisent quand ils impliquent un contact plus ou moins direct avec la mort, allant de pair avec un Ă©crasement de lâimage de soi (et du moi de la victime) et Ă©branlant les fondements de l'homme et de sa vie. Ils s'Ă©cartent des expĂ©riences habituelles de notre monde normĂ© et causent chez tous ceux qui en sont victimes un dommage (biologique, psychologique, Ă©motionnel, spirituel et cognitif) certain. Les Ă©vĂ©nements (Ă potentiel) traumatisant(s) sont donc des Ă©vĂ©nements « hors catĂ©gorie » », parfois naturels et en fait personne ne peut vraiment se mesurer avec ceux-ci. Se remettre d'un Ă©vĂ©nement traumatisant que peut ĂȘtre un processus particuliĂšrement douloureux et long. En dehors du sentiment d'ĂȘtre troublĂ©, blessĂ© et pĂ©nĂ©trĂ© dans sa propre sĂ©curitĂ©, suivent des sentiments complexes et souvent destructifs d'incertitude, de faute, de culpabilitĂ©, de peur, de honte et de doute. Les Ă©vĂ©nements traumatisants suscitent chez les victimes des questions et des suppositions de base concernant leur amour-propre et sur l'ordre du monde. Le dĂ©sarroi Ă©motionnel fait dĂ©sirer profondĂ©ment les victimes d'Ă©vĂ©nements traumatisants Ă la stabilitĂ© et Ă un sens envers le monde autour d'eux et leur propre rĂŽle dans celui-ci.
Les intervenants, eux acteurs des services de secours, des services dâordre et de lâaide mĂ©dicale urgente, mettront incontestablement en question leur rĂŽle de « sauveur » et ils commenceront sĂ©rieusement Ă douter de leurs capacitĂ©s. MalgrĂ© cette aspiration Ă la quiĂ©tude - qui peut souvent ĂȘtre trouvĂ©e dans la mesure oĂč l'Ă©vĂ©nement traumatisant, via une reconstruction dĂ©taillĂ©e, peut trouver une explication ou le dĂ©part d'une assimilation du trauma -, les victimes d'un Ă©vĂ©nement traumatisant se remĂ©morent souvent des souvenirs non dĂ©sirĂ©s de l'Ă©vĂ©nement en question. Les souvenirs sont alternativement prĂ©sentĂ©s comme, d'un cĂŽtĂ© des pensĂ©es indĂ©sirables qui incitent Ă se tracasser ou Ă ruminer et, de l'autre cĂŽtĂ©, des souvenirs obsessionnels, intrusivement profonds. Ces souvenirs spontanĂ©s, qui reviennent sous la forme de sensations et dâimages prĂ©verbales et non-intĂ©grĂ©es, sont la consĂ©quence de bon nombre dâĂ©vĂ©nements pĂ©ritraumatiques et de dissociation ; ils forment, en alternance avec les rĂ©actions d'Ă©vitement et de nĂ©gation, la signature du traumatisme psychologique, appelĂ© Ă©tat du stress post-traumatique (post- traumatic stress disorder ou PTSD), tel quâil a Ă©tĂ© exprimĂ© pour la premiĂšre fois en 1980 dans le Diagnostic and Statistical Manual for Mental Disorders III (APA 1980, 1987, 1994).
Dans le DSM-IV le syndrome du stress post-traumatique est dĂ©crit en fonction dâune sĂ©rie de critĂšres diagnostiques. Suivant le premier critĂšre, le critĂšre A, il faut une exposition Ă un Ă©vĂ©nement traumatique. Le caractĂšre traumatique de lâĂ©vĂ©nement rĂ©side dans lâinterprĂ©tation objective et subjective que lâindividu se fait de lâĂ©vĂ©nement. Dâun point de vue objectif, il faut que le sujet ait vĂ©cu, Ă©tĂ© tĂ©moin ou confrontĂ© Ă un ou plusieurs Ă©vĂ©nement(s) durant le(s)quel(s) des personnes ont pu mourir ou ĂȘtre griĂšvement blessĂ©es, ont Ă©tĂ© menacĂ©es de mort ou de graves blessures ou encore durant le(s)quel(s) lâindividu a vu son intĂ©gritĂ© physique ou celle dâautrui menacĂ©e. Outre ce point objectif, de façon subjective lâindividu doit avoir rĂ©agi Ă lâĂ©vĂ©nement par une peur intense, un sentiment dâimpuissance ou dâhorreur.
Au niveau de la symptomatologie, lâĂ©tat de stress post-traumatique est caractĂ©risĂ© par trois clusters de symptĂŽmes : (1) le critĂšre B reprend une catĂ©gorie de symptĂŽmes de rĂ©expĂ©rience intrusive de certains aspects de lâĂ©vĂ©nement (souvenirs, pensĂ©es, rĂȘves, flashbacks) ; (2) le critĂšre C reprend une catĂ©gorie de symptĂŽmes de nĂ©gation et dâĂ©vitement (e.a. Ă©viter des aspects et/ou des pensĂ©es Ă lâĂ©vĂ©nements, engourdissement Ă©motionnel, « oubli » motivĂ©) ; et, (3) le critĂšre D une catĂ©gorie de symptĂŽmes dâhyperactivation (hyperarousal) neurovĂ©gĂ©tative (niveau dâirritabilitĂ© accru, rĂ©actions de sursaut exagĂ©rĂ©es, troubles de sommeil, tachycardie, e.a.). Finalement, dans un critĂšre E, le DSM stipule que les symptĂŽmes cliniques de lâĂ©tat du stress post-traumatique devraient avoir une grande rĂ©percussion sur le fonctionnement social et/ou professionnel de lâindividu traumatisĂ©.
Le DSM-IV impose aussi des limites de temps, certains irrĂ©alistes certes, pour lâĂ©tat de stress post-traumatique et lâĂ©tat de stress aigu. Si les symptĂŽmes repris dans les critĂšres B, C et D (ci-dessus) restent prĂ©sent entre deux semaines Ă un mois, allant de pair avec des symptĂŽmes de dissociation, le DSM permet de poser le diagnostic de lâĂ©tat de stress aigu dont certaines Ă©tudes pensent quâil est un prĂ©curseur logique de lâĂ©tat de stress post-traumatique. Si les symptĂŽmes restent prĂ©sent durant un mois (et plus), le diagnostic de lâĂ©tat de stress post-traumatique peut ĂȘtre posĂ©. Notons que mĂȘme une forme diffĂ©rĂ©e, oĂč les symptĂŽmes apparaĂźtraient seulement aprĂšs six mois, est prĂ©vue dans le DSM-IV.   Â
Dans cet article, non nâexplorerons pas plus en dĂ©tail les autres troubles post-traumatiques (repris dans le chapitre de DSM-IV sur les troubles de lâangoisse) â Ă©tat de stress aigu, Ă©tat de stress post-traumatique diffĂ©rĂ©, Ă©tat de stress post-traumatique complexe, e.a. â et dissociatifs (repris dans le chapitre du DSM-IV sur les troubles dissociatifs) â fugue dissociative, amnĂ©sie dissociative, trouble dissociatif de lâidentitĂ©, e.a. â puisque de part nos expĂ©riences de terrain et cliniques nous contestons quelque peu cette classification purement phĂ©nomĂ©nologique expliquant le traumatisme psychologique comme un « menu chinois » de symptĂŽmes et de rĂ©actions, passant en quelque sorte Ă cĂŽtĂ© de la psychologie du trauma.
Des intervenants de terrain ont-ils besoin dâune aide ou dâune prise en charge ? Â
Celui qui choisit pour travailler chez les sapeurs-pompiers ou dans lâaide mĂ©dicale urgente peut s'attendre Ă ĂȘtre, tĂŽt ou tard, confrontĂ© Ă un Ă©vĂ©nement Ă©motionnellement choquant Ă potentiel traumatisant, tout comme dans d'autres mĂ©tiers Ă risques oĂč il est question d'un choix clairement professionnel conscient ; pensons par exemple au personnel des services dâordre, transporteurs de fonds, gardiens de prison, industrie Ă risque et au militaires dâunitĂ©s opĂ©rationnelles. Pourtant, devoir travailler avec des victimes vivantes, gravement blessĂ©es ou mortes par le feu, ou victime d'un grave accident de voiture, d'une catastrophe naturelle, d'un dĂ©lit de violence, d'une fusillade, etc., demande un bon accompagnement psychologique. Plusieurs Ă©tudes de terrain (De Soir, 1995, 1996, 1997a ; De Soir, 1997b, 2000) montrent quâĂ peu prĂšs un pompier ou ambulancier sur dix n'aurait jamais digĂ©rĂ© un prĂ©cĂ©dent choc traumatique pendant une intervention. Les effets, Ă court et Ă long terme, des stress soudains et intenses non-intĂ©grĂ©s et s'accumulant lentement, semblent vraiment dĂ©tĂ©riorant pour le bien-ĂȘtre psychique et physique de ces intervenants. Sans rĂ©ellement s'en rendre compte, ils reçoivent de sĂ©rieux coups du point de vue mĂ©dical (biologique ou corporel), psychologique, social (familial) et spirituel (existentiel). Les expĂ©riences pĂ©ritraumatiques, oĂč durant une opĂ©ration ou une intervention Ă potentiel traumatique il y a souvent question dâune dissociation entre les niveaux sensori-moteur (biologiques), Ă©motionnel et cognitif, semblent pathogĂšnes Ă long terme. Â
Ces derniĂšres annĂ©es, nous avons Ă©tudiĂ© les problĂšmes dâordre Ă©motionnel et psychologique parmi le personnel des services de secours en Europe (Belgique, Pays-Bas, France, Luxembourg, Italie, Suisse et TchĂ©quie), aux Etats-Unis, en Nouvelle ZĂ©lande et en Australie. Dans ces diffĂ©rentes parties du monde la structure des contacts avec des groupes dâintervenants fut toujours la mĂȘme : une analyse expĂ©rientielle dirigĂ©e concernant le caractĂšre des interventions potentiellement traumatisantes, une discussion dirigĂ©e sur la pratique dans la vie rĂ©elle et une explication thĂ©orique des mĂ©canismes pĂ©ritraumatiques (voire mĂȘme dissociatifs) et des phĂ©nomĂšnes immĂ©diats et post-immĂ©diats des stress potentiellement traumatisants. La problĂ©matique semble ĂȘtre universelle : les sapeurs-pompiers et les acteurs de lâaide mĂ©dicale urgente sont d ' abord « de l'action » et ensuite « de la pensĂ©e » et « de la parole » . Pourtant, une fois qu'ils commencent Ă parler ils semblent ventiler leurs anciennes interventions choquantes auxquelles ils nâavaient pas encore, jusquâĂ ce jour-lĂ , prĂȘtĂ© beaucoup dâattention. Il sâagit pour eux dâinterventions traumatogĂšnes qui nâont jamais Ă©tĂ© intĂ©grĂ©es ni travaillĂ©es Ă©motionnellement. Chaque nouvelle intervention pĂ©nible, Ă potentiel traumatisant, peut dĂ©clencher ces « anciens rĂ©sidus traumatiques ». Câest seulement aprĂšs les parties psycho-Ă©ducatives des sessions dâinformation et de sensibilisation que ces intervenants semblent comprendre ce qui leur est arrivĂ© et pourquoi ils ont rĂ©agi tel quâils lâont fait au moment mĂȘme. Pendant ces dizaines d'exercices de corps avec des sapeurs-pompiers et les ambulanciers, il nous est toujours apparu indispensable dâĂ©couter et de prendre en charge ces stress opĂ©rationnels Ă potentiel traumatisant, mais aussi de connaĂźtre l'essentiel du monde des secours et de lâaide mĂ©dicale urgente (ou idĂ©alement d'en faire partie).
Lâintervenant de terrain ne supporte pas de «professionnels » (e.a. psychologues et psychiatres) Ă©trangers Ă leur monde et ne veut pas ĂȘtre considĂ©rĂ© comme Ă©tant « une victime traumatisĂ©e ». L'assistance d'un psychiatre, dâun psychologue, dâun(e) thĂ©rapeute ou dâun intervenant social Ă une victime, donc l'assistance Ă partir d'une position de force par les connaissances thĂ©oriques du diplĂŽmĂ© et de « 1'expĂ©rimentĂ© » ne va pas de pair avec les problĂšmes de stress opĂ©rationnel des intervenants. Il sera beaucoup plus important de considĂ©rer les membres du groupe de sapeurs-pompiers et des acteurs de lâurgence comme Ă©tant des Ă©gaux, pour ainsi, aprĂšs avoir reçu un mandat utilisable basĂ© sur l'Ă©galitĂ©, essayer de ranimer une conversation sur les interventions traumatisantes. Lâintervenant considĂšre la marge entre Ă©chouer et rĂ©ussir, entre sauver et ne plus savoir sauver et donc entre « ĂȘtre un hĂ©ros » ou « se sentir Ă©galement victime » comme Ă©tant trĂšs petite.
Le besoin de pouvoir rester ensemble et parler, dans une ambiance de confiance, aprĂšs une intervention Ă©prouvante et potentiellement traumatisante, est grand ; chacun veut avoir la possibilitĂ© de sâexprimer dans un contexte de comprĂ©hension et de respect mutuel. Dans ces premiers entretiens de ventilation (appelĂ©s « stress buster sessions » ou « vent sessions » dans les milieux dâintervenants anglo-saxons), lâaccent ne semble pourtant pas la dĂ©charge ou la « purge » Ă©motionnelle mais bien â et cela en premier lieu - la rĂ©cupĂ©ration physique (corporelle) de chaque intervenant (vĂȘtements propres, nourriture, boissons, abris, e.a.) et un premier Ă©claircissement bref du rĂŽle de chacun dans lâintervention. Pendant ce premier contact de rĂ©cupĂ©ration Ă©motionnelle et de rĂ©capitulation cognitive (appelĂ© defusing dans la littĂ©rature anglosaxonne concernant le critical incident stress management) les intervenants rĂ©pondent essentiellement aux questions suivantes (et ce dans une ambiance informelle et peu structurĂ©e, autour dâune tasse de cafĂ© ou dâune boisson fraĂźche) : quâest-ce que jâai fait (ou pu faire) ? que sâest-il au juste passé ? comment je mâen suis sorti ? comment est-ce que je vais ? est-ce que je voudrais, aprĂšs une pĂ©riode de repos, revenir plus en dĂ©tail sur cette intervention ? de quelle aide ou de quel soutien aurais-je besoin maintenant (que faut-il avant de me sentir mieux) ? Pas question dâexplorer les Ă©motions dans ce stade ou de poser des questions du style « quel Ă©tait le moment le plus douloureux de cette intervention ? ». Entre temps, il y a assez de recherches scientifiques dĂ©montrant quâune telle approche risquerai plutĂŽt de nuire (de re-traumatiser) Ă la personne que de contribuer Ă son rĂ©tablissement. Pendant ce premier contact immĂ©diatement aprĂšs-coup, il nây pas encore question de reconstruire lâintervention de façon dĂ©taillĂ©e, cela se fera dans les jours suivants aprĂšs une rĂ©cupĂ©ration et un repos physique. Nous pensons que la verbalisation et lâexploration dĂ©taillĂ©e et prĂ©coce des Ă©motions couplĂ©es Ă lâĂ©vĂ©nement risque dâaggraver lâĂ©tat de lâintervenant choquĂ© et/ou « traumatisé ». Nous pensons e.a. au modĂšle de Seigel (1999) concernant la « fenĂȘtre de la tolĂ©rance » (littĂ©ralement et librement traduit de âwindow of toleranceâ) correspondant aux limites infĂ©rieure et supĂ©rieure dâexcitation corporelle et neuro-vĂ©gĂ©tative Ă ne pas dĂ©passer en travaillant avec des victimes choquĂ©es et/ou traumatisĂ©es.
Seigel stipule : âInternal states outside the âwindow of toleranceâ are characterized by either excessive rigidity or randomness. These states are inflexible or chaotic, and as such are not adaptive to the internal or external environment. (...) In states of mind beyond the window of tolerance, the prefrontally mediated capacity (cognitive processing) for response flexibility is temporarily shut down. The âhigher modeâ of integrative (cognitive) processing has been replaced by a âlower modeâ of reflexive (sensorimotor) processingâ (D.J. Seigel, 1999, pp. 254-255)
Lors du franchissement de ces limites lâindividu perdrait ses capacitĂ©s de traitement de lâinformation Ă©motionnelle et cognitive. Le « switch off » des structures supĂ©rieures du cerveau â et e.a. des diffĂ©rentes fonctions du cortex â rend ainsi impossible toute synthĂšse, personnification et intĂ©gration de lâĂ©vĂ©nement traumatogĂšne. Lâindividu « traumatisé » retombe Ă un niveau de rĂ©flexes et/ou dâinstincts animaux et risque dâĂȘtre exposĂ© Ă une re-victimisation et re-traumatisation pendant des activitĂ©s de soutien basĂ©es sur une approche cathartique ou abrĂ©active.
Le trauma peut donc survenir une deuxiĂšme fois quand le systĂšme de dĂ©fense psychique se fracture de nouveau, suite Ă une intervention trop prĂ©coce, et que lâintervenant a de nouveau lâimpression de ne plus se savoir protĂ©ger de stimuli menaçant son intĂ©gritĂ© physique et psychique.Â
Une premiĂšre rencontre entre intervenants comprendra donc essentiellement des aspects de reconstruction et de restructuration cognitive, de psycho-Ă©ducation, de lĂ©gitimation et de normalisation des rĂ©actions initiales. MĂȘme si les Ă©motions ne sont pas encore explorĂ©es plus en dĂ©tail, certains sâexprimeront dĂ©jĂ immĂ©diatement en montrant leur dĂ©tresse Ă©motionnelle et leur dĂ©sarroi face aux blessĂ©s et au morts auxquels ils viennent dâĂȘtre exposĂ©s. Il va de soi que « lâoreille qui Ă©coute » offre aussi un premier soutien Ă©motionnel, mais sans entamer une dĂ©marche de thĂ©rapeutique ou dâexploration Ă©motionnelle. Les Ă©motions qui viendront durant ces premiers moments seront : l'impuissance souvent envahissante, le sentiment vraiment haineux d'abandon, la tristesse paralysante envers la peine humaine (souvent reconnaissable) des victimes (surtout sâil sâagit dâenfants), le sentiment de culpabilitĂ© intense de n'avoir rien pu faire ou d'en avoir fait trop et la colĂšre que suscite tout cela. Â
Dans dâautres paragraphes ci-dessous nous continuerons encore la discussion de certains mĂ©canismes fonctionnels, utilisĂ©s inconsciemment par les intervenants, pouvant ĂȘtre vus comme adaptatifs sur le terrain, mais pathogĂ©niques Ă long terme. Â
Le problĂšme des intervenants semble donc se situer au niveau de lâĂ©laboration et lâintĂ©gration des diffĂ©rentes sensations, liĂ©es aux interventions traumatogĂšnes, aprĂšs le retour Ă la caserne ou dans le service et certainement Ă plus longue Ă©chĂ©ance. DĂ©jĂ maintenant nous prenons comme position que des entretiens psychologiques immĂ©diats (aprĂšs le retour de lâintervention) et post-immĂ©diats (durant les jours qui suivent), Ă conditions dâĂȘtre bien menĂ©s et ce au bon moment, pourraient ici faire une rĂ©elle diffĂ©rence.
 Le puzzle potentiellement traumatisant dâune intervention multidisciplinaire Â
Avant dâentamer leurs opĂ©rations de secours, les intervenants en situation dâexception sont passĂ©s Ă travers toute une chaĂźne de rĂ©actions visant Ă mobiliser les ressources de leurs corps (cf. Syndrome GĂ©nĂ©ral dâAdaptation connu des modĂšles de stress aigu et chronique). Cette agitation corporelle est nĂ©cessaire pour rester, le plus longtemps possible, opĂ©rationnel et vigilant durant lâintervention. Cependant, c'est celle-ci mĂȘme qui, pendant des interventions traumatisantes, est aussi responsable d'une chute d'attention pour certains stimuli - comme le rĂ©trĂ©cissement du champ de perception qui est un des mĂ©canismes dissociatifs les mieux connus â allant souvent de pair avec une « hyperattention » pou dâautres stimuli, et qui peut amener des faillites humaines. Les sapeurs-pompiers ou les ambulanciers refusent cependant d'admettre ces donnĂ©es. C'est contre leur code d'honneur. Ce phĂ©nomĂšne de rĂ©trĂ©cissement de l'attention est connu dans la littĂ©rature scientifique sous le nom de l'Easterbrook-claim (Easterbrook, 1959) : l'agitation physiologique d'un Ă©vĂ©nement Ă©motionnellement chargĂ© entraĂźne un rĂ©trĂ©cissement de l'attention (narrowing of attention). Cette diminution de l'attention mĂšne finalement Ă une diminution des capacitĂ©s de prendre les Ă©lĂ©ments d'information clĂ©s d'un environnement oĂč un Ă©vĂ©nement prend place (Easterbrook, 1959 ; Eysenck, 1982). L'intervenant impliquĂ© peut donc difficilement arriver seul Ă une reconstruction de toute l'intervention. Celle ci est pour lui comme un grand puzzle dont il n'aurait qu'un nombre restreint de piĂšces, ce qui augmente sa difficultĂ© d'arriver Ă une image globale de l'intervention. Pourtant, mise Ă part la rĂ©cupĂ©ration Ă©motionnelle, la restructuration cognitive (donc la bonne comprĂ©hension de lâintervention) est une condition sine qua non pour arriver Ă un dĂ©veloppement sain. De plus, par manque de bonnes informations, la fantaisie autour d'un Ă©vĂ©nement traumatisant est souvent plus grave que la rĂ©alitĂ©.
Le problÚme est surtout que, d'un cÎté les scientifiques proposent que les événements hautement chargés en émotion diminuent a priori les souvenirs (Kassin, Ellisworth & Smith, 1989) et que, de l'autre cÎté, certains chercheurs prétendent le contraire: les événements émotionnellement choquants mÚneraient à des souvenirs plus détaillés (Christianson & Loftus, 1990). Par exemple, les études sur le weapon focusing (Cutler, Penrod & Martens, 1987 ; Kramer, et. al., 1985 ; Maass & Kohnken, 1989) montrent qu'un stress déterminé induit les objets comme armes à feu ou couteaux, pendant l'usage des méfaits et peut exiger toute l'attention de l'homme et donc améliorer le niveau des détails et sa minutie, ceci au détriment d'autres détails de la situation donnée.
Il arrive en effet souvent, pendant les sessions de rĂ©cupĂ©ration Ă©motionnelle ou debriefings psychologiques, que les intervenants impliquĂ©s dĂ©crivent l'Ă©vĂ©nement traumatisant comme quelque chose qui arrive comme dans un film ou un clip vidĂ©o, invraisemblable et plein de signes de non-connaissance de la rĂ©alitĂ©. Le bĂ©bĂ© blessĂ© est d'abord vu comme une poupĂ©e sur le siĂšge arriĂšre, le visage d'une connaissance s'y reconnaĂźt beaucoup plus tard, une fois l'intervention et le travail douloureux terminĂ©s. Ici, nous retrouvons de nouveau l'intervention du mĂ©canisme de choc â expĂ©riences tunnel (tunnelvision), distorsions perceptuelles, amnĂ©sies, analgĂ©sies, e.a. - qui fait que les intervenants impliquĂ©s restent « opĂ©rationnels » pendant le travail potentiellement traumatisant mais quâils perdent leurs capacitĂ©s de synthĂšse, de personnification et dâintĂ©gration de leurs expĂ©riences. L'organisme humain ne se laisse pas aller Ă une « perte totale ».
Les intervenants impliquĂ©s l'expriment par aprĂšs comme « travailler en pilotage automatique ». Donc, la plupart des opĂ©rations pendant les premiers moments d'une intervention traumatisante se font automatiquement, instinctivement, appris par exercice, avec peu de paroles, dirigĂ©s, invraisemblables et irrĂ©els. Les enfants sont donc souvent des poupĂ©es. Les connaissances sont, Ă ce moment « Ă©trangĂšres », les blessĂ©s ou les morts sont dĂ©shumanisĂ©s en partie via l 'humour noir, pour pouvoir garder une certaine distance. Les Ă©motions qui vont de pair avec ses expĂ©riences nâarriveront quâaprĂšs quelques heures ou quelques jours. Il arrive toujours un moment oĂč le pilotage automatique s'arrĂȘte. AprĂšs l'intervention, on connaĂźt ce phĂ©nomĂšne de «contrecoup Ă©motionnel » ou le fait de « craquer aprĂšs coup ». Pendant les longues interventions, un stimulus peut parfois dĂ©clencher l'arrĂȘt du pilotage automatique: l'impression soudaine que la victime ressemble Ă un membre de la famille, un ours en peluche similaire Ă celui dâun de ces propres enfants, ou encore une poupĂ©e, ou tout autre stimulus qui, instantanĂ©ment, perfore l'armure de l'intervenant et le confronte Ă nouveau avec les Ă©motions normales de lâĂȘtre humain, ce qui le fait principalement fonctionner comme un homme vulnĂ©rable. Cela ne dure naturellement pas longtemps. Une fois l'action intense derriĂšre le dos et le danger Ă©coulĂ©, l'intervenant impliquĂ© a, parfois partiellement, une vision de ce qui s'est rĂ©ellement passĂ© et de ce qu'il a fait. Ă partir de lĂ commence le «trauma vidĂ©o carrousel » : Ă cause du souvenir fragmentĂ© pendant l'intervention, chaque intervenant commence Ă reconstituer l'intervention (voir Ă ruminer), en se demandant en permanence si cela n'a pas pu se dĂ©rouler autrement et si lui ou ses collĂšgues n'avaient pas pu ou dĂ» faire plus. Au plus, l'intervention reste lacunaire, ces questions durent et l'esprit reste occupĂ© Ă ruminer l'intervention. Ici, les victimes tombent directement dans la dynamique du traumatisme psychique : remĂ©morations continuelles et intrusives, entrecoupĂ©es de pĂ©riodes de dĂ©nĂ©gation/ diminution, d'oĂč ressortent en outre beaucoup de plaintes plus accrues, et oĂč l'excitation corporelle reste. L'individu impliquĂ© peut trĂšs bien s'emmurer dans la remĂ©morisation ou dans la dĂ©nĂ©gation avec comme consĂ©quence une augmentation du dysfonctionnement social. Ă ce moment on parle d'un traumatisme psychique chronifiĂ© (cf. description de lâĂ©tat post-traumatique ci-dessus). Les paragraphes prĂ©cĂ©dents montrent qu'un entretien de dĂ©couplage Ă©motionnel visant le bilan psychologique (dĂ©briefing psychologique) avec tous les acteurs d'une intervention de grande envergure est essentiel pour leur bon rĂ©tablissement.
Lâassistance en situations de crise et lâentretien de rĂ©cupĂ©ration et de dĂ©couplage émotionnel visant le bilan psychologique dâinterventions (de grande envergure) potentiellement traumatisantes
Considérations préliminaires
 L'expression d'une intervention potentiellement traumatisante, en groupe et suivant une procĂ©dure prĂ©vue Ă cet effet, sera appelĂ©e dans les paragraphes suivants, selon le moment auquel lâintervention Ă lieu, lâentretien de rĂ©cupĂ©ration Ă©motionnelle et lâentretien de dĂ©couplage Ă©motionnel; ce genre dâinterventions fut auparavant communĂ©ment appelĂ© respectivement defusing, debriefing psychologique ou dĂ©briefing aprĂšs incidents critiques mais puisque ces derniĂšres annĂ©es toutes sortes dâinterventions dans lâimmĂ©diat et le post-immĂ©diat dâune catastrophe furent appelĂ©es dĂ©briefing, et puisque ce terme anglo-saxon nâa quâune validitĂ© apparente trĂšs rĂ©duite, nous avons choisi une terminologie plus adĂ©quate. Lâentretien de rĂ©cupĂ©ration Ă©motionnelle dans les paragraphes prĂ©cĂ©dents peut ĂȘtre vu comme une activitĂ© de prĂ©vention primaire. Lâentretien de dĂ©couplage Ă©motionnel, par contre, est destinĂ© Ă la prĂ©vention secondaire auprĂšs de victimes tertiaires (voir les notions de prĂ©vention et les catĂ©gories de victimes prĂ©sentĂ©es dans lâintroduction de ce texte) et devrait idĂ©alement avoir lieu dans les jours qui suivent lâintervention.
 Le dĂ©couplage Ă©motionnel est donc une intervention dirigĂ©e sur l'individu ou le groupe, dans laquelle les Ă©lĂ©ments importants d'une expĂ©rience potentiellement traumatisante entrent en ligne de compte peu aprĂšs l'Ă©vĂ©nement, mais quelques jours aprĂšs quâun premier entretien de rĂ©cupĂ©ration Ă©motionnelle a eu lieu et les intervenants atteints de stress Ă potentiel traumatisant ont eu une pĂ©riode de rĂ©tablissement/rĂ©cupĂ©ration physique et Ă©motionnelle.
Depuis peu, ce genre dâentretiens a Ă©tĂ© principalement recommandĂ© comme la technique de gĂ©rance du stress par excellence dans les mĂ©tiers Ă risque - intervenants sociaux dans les catastrophes, services de sapeurs-pompiers, militaires, police et services de l'ordre, etc. (Bergman & Queen, 1986 ; Dunning, & Silva, 1980 ; Griffin, 1987 ; Mitchell, 1993 ; Raphael, 1979 ; Wagner, 1979) â mais la technique fut utilisĂ©e Ă diffĂ©rentes fins et ce pour des publics cibles trĂšs diffĂ©rents, et parfois inadĂ©quats (telle que les Ă©tudes mentionnant lâutilisation du dĂ©briefing psychologique avec des patients griĂšvement brĂ»lĂ©s ; cf. De Clercq & Vermeiren, 1999).
Sans vouloir revenir sur la façon dont les diffĂ©rentes variantes du debriefings psychologiques, dans leurs nombreuses variantes, sont menĂ©s, et sans vouloir entamer la polĂ©mique par rapport Ă leur effectivitĂ©, nous voudrions quand mĂȘme insister sur le fait que cette technique est essentiellement bonne si elle est, telle que prĂ©vue, utilisĂ©e avec des intervenants indirectement traumatisĂ©s (prĂ©vention secondaire de victimes tertiaires). Toute autre forme de traumatisation primaire et secondaire, et la prise en charge des victimes touchĂ©es, relĂšve selon nous de lâaide professionnalisĂ©e, et devrait â tout comme chaque forme de prĂ©vention secondaire dâailleurs â reposer sur des techniques et des procĂ©dures Ă©prouvĂ©es dont lâefficacitĂ© Ă Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e au moyen dâĂ©tudes empiriques mĂ©thodologiquement valables (cf. Ă©tudes contrĂŽlĂ©es et randomisĂ©es) utilisant les bons critĂšres dâĂ©valuation. Selon nous, le seul critĂšre dâĂ©valuation du dĂ©briefing ne devrait dâailleurs pas se limiter Ă la prĂ©vention de traumatismes psychologiques ou de syndromes post-traumatiques. Â
DâaprĂšs lâanalyse fait dans les paragraphes ci-dessus, la reconstruction dĂ©taillĂ©e des interventions potentiellement traumatisantes, est vue comme Ă©tant trĂšs importante par les intervenants en question, et ce aprĂšs quâils ont eu lâoccasion de rĂ©cupĂ©rer physiquement et de vivre un premiĂšre pĂ©riode de dĂ©charge de tensions et de relaxation. Cette reconstruction dĂ©taillĂ©e ainsi que la premiĂšre aide diffĂ©rĂ©e seront les buts importants de lâentretien de dĂ©couplage et du bilan psychologique. Cet entretien a donc pour but d'adoucir les souffrances psychiques (souvent intenses) en donnant lâoccasion Ă chacun de sâexprimer par rapport aux faits, aux pensĂ©es et aux Ă©motions toujours couplĂ©es Ă lâintervention en question. Nous ne voyons cependant pas lâutilitĂ© (ni la faisabilitĂ© concrĂšte) dâune sĂ©paration trĂšs stricte des diffĂ©rentes du protocole du dĂ©briefing de J.T. Mitchell (1993) chez qui le « critical incident stress debriefing » est divisé en sept phases, Ă savoir : (1) phase dâintroduction qui vise Ă cadrer lâentretien et Ă introduire les rĂšgles de base de la rencontre ; (2) une phase des faits qui doit permettre aux participants de reconstituer lâĂ©vĂ©nement afin dâarriver Ă un consensus factuel; (3) une phase de pensĂ©es durant laquelle les participants reviennent à leurs pensĂ©es initiales ; (4) une phase de rĂ©actions/Ă©motions oĂč tous sont amenĂ©s Ă exprimer leur vĂ©cu Ă©motionnel ; (5) une phase de symptĂŽmes durant laquelle les signes spĂ©cifiques de dĂ©tresse pĂ©ri- et post-traumatique sont cadrĂ©s; (6) une phase dâapprentissage permettant la psycho-Ă©ducation des participants ; et, (7) une phase de « re-entrĂ©e » qui doit permettre Ă conclure la sĂ©ance. Cette liste de phases nous paraĂźt plutĂŽt une liste dâobjectifs Ă rĂ©aliser durant le soutien diffĂ©rĂ© (postimmĂ©diat) sur laquelle nous reviendrons dans la derniĂšre partie de ce chapitre.
 Avant de pouvoir poursuivre le mĂ©tier dâintervenant et de partir sur de nouvelles interventions potentiellement traumatisantes, les intervenants devraient pouvoir se dĂ©coupler Ă©motionnellement de lâintervention choquante en question (dâoĂč aussi l'importance des souvenirs clairs et prĂ©cis). Pour des interventions oĂč plusieurs corps de sapeurs-pompiers ou d'ambulances, ou mĂȘme des groupes d'assistance plus grands, ont pris part, ceci est un problĂšme en soi, les intervenants ne se rendent souvent pas tout Ă fait compte de la grandeur du cadre et du vrai contexte de l'intervention oĂč ils furent un petit - mais souvent important - maillon. En termes d'interventions de grande envergure comme des accidents de la route, des grands incendies, des Ă©boulements, des explosions et des autres situations de catastrophes, il est donc clair qu'une reconstruction prĂ©cise est impossible si on n'en parle qu'avec les membres de son propre corps. Il est pratiquement impossible d'avoir des informations complĂštes sur une intervention multidisciplinaire et sur la mesure dans laquelle celle-ci peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme rĂ©ussie, si on ne tient un entretien qu'Ă l'intĂ©rieur et qu'avec les membres d'un mĂȘme corps. L'exemple de la pratique ci-dessous permet d'illustrer ce point de vue.
 Exemple
 Dans un grave accident de la route oĂč on dĂ©plora quatre morts, un pompier a devait, pendant le sauvetage, se contenter de regarder Ă quelques mĂštres de distance, comment son collĂšgue et le personnel des services de l'aide mĂ©dicale urgente administraient les soins mĂ©dicaux nĂ©cessaires et devaient mĂȘme passer Ă la rĂ©animation d'un blessĂ© grave. Il Ă©tait lĂ , Ă quelques kilomĂštres, prĂȘt Ă intervenir immĂ©diatement Ă la moindre Ă©tincelle avec une lance Ă haute pression. Pourtant, il se sentait superflu et inutile durant toute lâintervention. Pour lui, ce fut le pire qu'il eut jamais fait. Devoir se contenter de regarder comment les collĂšgues, avec des moyens humains et matĂ©riels importants, se battaient pour essayer de sauver quatre personnes gravement blessĂ©s. Pendant le debriefing de groupe - oĂč les sapeurs-pompiers, policiers, ambulanciers, service de dĂ©pannage et quelques autres services d'assistance Ă©taient prĂ©sents -, le pompier en question Ă©clata de colĂšre, puis pleura. Jusqu'au moment oĂč une infirmiĂšre et un mĂ©decin des urgences expliquĂšrent qu'ils n'auraient jamais pris de tels risques s'il n'y avait pas eu un pompier prĂȘt avec une lance Ă haute pression car de l'autre cĂŽtĂ© tombait goutte Ă goutte de lâessence de la voiture. Le contact visuel quâelle avait gardĂ© avec lui et qu'il avait ressenti comme rĂ©probateur pendant l'intervention signifiait beaucoup pour cette infirmiĂšre. Finalement, elle Ă©tait reconnaissante envers le pompier pour sa prĂ©sence. Elle exprima en outre encore d'autres choses trĂšs importantes, principalement en expliquant qu'elle Ă©tait dĂ©jĂ rassurĂ©e quand elle avait appris par la radio, sur le chemin de l'intervention, que les pompiers Ă©taient en route pour l'accident. Cela donnait quelque chose comme « si ce sont ces gars, ça ira! ». L'intervention du personnel de l'aide mĂ©dicale urgente, entre autres les infirmiĂšres et les mĂ©decins ainsi dĂ©nommĂ©s, mirent le pompier «au niveau» de l'intervention thĂ©rapeutique. Il se sentit reconnu dans son travail qui, en effet, est parfois de nature passive. Â
Cet exemple illustre bien quâun entretien de dĂ©couplage aprĂšs accidents majeurs devrait pouvoir se tenir toujours de façon multidisciplinaire au lieu de seulement au sein du corpsÂ
D'autres buts, tout aussi importants, de lâentretien de dĂ©couplage sont la ventilation de la tension et des frustrations accumulĂ©es, la normalisation et la lĂ©gitimation des rĂ©actions et sentiments interprĂ©tĂ©s, l'accomplissement de la restructuration cognitive (les cognitions nĂ©gatives sont en partie remplacĂ©es -si possible -par des cognitions positives), la crĂ©ation d'un lieu, presque mythique, entre les compagnons d'infortune et l'identification des intervenants avec un risque Ă©levĂ© dans des circonstances irritantes. AprĂšs la participation au dĂ©couplage Ă©motionnel post-immĂ©diat (endĂ©ans les quelques jours qui suivent lâintervention) la plupart des intervenants prĂ©sents se sentent soulagĂ©s et rassurĂ©s. Dans les contacts qui sâen suivent ils nous disent â parfois par le biais de lâĂ©quipe de gestion de crises travaillant dans leur propre corps ou service â comment lâentretien les permet de mieux comprendre leurs rĂ©actions (durant et aprĂšs), dâavoir une meilleure idĂ©e sur ce qui sâest passĂ© et de voir plus clair dans les rĂ©actions de victimes, de leurs proches et de leurs propres collĂšgues. Â
Interventions prĂ©coces et diffĂ©rĂ©es par des « paires supervisĂ©es »Â
Les entretiens de rĂ©cupĂ©ration et de dĂ©couplage Ă©motionnel semblent donc ĂȘtre un moyen effectif pour pourvoir Ă un dysfonctionnement prolongĂ© aprĂšs une intervention potentiellement traumatisante Ă condition que la discussion soit menĂ©e par les bonnes personnes au bon moment en utilisant une technique de communication adĂ©quate, et que ces interventions se dĂ©rouleraient en plusieurs phases, Ă©chelonnĂ©es logiquement dans le temps, tout en tenant compte des souhaits des intervenants eux-mĂȘmes. Nous pensons que beaucoup trop de techniques et dâinterventions dâaide ou de soutien sont proposĂ©es par des « spĂ©cialistes » sans rĂ©ellement tenir compte des souhaits du client lui-mĂȘme : lâintervenant qui est lâexpert en la matiĂšre, cherchant un cadre et des repĂšres pour comprendre et donner du sens Ă son vĂ©cu. Nous avons parfois lâimpression que seuls les professionnels ayant une expĂ©rience du terrain dans les services de secours et dâaide mĂ©dicale urgente eux-mĂȘmes comprennent et respectent pleinement ce besoin.Â
Les objectifs successifs (repris dans la liste ci-dessous) dĂ©pendraient alors en grande partie des souhaits exprimĂ©s par les intervenants durant les premiers contacts prĂ©vus dans lâimmĂ©diat aprĂšs lâintervention traumatogĂšne. Â
Lâentretien de dĂ©couplage Ă©motionnel contient les Ă©lĂ©ments d'Ă©valuation psychologique, de ventilation de sentiments, de reconnaissance, de normalisation et de lĂ©gitimation des rĂ©actions et symptĂŽmes intervenants et d'auto-Ă©valuation du fonctionnement de l'individu et du groupe.
 Lâentretien de dĂ©couplage Ă©motionnel vise les objectifs suivants :Â
- premiÚrement: arriver ensemble, avec tous les intervenants impliquées, acteurs de l'intervention, à une reconstruction précise de ce qui s'est réellement passé, mettre toutes les piÚces du puzzle des personnes impliquées ensemble (reconstruction en maquette, au tableau, sur transparent, e.a.) pour arriver à un ensemble qui rend le rÎle de chacun trÚs clair ;
- deuxiÚmement: offrir la possibilité aux personnes impliquées de ventiler leur réaction émotionnelle en rapport avec l'événement et apprécier l'intensité de ces réactions, sans pour autant les explorer dans un stade précoce;
- troisiÚmement: offrir aux personnes impliquées la reconnaissance, le soutien, l'information et le calme par la discussion détaillée, la normalisation et la légitimation des changements (transitoires) dans leur vie et des symptÎmes ;
- quatriĂšmement: initier, stimuler et catalyser chez les participants leur propre capacitĂ© d'assimilation traumatique (dâĂ©laboration du trauma) et les aider Ă retrouver la sĂ©rĂ©nitĂ© et la confiance (y compris leur sentiment de prĂ©visibilitĂ© et de contrĂŽle) dans l'environnement dans lequel ils vivent et travaillent ;
- cinquiÚmement: effacer le sentiment de détachement des personnes impliquées en soulignant la fraternité réciproque. Stimuler la solidarité et la communauté parmi les compagnons d'infortune des différentes disciplines (et au besoin soutenir aussi l'enveloppe sociale des « victimes »).
 Le but principal est donc d'aider les gens impliquĂ©s, Ă©tant donnĂ© que la souffrance psychique est prolongĂ©e mais qu'ils peuvent apprendre Ă l'utiliser comme un « moteur » au lieu de se laisser piĂ©tiner par celle-ci. Tristesse, peine, angoisse, peur, colĂšre et sentiments intenses sont des catalyseurs pour arriver Ă une Ă©laboration saine du traumatisme. Ceci doit permettre aux intervenants de se dĂ©coupler Ă©motionnellement de ce qui vient de se passer pour pouvoir reprendre rapidement leur travail et leur rythme de vie normal. La prolongation de la souffrance peut, par aprĂšs, parfois ĂȘtre ramenĂ©e Ă la conscience par un petit stimulus sans importance (surtout les odeurs) suffisant pour raviver tous les souvenirs.
 Il y a aussi toute une sĂ©rie dâobjectifs secondaires, plus dirigĂ©s sur l'individu. Ils contiennent, en premier, l'aide Ă la reconstruction cognitive au moyen d'une comprĂ©hension claire aussi bien des Ă©vĂ©nements traumatisants que des rĂ©actions Ă ceux-ci.
Le monde des victimes peut bien se retrouver la tĂȘte en bas, mais ne doit pas y rester. Ensuite, la tension individuelle et de groupe doit ĂȘtre diminuĂ©e. Par-dessus tout, on doit diminuer le sentiment d'anormalitĂ© dont les victimes d'Ă©vĂ©nements potentiellement traumatisants se souviennent, en leur laissant partager leurs sentiments avec plus ou moins les mĂȘmes opinions et en leur expliquant qu'il s'agit de rĂ©actions normales Ă un Ă©vĂ©nement ou une situation anormale.
On doit aussi essayer d'argumenter le soutien, la solidarité et la cohésion du groupe. On doit aussi préparer les victimes à des symptÎmes ou réactions qui pourraient apparaßtre plus tard et finalement identifier qui aura besoin de plus d'aide.
La forme de lâentretien de dĂ©couplage Ă©motionnel Ă©tant de lâaide collĂ©giale (supervisĂ©e), les rĂšgles d'or suivantes doivent ĂȘtre respectĂ©es: si on est impliquĂ© soi-mĂȘme, on doit laisser l'accueil des collĂšgues touchĂ©s aux autres. La supervision de lâentretien de dĂ©couplage rĂ©side dans la surveillance et le soutien du processus ; donc la rĂ©union de soutien de collĂšgues entraĂźnĂ©s (pour les collĂšgues) doit ĂȘtre supervisĂ© par un psychologue, un psychiatre ou un psychothĂ©rapeute. Un point essentiel dans le travail des Equipes de Gestion de Crise (en Europe et en Australie mieux connues sont le nom des Fire-Fighter & Medical Emergency Stress Teams, ou simplement les FiST - voir ci-dessous) est que ces personnes d'aide et de soutien de crise aient eux-mĂȘmes eu une expĂ©rience de terrain chez les sapeurs-pompiers et de lâaide mĂ©dicale urgente.
Le fait que les pairs entraĂźnĂ©s, les personnes qui accueillent leurs collĂšgues dans lâimmĂ©diat aprĂšs une intervention traumatogĂšne ou les « dĂ©briefeurs » soient aussi des intervenants a en outre encore un rĂŽle important. Quand des interventions extrĂȘmement choquantes sont discutĂ©es, on prĂ©sentera durant la phase de reconstruction de lâintervention, dans la mesure du possible, des photos dures non censurĂ©es ou des films en rapport avec les activitĂ©s d'assistance. Ce matĂ©riel de faits est trĂšs important pour complĂ©ter les lacunes a posteriori dans l'expĂ©rience de chaque intervenant impliquĂ© qui, pendant l'intervention, fut souvent, partiellement sous l'influence d'une attention accrue pour certains stimuli et dâune «chute dâattention » pour dâautres (tunnel vision) dont on a dĂ©jĂ parlĂ© ci-dessus, ou encore, si attristĂ© dans l'activitĂ©, que beaucoup d'informations importantes pour lâĂ©laboration du traumatisme se perdent. Ainsi, il est difficile pour les intervenants de se former eux-mĂȘmes une image globale autour de l'Ă©vĂ©nement. Il n'est pas donnĂ© Ă tout le monde de supporter les images d'intervention extrĂȘme sans mĂȘme une prĂ©paration. Devant le repĂȘchage d'un vieux corps en dehors du canal, le sauvetage d'une victime mutilĂ©e (enfants), l'enlĂšvement de restes humains en dehors d'une maison, d'un vĂ©hicule ou d'entre les rails d'un train, ce ne serait pas la premiĂšre fois qu'un professionnel « d'un secteur plus doux », mĂȘme prĂ©venu, devrait vomir ou quitter la salle pendant ou aprĂšs une discussion, entre autres Ă cause de la cruautĂ© des informations qu'il aurait vues ou entendues pendant cette discussion. On ne pourrait pas se permettre que la personne qui accueille et accompagne au stress en soit la victime, si elle reçoit des intervenants aprĂšs une catastrophe !
Un autre avantage d'ĂȘtre soi-mĂȘme pompier ou sauveteur pour ĂȘtre « dĂ©briefeur », est que, durant la discussion d'accueil, le temps prĂ©cieux n'est jamais perdu parce que celui-ci doit fournir une explication sur l'intervention du pompier ou de l'ambulancier et dire quelles procĂ©dures ou matĂ©riels doivent ĂȘtre normalement utilisĂ©s. Les intervenants « dĂ©briefeurs » doivent vivre bien eux-mĂȘmes et avoir ne serait-ce que quelques annĂ©es d'expĂ©rience de ce travail et savoir oĂč se trouvent parfois les points clĂ©s. En plus, dans un corps de sapeurs-pompiers, il est parfois essentiel pour les initiĂ©s de connaĂźtre les alliances dans le groupe: les sapeurs-pompiers les plus ĂągĂ©s, les plongeurs, les spĂ©cialistes du gaz, les ambulanciers, lâĂ©quipe « hauts risques », e.a. Pendant une discussion, il peut ĂȘtre trĂšs important d'avoir ces informations concernant « les alliances naturelles dans le groupe ».
C'est lĂ que se trouve le seuil, souvent trĂšs bas, de participation Ă un entretien de dĂ©couplage, Ă cause des participants impliquĂ©s, parce que ces derniers savent que les « dĂ©briefeurs » sont de la mĂȘme « race » qu'eux et sont pĂ©nĂ©trĂ©s du « sentiment des sapeurs-pompiers », que les « étrangers » ne peuvent pas vraiment imaginer. Ainsi, un jeune cadre dynamique dans un costume trois piĂšces n'arrive pas en papotant, son tĂ©lĂ©phone portable Ă la ceinture, dans une caserne de sapeurs-pompiers ni un psychiatre ou psychologue avec son tablier blanc, signe de pouvoir et dâexpertise... On supporte mieux un sentiment de reconnaissance, avec des marques extĂ©rieures de pompier ou dâacteur de lâurgence ayant une crĂ©dibilitĂ© de terrain. Cela ne signifie naturellement pas que la personne doit porter ouvertement ses grades de sapeur-pompier. S'ils sont par exemple reconnaissables comme officiers, ils peuvent, sans aucun doute, atteindre l'opposĂ© de ce qu'ils veulent, comme avocat du diable naturel. Les membres des FiST portent par exemple les vĂȘtements ordinaires des sapeurs-pompiers et se reconnaissent des autres intervenants â aussi bien sur le terrain quâaprĂšs durant les activitĂ©s de soutien - par un badge qu'ils portent et Ă©ventuellement un sweat avec le logo FiST imprimĂ©.
Construction dâun rĂ©seau dâintervention dâĂ©quipes de gestion de crises dans les services de sapeurs-pompiers et dâambulanciers
Le modĂšle des Fire-Fighter & Emergency Medical Stress TeamsÂ
La premiĂšre activitĂ© dâun corps de sapeurs-pompiers impliquĂ© rĂ©side dans la prise de contact avec les responsables FiST de la rĂ©gion concernĂ©e. Est ensuite fixĂ©e la date dâun exercice de corps pour aborder avec lâensemble du groupe le thĂšme du stress traumatique dans la pratique.
A la fin de ces Ă©changes dâintroduction et dâexploration, des membres dâune Ă©quipe de gestion de crises seront nommĂ©s par leurs collĂšgues. Cette sĂ©lection â appelĂ©e « sĂ©lection 360° » - se fait en trois Ă©tapes : choix par les participants, ratification par le commandant, ratification par les responsables du rĂ©seau FiST (aprĂšs un processus de sĂ©lection par contact et interview personnalisĂ©e). Les questions qui prĂ©sident au choix sont entre autres de savoir quel collĂšgue du corps de sapeurs-pompiers et/ou dâambulanciers serait apte Ă assumer cette fonction de confiance, intervenant de premiĂšre ligne, et quels seraient les collĂšgues les plus volontiers sollicitĂ©s en cas de problĂšme.
La force de cette procĂ©dure de sĂ©lection rĂ©side en premier lieu dans le mandat confiĂ© par des collĂšgues et par le commandant de travailler sur des problĂšmes dĂ©licats. De plus, il est important dâĂ©carter des candidats qui, spontanĂ©ment ou officiellement, sont concernĂ©s par les tĂąches dâoccupation de premiĂšre ligne. Nous pensons entre autres aux dirigeants du corps qui prennent en main des tĂąches dâenquĂȘtes administratives sur les accidents. En effet, le dĂ©briefing collectif ou individuel exige de pouvoir se dire des choses absolument confidentielles en toute franchise, qui ne sauraient en aucun cas ĂȘtre rĂ©utilisĂ©es ultĂ©rieurement pour les besoins de lâenquĂȘte administrative.
LâaumĂŽnier ou dâautres aides spirituelles ont certes leur mot Ă dire en matiĂšre de soutien ; toutefois, ce ne sont pas les personnes idĂ©ales pour faire partie des Ă©quipes de gestion des crises au sein des sapeurs-pompiers.
Chaque Ă©quipe doit avoir obtenu lâaval du chef de corps pour la mise en place dâun systĂšme dâaide aux collĂšgues. Pour des raisons stratĂ©giques â notamment comme signe de reconnaissance de la problĂ©matique â il est judicieux dâavoir dans lâĂ©quipe un reprĂ©sentant de la direction du corps. Â
Il faut ĂȘtre clair dâemblĂ©e sur le fait que les collĂšgues sĂ©lectionnĂ©s ne doivent pas se mettre au premier plan sur la base de leurs propres expĂ©riences traumatisantes passĂ©es. En cours de formation resurgiront parfois des restes de souvenirs difficiles non rĂ©solus et encore sensibles, ce qui est normal. Pourtant, ces Ă©motions ce doivent entraver ni la formation, ni le travail ultĂ©rieur avec les collĂšgues. Les responsables de FiST veulent notamment Ă tout prix Ă©viter que des secouristes acceptant ce rĂŽle de confiance et dâintervenant psychosocial auprĂšs de leurs collĂšgues sâabĂźment en aidant autrui.
LâexpĂ©rience montre que la sĂ©lection dâintervenants psychosociaux parmi les pairs, telle quâelle fut expliquĂ©e ci-dessus, ressortent le plus souvent des collĂšgues « de premier soutien psychologique » sĂ©rieux. Les intervenants qui travaillent ensemble dans des circonstances parfois dramatiques se connaissent souvent mieux que leur propre partenaire ! Un dernier avantage encore de ce modĂšle est quâil ne nĂ©cessite pas de grandes explications ni de budgets considĂ©rables.
Ce nâest que lorsque le feu vert est donnĂ© Ă tous les niveaux que la dĂ©marche se met en place.
Les membres sĂ©lectionnĂ©s sont rĂ©unis avec ceux dâautres Ă©quipes de gestion de crises en groupes de douze Ă quinze personnes, et ce dans un centre de formation isolĂ© quelque part dans la nature. Le but est de former ensuite un rĂ©seau rĂ©gional dâĂ©quipes FiST, dont le travail sera prĂ©sentĂ© plus loin dans le texte.
Le programme de base cherche à équilibrer formation de groupe (team building), formation théorique, exercices pratiques (psychodrame, jeux de rÎles, promulgation, etc.) processus de croissance individuelle et activités collectives informelles.
Le futur intervenant psychosociale de premiĂšre ligne dĂ©couvre comment assister les victimes traumatisĂ©es selon un style qui lui convient et dĂ©veloppe ses capacitĂ©s dâintrospection.
AprĂšs le week-end de formation de base, les jeunes intervenants FiST suivent une sĂ©rie de cours dâapprofondissement sur une pĂ©riode dâune annĂ©e. Le groupe qui a suivi lâensemble de la formation travaillera lâannĂ©e suivante Ă la construction de lâĂ©quipe sous la supervision permanente des formateurs du FiST. Ils se retrouvent tous les trois mois autour de sujets prĂ©dĂ©terminĂ©s.
La premiĂšre tĂąche quâils reçoivent aprĂšs leur week-end de formation est la mise sur pied dâun plan dâaction pour informer et sensibiliser leurs collĂšgues, par le biais de leur propre brochure sur le thĂšme du stress traumatique chez les sapeurs-pompiers et/ou les ambulanciers.
Six mois plus tard, les intervenants FiST retrouvent leurs formateurs et superviseurs pour prĂ©parer la construction dâun systĂšme de partenariat ainsi que la mise en place dâun procĂ©dure dâannonce des mauvaises nouvelles.
La rencontre suivante permet de discuter et dâĂ©valuer les scĂ©narios dâinformation Ă©bauchĂ©s sur lâaide en cas de crise psychologique (procĂ©dure dâopĂ©ration standard).
Enfin, une annĂ©e plus tard, un exercice de synthĂšse mettra Ă lâĂ©preuve les connaissances acquises : une calamitĂ© fictive mais rĂ©aliste est annoncĂ©e depuis le staff FiST national dans lâun des centres concernĂ©s, ce qui dĂ©clenche la procĂ©dure complĂšte dâintervention ; le dĂ©roulement est ensuite Ă©valuĂ© par les formateurs FiST.
Si au cours de lâannĂ©e de formation, des Ă©vĂ©nements choquants et/ou traumatisants devraient survenir dans la rĂ©gion dont lâĂ©quipe FiST est en train de se construire, câest la coordination rĂ©gionale du FiST qui organise la prise en charge psychosociale nĂ©cessaire. Les membres FiST encore en formation seront appelĂ©s dans la mesure du possible comme observateurs ou comme auxiliaires, afin de se familiariser avec leurs fonctions.
MĂȘme au terme de leur formation, les membres FiST continuent Ă se retrouver tous les trois mois au staff rĂ©gional pour se perfectionner et entretenir la flamme de leur motivation.
La formation des membres FiST comporte donc trois volets que nous rappelons briĂšvement : 1) exercice gĂ©nĂ©ral de corps, sĂ©lection des membres de lâĂ©quipe ; 2) week-end rĂ©sidentiel de formation ; et, 3) formation complĂ©mentaire â une rencontre tous les trois mois durant une annĂ©e.  Â
Structures de travail des Fire Fighter & Emergency Medical Stress TeamsÂ
La structure des staffs FiST est identique dans chaque rĂ©gion couverte par un rĂ©seau dâintervention rĂ©gionale ; aussi bien les staffs nationaux que rĂ©gionaux disposent des mĂȘmes fonctions, respectivement : un secrĂ©taire, un superviseur, une coordinateur ou une Ă©quipe de coordination, un (ou plusieurs) conseiller(s) mĂ©dica(l)(aux) et un trĂ©sorier. Les fonctions liĂ©es Ă chacun de ces postes sont briĂšvement dĂ©crites ci-dessous :
- Le secrĂ©taire est toujours un commandant de corps de sapeurs-pompiers et sert de plaque tournante pour les Ă©changes entre le FiST et lâextĂ©rieur. Les responsabilitĂ©s suivantes lui incombent : 1) relations publiques ; 2) en cas de situation difficile ou dâintervention traumatogĂšne, contacts avec les corps de sapeurs-pompiers sans FiST ; 3) organisation des rencontres de formation continue tous les trois mois ; 4) relations avec le staff national ; 5) relations avec les organisations externes au service      dâincendie (hĂŽpitaux, Croix Rouge, centres dâhygiĂšne mentale, etc) ; et, 6) liens avec la presse, reprĂ©sentant devant les instances officielles.
- Le superviseur est un professionnel dans le domaine de la psychologie (psychologue, psychiatre, thĂ©rapeute, e.a.). Les compĂ©tences de base de chaque superviseur rĂ©gional sont les suivantes : 1) surveillance du travail du FiST rĂ©gional et de la qualitĂ© des interventions de soutien prĂ©coces et diffĂ©rĂ©es ; les membres FiST sont eux-mĂȘmes « briefĂ©s » et « dĂ©briefĂ©s » aprĂšs chaque intervention, mĂȘme immĂ©diatement si nĂ©cessaire ; 2) surveillance de la dĂ©ontologie et de la philosophie du FiST ; 3) relations avec les milieux professionnels dâassistance ; 4) enseignement au niveau de la formation de province, responsabilitĂ© des soirĂ©es dâinformation ; 5) Ă©laboration du programme de la formation continue des Ă©quipes ; et, 6) approfondissement constant des connaissances acquises.
- Les mĂ©decins du FiST sont en principe des mĂ©decins dâurgence reconnus qui surveillent lâaspect mĂ©dical des situations traumatiques : 1) consultation mĂ©dicale pour le travail du FiST au niveau de la rĂ©gion ; 2) conseils psycho-mĂ©dicaux en cas de problĂšmes traumatiques spĂ©cifiques ; 3) personnes de confiance pour les membres des corps et les dĂ©briefeurs ; 4) conseils et soutien en matiĂšre dâexercice physique comme antidote du traumatisme ; et, 5) disponibilitĂ© pour assurer eux-mĂȘmes des interventions auprĂšs des diffĂ©rentes catĂ©gories dâimpliquĂ©s traumatisĂ©s.
- Le coordinateur du FiST fait partie des cadres dâun corps de sapeurs-pompiers dotĂ© de moyens financiers, dâun bon Ă©quipement de tĂ©lĂ©communication et de multi-mĂ©dia ; il est la personne-clĂ© du bon fonctionnement de lâensemble au sein dâune rĂ©gion. Certaines rĂ©gions disposent mĂȘme de plusieurs coordinateurs ou dâune Ă©quipe, ce qui permet une alternance. Lorsque la catastrophe dĂ©passe les limites dâune rĂ©gion, et exige lâengagement de moyens appartenant Ă un niveau dĂ©partemental ou national, il est Ă©vident quâun seul coordinateur ne suffit plus. Une infrastructure adĂ©quate en moyens de tĂ©lĂ©communication et en multi-mĂ©dia est alors indispensable. Les responsabilitĂ©s du coordinateur (ou de lâĂ©quipe de coordination) sont donc les suivantes : 1) mise en place dâune Ă©quipe aprĂšs la procĂ©dure de prise de contact ; 2) contrĂŽle des dĂ©briefeurs au niveau de la rĂ©gion ; 3) contrĂŽle des rapports de chaque intervention FiST ; 4) disponibilitĂ© permanente (accessibilitĂ©) comme exigence centrale ; 5) fonction dâantenne de garde de la rĂ©gion pour rĂ©pondre aux besoins de procĂ©dure dâurgence ; 6) travail en Ă©troite collaboration avec le secrĂ©taire FiST ; 7) initiateur et responsable de la mise en marche du staff au niveau national ; et, 8) coordination des horaires pour lâorganisation dâune intervention FiST, en collaboration avec le secrĂ©taire et le corps de pompiers impliquĂ©.
- Le trésorier effectue les tùches suivantes : 1) prise en charge des aspects financiers et statutaires du travail du FiST ; 2) préparation du rapport annuel des activités en collaboration avec le secrétaire.
Le staff national est dâune structure similaire mais situe les tĂąches Ă un niveau plus Ă©levĂ©. La seule fonction qui vient sâajouter est celle de conseiller juridique. Il est Ă©vident que tout travail autour dâĂ©vĂ©nements traumatogĂšnes et dâaccidents de grande envergure relĂšve aussi du domaine juridique. Pouvoir assurer la sĂ©curitĂ© et le cadre lĂ©gal de tout travail auprĂšs des victimes est une tĂąche extrĂȘmement importante.
Les scĂ©narios des FiST rĂ©gionaux dĂ©terminent le type dâintervention pour lequel il faudra solliciter le staff national, principalement en ce qui concerne la supervision de lâintervention sur place ou lâattitude face Ă une situation particuliĂšrement difficile.
Le FiST compte un certain nombre de catégories ; ce sont essentiellement :
- les dĂ©briefeurs internes du FiST qui ont suivi la formation de base du week-end, puis les quatre sĂ©ances de consolidation prĂ©vues tous les trois mois. Ils travaillent spontanĂ©ment et de façon informelle dans leur groupe de sapeurs-pompiers et/ou dâambulanciers ; selon la demande, ils dĂ©cident eux-mĂȘmes dâorganiser (guidĂ©s dans ce travail par les structures prĂ©sentĂ©es ci-dessus) des entretiens. Lorsque lâintervention traumatogĂšne touche un grand nombre de collĂšgues ou implique des membres dâautres services, il en rĂ©fĂšrent la prise en charge au staff rĂ©gional, qui agira en fonction des corps impliquĂ©s ;
- les dĂ©briefeurs externes du FiST, qui ne font pas partie de lâorganisation et ne sont pas pompiers ; ils appartiennent aux sociĂ©tĂ©ss de transports publics, compagnies de chemin de fer, services sociaux de la ville, hĂŽpitaux, etc. et sont les personnes de contact au cas oĂč leur organisation serait impliquĂ©e avec les pompiers dans une situation traumatogĂšne ;
- les antennes-FiSTÂ : ce sont des sapeurs-pompiers et des ambulanciers qui ont suivi la formation de base, mais pas les cours de perfectionnement. Ils sont disponibles pour aider Ă lâorganisation ou pour (aider Ă ) effectuer les premiers soins psychologiques aprĂšs incidents critiques.
Rappelons encore la rĂ©gle dâor qui fait quâon ne peut ĂȘtre dĂ©briefeur aprĂšs un stress traumatogĂšne si on a Ă©tĂ© soi-mĂȘme impliqué ; câest alors Ă une autre Ă©quipe FiST dâintervenir. La prĂ©sence dâune personne ou dâune Ă©quipe extĂ©rieure Ă©vite de charger le debriefeur des tensions et rancunes internes au groupe.
Finalement, il ne faut pas perdre de vue LA caractĂ©ristique centrale du rĂ©seau dâintervention lors de situations de crise que sont les FiST : CHAQUE intervenant-debriefeur appartenant au FiST est lui-aussi intervenant de terrain expĂ©rimentĂ©, sapeur-pompier, ambulancier ou mĂ©decin/infirmier urgentiste. Dans cette optique le Fire Fighter & Emergency Medical Stress Team (FiST) est le seul rĂ©seau dâintervention dâaide aux intervenants choquĂ©s et/ou traumatisĂ©s au monde comptant une premiĂšre, deuxiĂšme et troisiĂšme ligne â travaillant de façon non-commerciale et regroupant que des intervenants des terrain expĂ©rimentĂ©s, volontaires ou professionnels, dont certains sont des spĂ©cialistes du stress et du trauma ...
Conclusion et recommandations
 Nous avons essayĂ© dans ce chapitre dâintroduire le lecteur au monde spĂ©cifique des intervenants lors de situations dâexception ainsi que de crĂ©er une image de la pratique et de mentalitĂ© des intervenants de terrain : sapeurs-pompiers, ambulanciers, mĂ©decins urgentistes, Ă©quipes dâidentification de corps et infirmiers/infirmiĂšres. Nous avons aussi couplĂ© la notion dâĂ©vĂ©nement Ă potentiel traumatisant (traumatogĂšne) au monde spĂ©cifique des intervenants en essayant de motiver la nĂ©cessitĂ© dâun soutien psycho-Ă©motionnel, tant dans les heures qui suivent lâintervention en question, que plus longtemps aprĂšs.
 Il semble principalement que les services de sapeurs-pompiers soient un milieu trĂšs fermĂ© oĂč les debriefings psychologiques et les conseils en matiĂšre de gestion dâĂ©vĂ©nements psychotraumatisants exigent une approche appropriĂ©e. Il est clair que les sapeurs-pompiers et les ambulanciers veulent ĂȘtre soutenus et entendus par les intervenants qui ne les considĂšrent pas comme victimes mais peuvent les aborder Ă partir de leur propre pratique couplĂ©e Ă un entraĂźnement permanent dans le domaine des expĂ©riences traumatiques.
 La prĂ©vention de traumatismes psychologiques et/ou de syndromes post-traumatiques ne semble pas ĂȘtre lâunique justification de lâĂ©laboration de structures de soutien et dâaide adĂ©quats. De plus, la mise en place de procĂ©dures fournissant une aide professionnelle serait peut-ĂȘtre souhaitable dans certains cas mais nous pensons quâil faudrait en premier lieu investir dans une premiĂšre ligne dâaide collĂ©giale, prenant en compte la prĂ©vention primaire, et travaillant dans la deuxiĂšme ligne tout en Ă©tant supervisĂ©s par des « psychologues et psychiatres de terrain » qui eux peuvent assurer une Ă©ventuelle aide de troisiĂšme ligne (prĂ©vention tertiaire, curative et psychothĂ©rapeutique).
 Le plus grand dĂ©fi rĂ©side dans le fait quâil faudrait arriver Ă combler « le trou noir » qui tombe souvent entre le moment dâune intervention traumatisante et le moment auquel un premier soutien est offert. Le monde scientifique peut bien essayer de prouver que les « dĂ©briefings psychologiques » sont potentiellement nuisibles et exiger des techniques validĂ©es scientifiquement mais les chercheurs devraient comprendre aussi que de nos jours de loin la plupart des intervenants reviennent toujours de leurs interventions traumatogĂšnes sans aucune forme dâaide ou de soutien institutionnalisĂ©. Il faudrait donc absolument arrĂȘter le dĂ©bat public « pour ou contre le dĂ©briefing psychologique » et investir dans des Ă©tudes Ă©cologiquement valides.
Nous avons fortement lâimpression que des « spĂ©cialistes du trauma » partout au monde ont Ă©tĂ© trop vite Ă promouvoir en tout azimuts le dĂ©briefing psychologique comme une intervention dâaide et de soutien « passe-partout », tant pour des victimes directes que pour leurs proches et/ou les intervenants qui leur sont venu au secours. Ainsi ils ont complĂštement oubliĂ© que le « critical incident stress dĂ©briefing » de J.T. Mitchell (1993) fait partie intĂ©grante de toute une gamme de possibles activitĂ©s de soutien mieux connus sont le nom de « critical incident stress management ». Le dĂ©briefing psychologique â adaptĂ© dans ce chapitre comme un entretien de dĂ©couplage â doit donc ĂȘtre vu comme une forme de prĂ©vention secondaire (prĂ©vention de problĂšmes psychosociaux post-traumatiques) auprĂšs de victimes tertiaires. Organiser ce genre de « dĂ©briefing » avec des victimes de catastrophe nâa donc que trĂšs peu de sens et contient mĂȘme les risques dâaggraver leur situation. Dâailleurs, aucune victime Ă©tait « briefĂ©e » dâavance quâune catastrophe allait avoir lieu âŠ
Lâaide aux victimes de catastrophes â tant les victimes directes (appelĂ©s victimes primaires dans lâintroduction de ce chapitre) que leurs proches (victimes secondaires) â est une affaire de professionnels et ne correspond pas au soutien que doivent recevoir les intervenants. Comparer les rĂ©sultats dâĂ©tudes en matiĂšre dâefficacitĂ© du dĂ©briefing psychologique chez ces diffĂ©rents groupes a donc trĂšs peu de sens.         Â
 Il ne faut donc certainement pas supprimer « les dĂ©briefings psychologiques » mais plutĂŽt rĂ©flĂ©chir Ă la diversitĂ© des interventions de lâaide urgente psychosociale et trouver une terminologie adĂ©quate (et francophone ...) afin de mieux dĂ©crire cette chaque intervention vise rĂ©ellement. Laissons le terme « dĂ©briefing » pour des entretiens qui correspondent rĂ©ellement Ă ce terme : le « dĂ©briefing opĂ©rationnel » tel quâil Ă©tait conçu initialement en milieu militaire. Â
Une intervention prĂ©coce â appelĂ©e ici lâentretien de rĂ©cupĂ©ration Ă©motionnelle (dĂ©samorçage et ventilation) â aprĂšs une intervention Ă potentiel traumatisant est plus que nĂ©cessaire, mais elle devrait surtout viser la rĂ©cupĂ©ration tant physique quâĂ©motionnelle et Ă©viter toute forme dâexploration Ă©motionnelle prĂ©coce ni dĂ©clencher une abrĂ©action collective. Cette premiĂšre intervention devrait avant tout rĂ©duire le taux dâexcitation corporelle prĂ©sent et permettre une premiĂšre restructuration cognitive.
 Une intervention diffĂ©rĂ©e â appelĂ©e ici lâentretien de dĂ©couplage Ă©motionnel â dans les jours qui suivent aura alors pour objectifs principaux de : (1) continuer Ă apporter un soutien psycho-Ă©motionnel ; (2) continuer la psycho-Ă©ducation (lĂ©gitimer, normaliser, apprendre des styles de coping et de psycho-hygiĂšne, etc) des intervenants impliquĂ©s ; (3) de stimuler et/ou catalyser lâĂ©laboration saine de lâintervention traumatogĂšne permettant aux intervenants dâintĂ©grer lâintervention en question dans leur vĂ©cu et leur « fable personnelle ».          Â
 Ceci implique non seulement une vision cohĂ©rente entre les « spĂ©cialistes du stress et du trauma » mais aussi un leadership humain au sein des corps dâintervenants et de services de secours. Nous sommes convaincus que la figure centrale par excellence, sans quoi le soutien dans les crises psychologiques des interventions potentiellement traumatisantes ne serait pas possible, est le commandant des sapeurs-pompiers impliquĂ©s ou le mĂ©decin directeur de lâaide mĂ©dicale urgente. Il semble donc Ă ce niveau, complĂštement dominĂ© par la « technicitĂ© du mĂ©tier » que beaucoup d'informations et de sensibilisations doivent encore ĂȘtre faites.
RĂ©fĂ©rencesÂ
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Yarmey M, Jones DR. Secondary disaster victims: the emotio- na! impact of recovering and identifying human remains. Am J Psychiatr 1985; 142: 303-7.
[1] Pour une analyse plus approfondie de la traumatisation indirecte des intervenants lors de situations dâexception nous conseillons la lecture du chapitre consacrĂ© aux bases de la traumatisation indirecte dans lâouvrage « Les traumatismes psychiques » (DE CLERCQ & LEBIGOT, 2001).
[2] Pour une description et une discussion dĂ©taillĂ©e du travail des Fire-Fighter & Medical Emergency Stress Teams nous voudrions conseiller le lecteur de consulter nos publications antĂ©rieures dans des revues de sapeurs-pompiers et dâambulanciers (e.a. Urgence Pratique, le Journal des Sapeurs-Pompiers Suisses, le Sapeur-Pompier belge et lâANPI Magazine).Â



