DOSSIER: LE SOUTIEN PSYCHOLOGIQUE AUX INTERVENANTS
Le texte qui suit illustre le traitement de traumatismes psychiques auprès des intervenants des services de police et prĂ©sente un exemple d’une approche somatique des troubles psychologiques (et post-traumatiques) suite Ă une expĂ©rience potentiellement traumatisante (appelĂ©e ci-dessous traumatogène).Â
JIDV 2 (Tome 1, numĂ©ro 2 - Janvier 2003) Â
Auteure
Psychologue – Psychothérapeute, Stressteam Police Fédérale, Caserne Fritz Toussaint - Bruxelles
RĂ©sumĂ©Â
Le texte qui suit illustre le traitement de traumatismes psychiques auprès des intervenants des services de police et présente un exemple d’une approche somatique des troubles psychologiques (et post-traumatiques) suite à une expérience potentiellement traumatisante (appelée ci-dessous traumatogène). Il concerne principalement l’abord des séquelles post-traumatiques, suite à l’expérience traumatogène, pouvant donner lieu à un trauma chronifié, c’est à dire, lorsque l’individu n’a pu intégrer l’expérience traumatogène de façon suffisamment satisfaisante dans son identité et son histoire de vie. L’approche somatique est brièvement présentée à partir des travaux de Maryanna Eckberg (1999), psychothérapeute et formatrice de l’International Institute of Bioenergetic Analysis (IIBA), et de Peter Levine spécialiste du trauma et auteur d’un livre sur le sujet -“Waking the tiger” (1997). Un cas clinique tiré de ma pratique au sein du Stressteam de la Police Fédérale permet d’illustrer et d’analyser le travail psycho-corporel qui peut s’engager dans une psychothérapie post-trauma. Quelques conclusions sont dégagées pour le travail psychothérapeutique des séquelles post-traumatiques.
Mots-clés
Police ; traumatisme psychique ; approche somatique ; Maryanna Eckberg ;Â traitement psycho-corporel
Fondements de l’approche somatique
L |
’approche somatique telle que prĂ©sentĂ©e par Eckerg s’appuie sur la comprĂ©hension du traumatisme de choc proposĂ©e par Peter Levine (1997). Pour Levine, lorsque l’organisme est dĂ©passĂ© au delĂ de sa capacitĂ© Ă gĂ©rer un Ă©vènement, il entre dans un Ă©tat de choc. Les rĂ©ponses d’orientation et les rĂ©ponses dĂ©fensives (fight-flight) de l’organisme qui surviennent face Ă la menace sont entravĂ©es ou rendues impossibles. C’est cette incapacitĂ© Ă rĂ©aliser et Ă mener Ă bien les rĂ©ponses prĂ©paratoires de comprĂ©hension du danger (menace de mort directe), rĂ©action au danger – pendant que ce danger ne cesse d’accroĂ®tre – en fonction des possibilitĂ©s de « combat du danger « (fight) donc « maĂ®trise » et de « fuite » (flight) qui provoque le traumatisme psychique et ses symptĂ´mes. Ces rĂ©ponses incluent une mobilisation et une dĂ©charge de l'Ă©nergie intense mobilisĂ©e face Ă une menace sĂ©rieuse. L'apparition des symptĂ´mes psychotraumatiques s'explique principalement par le fait que cette charge d’énergie associĂ©e aux rĂ©ponses dĂ©fensives reste dans le corps et n’est ni extĂ©riorisĂ©e, ni mĂ©tabolisĂ©e. L’organisme est confrontĂ© Ă un “dĂ©bordement” de stimuli (et de leur intensitĂ©). Il est en fait face Ă l’irreprĂ©sentable, Ă savoir la reprĂ©sentation de la « mort » - inexistant dans le psychisme en tant que concept  comme un ordinateur qui voudrait ouvrir un fichier prenant plus de mĂ©moire que sa capacitĂ© de traitement lui permet ou voulant ouvrir un fichier inexistant. En matière de trauma psychique, on parle « d’effroi de la mort » , d’horreur, et/ou de terreur indicible (Crocq, 2002; De Soir & Vermeiren, 2002; van der Kolk, McFarlane, & Weisaeth, 1996).Â
Dans cette situation l’expĂ©rience de l’évènement reste dissociĂ©e, lorsqu’elle est ramenĂ©e Ă la conscience, et l’état dans lequel la personne se retrouve en Ă©voquant l’évènement est Ă©galement un Ă©tat dissociĂ©. Cela rejoint les symptĂ´mes de dissociation pĂ©ritraumatique tels que la dĂ©rĂ©alisation, la dĂ©personnalisation, l’amnĂ©sie, l’analgĂ©sie, la « sortie du corps » e.a. qui se sont rĂ©vĂ©lĂ©s ĂŞtre prĂ©dicteurs des troubles psychotraumatiques ultĂ©rieurs (van der Hart, van Dijke, van Son, & Steele, 2000 ; voir aussi http://www.trauma-pages.com/vdhart-2000.htm). Â
De mĂŞme, au niveau du traitement des informations par le système nerveux, l’encodage des Ă©lĂ©ments de l’expĂ©rience (tant les Ă©lĂ©ments perçus, les pensĂ©es associĂ©es que les rĂ©ponses associĂ©es) reste fragmentĂ©. Ce traitement ne dĂ©passe pas le niveau “infĂ©rieur”, c’est Ă dire que l’information n’arrive pas ĂŞtre traitĂ©e correctement par les systèmes limbique et cortical, car ces systèmes sont submergĂ©s. SubmergĂ©s, ces systèmes se coupent et ne fonctionnent plus, comme dans le cas d’un survoltage Ă©lectrique le disjoncteur s’enclenche et entraĂ®ne une coupure du courant. Les fonctions d’intĂ©gration et de contrĂ´le ne fonctionnent donc plus car elles sont mises hors circuit. De mĂŞme la codification en mĂ©moire ne peut aboutir comme pour un Ă©vènement normal. La personne dans un tel Ă©tat de choc ne sait donc plus avoir une vue d’ensemble de ce qui lui est arrivĂ© et de ce qu’elle vit, ni avoir accès Ă l’évènement en tant que souvenir, c’est Ă dire en tant qu’évènement passĂ©. Cette personne “revit” l’expĂ©rience traumatique chaque fois que les Ă©lĂ©ments traumatiques reviennent Ă la conscience et/ou sont sollicitĂ©s par la situation d’aujourd’hui. L’étude de la mĂ©moire traumatique dĂ©montre que les souvenirs traumatiques apparaissent fragmentĂ©s, non intĂ©grĂ©s, et sont directement revĂ©cus quand ils reĂ©mergent Ă la conscience. Ils restent toujours inintĂ©grables pour la personne[1].Â
 Le fait que ces expériences soient directement revécues au moment du “rappel” des souvenirs en tant qu’images, sensations, comportements et émotions (c’est à dire sans être dissociées du souvenir en tant que tel), indique que la mémoire de l’évènement reste une mémoire implicite. La mémoire explicite implique quant à elle que l’encodage des éléments de l’information est faite de manière séparée des éléments eux-mêmes, ceux-ci étant des perceptions, pensées, réactions physiologiques ou comportementales. La mémoire explicite permet la simple remémoration dans une attitude faisant la part des choses entre le temps du présent et celui du passé. Cette dernière s’obtient uniquement lorsque le traitement intégré, ou codification de l’évènement a pu avoir lieu au moment de l’évènement ou après coup. Cela suppose donc, comme nous l’avons vu précédemment, que l’organisme puisse utiliser ses fonctions cérébrales supérieures de traitement de l’information parce qu’il n’est pas ou plus submergé par le niveau d’activation interne.
 

Figure 1. Le modèle de la modulation de l’agitation (arousal) – Seigel, 1999
La facilitation du passage de la mĂ©moire implicite Ă la mĂ©moire explicite en ce qui concerne les souvenirs traumatiques est un des points essentiels Ă considĂ©rer dans le traitement du PTSD. Ce passage ne pourra pas se faire s’il n’y a pas une gestion correcte du niveau d’activation, afin de le maintenir dans des limites qui permettent le traitement correct des informations traumatiques (cf. figure 1 ci-dessus – le modèle de la modulation de l’agitation). C’est ce passage qui permettra Ă l’individu de ne plus vivre l’expĂ©rience traumatique de manière fragmentĂ©e et dissociĂ©e, de ne plus vivre cet Ă©vènement et l’angoisse qui l’accompagne (gĂ©nĂ©rĂ©e par toutes ces Ă©motions et ce vĂ©cu indicibles car irreprĂ©sentable) comme quelque chose qui se rĂ©pète en boucle dans sa scène psychique intĂ©rieure, de ne plus revivre tout rappel, mĂŞme partiel, de l’évènement comme une reconfrontation aux Ă©lĂ©ments traumatogènes.Â
L’intĂ©rĂŞt de l’approche somatique rĂ©side en ce qu’elle peut traiter directement l'expĂ©rience traumatique parce qu’elle tient compte des expĂ©riences et souvenirs tels qu’ils sont encodĂ©s (encodage mnĂ©sique implicite, somato-sensori-moteur). Les sensations corporelles permettent une voie d'accès directe Ă l'esprit inconscient et aux parties plus anciennes et primitives du cerveau dans lesquelles l'expĂ©rience reste "encodĂ©e". De plus, le travail avec ces sensations permet un monitoring ou une gestion du niveau d’activation de la personne pendant son travail thĂ©rapeutique. Les interventions somatiques fournissent de l’information sur le pattern physiologique de l’expĂ©rience traumatique et facilitent l'accès aux ressources biologiques nĂ©cessaires pour dĂ©faire ces patterns.Â
Le but n’est cependant pas de replonger la personne telle quelle dans son « bain » traumatique, en misant sur une “simple dĂ©charge cathartique”, c’est Ă dire une simple dĂ©charge de l’énergie en excès Ă l’intĂ©rieur du psychisme de la personne. La reconfrontation rĂ©elle ou imaginaire risque de ramener la personne dans les mĂŞmes conditions qui ont provoquĂ© le dĂ©bordement du psychisme et son inhibition, si le processus Ă l’origine du trauma ne peut ĂŞtre en quelque sorte menĂ© Ă terme et aboutir Ă son intĂ©gration. Â
Eckberg distingue 3 phases dans l’approche somatique. Au dĂ©but de l’intervention psychothĂ©rapeutique, en mĂŞme temps que la mise en place d'une relation de confiance, il s'agit avant tout d'Ă©duquer et d’aider le client à contenir et Ă stabiliser les rĂ©actions post-traumatiques dont il souffre. Ensuite, le matĂ©riel traumatique devra ĂŞtre renĂ©gociĂ© pour qu’il puisse l’intĂ©grer dans son identitĂ© (sens du soi) et se reconstruire une narration personnelle et cohĂ©rente. Enfin, le psychothĂ©rapeute veille au rĂ©tablissement de la capacitĂ© Ă Ă©prouver du plaisir et des expĂ©riences positives.Â
1ère phase : Stabilisation, Ă©ducation, et contenanceÂ
La stabilisation des symptômes/réponses somatiques du patient est déjà amorcée par le travail direct sur les symptômes et/ou les réponses somatiques. Le patient a le sentiment d’être pris en main par quelqu’un qui n’a pas peur des réactions corporelles. Il ne ressent pas l'obligation de parler à tout prix du trauma. Il a rapidement accès à une compréhension de son fonctionnement somatique, émotionnel, et psychologique face au trauma. Tout cela contribue au développement de la sensation de sécurité, prérequis obligatoire pour le travail plus avant sur le trauma (renégociation).
La partie pĂ©dagogique, d'Ă©ducation au trauma, est Ă©galement de nature Ă stabiliser l’état de la personne. En travaillant directement avec le fonctionnement somatique de la personne, on peut se baser sur les Ă©lĂ©ments concrets de son expĂ©rience, intĂ©grer les Ă©lĂ©ments subjectifs de son vĂ©cu, provenant de son caractère, son histoire de vie, ses origines socio-culturelles et professionnelles. Les mĂ©taphores sont utiles. Elles peuvent ĂŞtre puisĂ©es dans le milieu culturel et naturel de la personne.Â
Enfin, le concept de contenance est fondamental dans le travail avec tout type de trauma psychique. Ce concept fait référence à la capacité à dégager un espace physique, psychique, relationnel, un espace dans lequel les représentations vont pouvoir s’élaborer. Cette capacité de contenance, nous la développons déjà bébé, au travers de nos expériences, et avec l’appui de la présence physique, de l’intérêt, et des représentations que les adultes nous offrent. C’est cette capacité de contenance qui fait cruellement défaut dans l’expérience traumatique, vu que les capacités du système psychique à éprouver, à réagir et à représenter ont été dépassées.
En tant que thĂ©rapeute, notre rĂ´le sera d’aider la personne traumatisĂ©e Ă reconstruire ou dĂ©velopper une capacitĂ© de contenance qui peut inclure l’expĂ©rience traumatique. En quelque sorte nous nous retrouvons comme une mère qui va guider son bĂ©bĂ© afin qu’il puisse supporter l’intensitĂ© des expĂ©riences qu’il vit en venant au monde et construire sa propre reprĂ©sentation de lui et du monde. Dans ce travail, le thĂ©rapeute fonctionne comme un contenant, c’est Ă dire un support psychique externe pour l’expĂ©rience de la personne. Mais il va Ă©galement au-delĂ de ce rĂ´le de simple support en veillant Ă mobiliser les ressources propres de la personne, ressources externes (situation de vie, rĂ©seau social) et internes (capacitĂ© psychiques, physiques et Ă©motionnelles).Â
Les ressources internes constituent un des points centraux de l’intervention psychothérapeutique. A ce niveau, la perspective somatique s'attache à réengager le corps dans une mobilisation positive de l’énergie. En effet, du point de vue de l’approche somatique, le contenant psychique interne ne peut se développer sans un appui corporel. Cet appui corporel est défaillant dans les états de choc : la respiration est réduite, à l’inspiration, mais surtout à l’expiration, du fait de la paralysie et/ou l’immobilisation du diaphragme, les différents tissus cellulaires sont fortement contractés (le mouvement énergétique est centripète).
Le rĂ©engagement du corps se fait en travaillant Ă accroĂ®tre la respiration et la dĂ©tente des tissus conjonctifs et musculaires. Il faut aider la personne Ă redĂ©velopper la force d’expansion ou force centrifuge de l’organisme vers la pĂ©riphĂ©rie, la ramener Ă un sens de maĂ®trise d’elle-mĂŞme, par exemple en proposant des jeux progressifs de contraction et dĂ©contraction (cf. technique Jacobson). Tout cela va Ă©galement dans le sens d’accroĂ®tre les sensations et la conscience des mĂ©canismes somatiques engagĂ©s. Enfin, le travail des images positives accessibles et leur association avec des sensations corporelles plus positives va renforcer les mouvements de rĂ©expansion de l’organisme et augmenter sa capacitĂ© Ă contenir. . C’est ainsi que le traitement de l’expĂ©rience traumatique pourra se faire sans qu’il n’y ait Ă nouveau dissociation, “survoltage”, ou dĂ©passement de capacitĂ©.Â
Parallèlement, au fil des séances, la relation entre le patient et son psychothérapeute s’engage. Le psychothérapeute et les outils psycho-corporels utilisés (exercices physiques, somato-sensori-émotionnels) deviennent un réel support sur lequel le patient peut s’appuyer. La capacité à contenir se construit donc sur le plan somatique, psychique et relationnel.
 2ème phase : RenĂ©gociation, rĂ©organisation et intĂ©grationÂ
Dans cette deuxième phase, vu que la mĂ©moire est contextuelle et dĂ©pendante des Ă©tats (state–dependent memory), il est important de restimuler, rĂ©engager l’individu dans l’état altĂ©rĂ© de conscience du trauma pour pouvoir accĂ©der Ă l’ensemble des Ă©lĂ©ments fragmentĂ©s et dissociĂ©s, sinon la rĂ©organisation ne sera pas possible. L'objectif de la renĂ©gociation de l’expĂ©rience traumatique est de reconnecter l'individu avec ce qui a Ă©tĂ© perdu lors de l’évĂ©nement traumatique, c’est Ă dire les rĂ©ponses de base de dĂ©fense et d’orientation et de permettre leur mise en place et/ou aboutissement (cf. Levine, 1997). Le point critique de ce travail rĂ©side alors dans l’importance de ne pas faire revivre Ă nouveau l’expĂ©rience de perte de contrĂ´le associĂ©e Ă l’expĂ©rience traumatique (souvent liĂ©e Ă l’hyperexcitation revenue spontanĂ©ment en Ă©tant reconfrontĂ© Ă l’expĂ©rience traumatogène – cf. figure 1). En effet, la terreur ressentie lors de l’expĂ©rience traumatogène est en relation avec le sens de perte de contrĂ´le vĂ©cu Ă ce moment. Pour pouvoir se sentir en contrĂ´le lors de cette renĂ©gociation, le patient doit comprendre que reconnaĂ®tre les Ă©motions et rĂ©actions somatiques associĂ©es au moment de la traumatisation ne ramènent pas la situation (traumatogène) elle-mĂŞme ni la violence et impuissance qui y ont Ă©tĂ© associĂ©es.Â
Les interventions somatiques vont faciliter cette renĂ©gociation dĂ©licate, parce que l’expĂ©rience traumatogène se revit avec les rĂ©actions somatiques et Ă©motionnelles tout en restant «en charge» de son corps, et de ses rĂ©actions. Le processus de traitement de l’information traumatique est ralenti, un peu comme dans un film dont on peut contrĂ´ler le dĂ©roulement. Cela permet de se sentir en contrĂ´le de ce qui se passe; rapporter de plus en plus de dĂ©tails sur le vĂ©cu initial et subsĂ©quent, avec plus de distance; et de garder le contact avec la rĂ©alitĂ© du moment prĂ©sent et avec le thĂ©rapeute.Â
Eckberg a dĂ©gagĂ© plusieurs principes de base pour la renĂ©gociation de l’expĂ©rience traumatogène (appelĂ©e traumatique dans la mesure oĂą elle Ă Ă©tĂ© vĂ©cue comme une menace de mort directe et intense). Elle les tire du travail de Peter Levine sur le trauma. Tout d’abord, le "titrage", terme issu de la chimie, permet de contrĂ´ler la rĂ©action pour que seulement un peu de quantitĂ© d’énergie soit relâchĂ©e Ă chaque moment (sinon il y aurait une explosion intense d’émotion et d’éveil physiologique). Le travail se fait en laissant de l’espace pour ces rĂ©actions et en les dĂ©cortiquant en Ă©lĂ©ments – images ou sensations les plus concrètes possibles. Par exemple : «j’ai peur». Alors demander : «OĂą dans votre corps sentez-vous la peur?»  La personne peut rĂ©pondre «ici dans ma poitrine». Alors demander : «et comment cette peur se manifeste-t-elle dans votre poitrine?»… Ce travail au ralenti permet d’ouvrir de l’espace pour dĂ©mĂŞler des rĂ©ponses qui ont Ă©tĂ© mĂŞlĂ©es, et pour associer et complĂ©ter des rĂ©ponses qui ont Ă©tĂ© dissociĂ©es. Â
En second lieu, l’identification des rĂ©ponses, patterns de rĂ©ponses prĂ©sents chez le patient permet de dĂ©mĂŞler la peur/terreur de la rĂ©ponse d’immobilisation et la terreur ressentie face Ă l’énergie intense (et des sentiments qui y sont associĂ©s) mobilisĂ©e par l’évènement traumatique.Â
Le psychothĂ©rapeute observe et nomme les rĂ©ponses qu’il voit, et celles qui lui viennent Ă l’esprit. Par exemple : «je vois vos paupières qui bougent, votre respiration devient plus superficielle, vos jambes et vos bras tremblent un peu ». Tout cela permet au patient de sortir de la rĂ©ponse d’immobilisation (liĂ©e au moment initial de la traumatisation) pour se rĂ©engager dans des rĂ©ponses dĂ©fensives et d’orientation. Comme il s’agit bien des rĂ©ponses du patient qui doivent ĂŞtre explorĂ©es et reconstruites, il ne s’agit pas de suggĂ©rer des rĂ©ponses qui ne lui appartiennent pas.Â
Enfin, l’exploration du nœud traumatique ne peut se faire qu’avec l’appui sur les expériences positives et les ressources existant chez la personne. Levine (1997) propose les concepts de vortex traumatique et vortex guérisseur pour mieux comprendre le processus de "guérison" du trauma.
L’énergie de l’organisme est attirĂ©e par ce que Levine appelle le vortex traumatique. Ce vortex est le rĂ©sultat d’une brèche dans l’enveloppe psychique qui sert Ă contenir le monde de nos expĂ©riences et nos reprĂ©sentations. Cette brèche attire l’ensemble de l’énergie de l’organisme qui s’engouffre dans la brèche, comme l’eau dans une baignoire est attirĂ©e irrĂ©sistiblement dans le siphon qui se forme dans le trou d'Ă©vacuation des eaux. Le risque est grand de se sentir “aspiré” hors de soi, lors d’une expĂ©rience traumatique : on se trouve face Ă un ensemble de perceptions et rĂ©actions traumatiques qui ne font pas sens et qui sont revĂ©cues en boucle fermĂ©e (cf. le syndrĂ´me de rĂ©pĂ©tition traumatique). Ou bien on adopte une position dĂ©fensive en Ă©vitant de se laisser aspirer par cette brèche traumatogène. Cela se fait en se contractant et en adoptant des attitudes d’évitement et de dĂ©tachement. Mais alors on n’est plus capable non plus de vivre pleinement notre expĂ©rience intĂ©rieure et de relation au monde.Â
Levine fait l’hypothèse qu’il existe un vortex guĂ©risseur de sens inverse Ă celui du vortex traumatique, c’est Ă dire un centre de force spirale inverse qui permet de prendre le contre-pied du vortex traumatique, et dont la force peut-ĂŞtre dĂ©veloppĂ©e. Ce vortex naĂ®t juste Ă la base du vortex traumatique et rĂ©side encore Ă l’intĂ©rieur de notre monde habituel de reprĂ©sentations. En augmentant la force de ce vortex, on Ă©quilibre les deux vortex et on leur permet de s’intĂ©grer, ce qui a pour effet de colmater la brèche. Concrètement, cela se fait en explorant les expĂ©riences sensorielles liĂ©es au trauma. C’est dans ces expĂ©riences qu’on trouve les germes des rĂ©actions que la personne aurait voulu dĂ©ployer et qui ont Ă©tĂ© barrĂ©es par la rĂ©alitĂ© de la situation et/ou son propre moi. En faisant vivre ces expĂ©riences “guĂ©risseuses” et en les laissant se dĂ©rouler, une mobilitĂ© peut s'engager. L’individu peut passer alternativement d’un vortex Ă l’autre. Nous nous trouvons alors dans un processus bipolaire comme un mouvement de balancier, propre au fonctionnement humain. Progressivement les 2 pĂ´les de l’expĂ©rience traumatique peuvent s’intĂ©grer au fur et Ă mesure qu'on se rapproche du centre de ces vortex, et que les images, sensations, reprĂ©sentations centrales du trauma et du potentiel guĂ©risseur deviennent accessibles Ă la conscience. Â
Ainsi, une patiente du milieu policier ayant dĂ©jĂ plusieurs annĂ©es d’expĂ©rience a pu se retrouver confrontĂ©e Ă la vision du lieu d’un crime particulièrement traumatisant pour elle et Ă©laborer davantage ses Ă©motions une fois qu’elle a repĂ©rĂ© que son premier mouvement avait Ă©tĂ© de dire non et de refuser de voir la scène du crime plus avant. Il s’agissait de deux petits enfants Ă©gorgĂ©s par leur mère et de son suicide par pendaison après l’infanticide. Son assistant lui avait proposĂ© de  « respirer » un bon coup. Mais, au lieu de faire cela, elle avait rĂ©primĂ© sa respiration pour passer au-delĂ de ce « non » qu’elle ressentait. Elle avait fait cela pour rĂ©primer les rĂ©actions Ă©motionnelles qui venaient, et pour prouver aux collègues (masculins) de son Ă©quipe qu’elle Ă©tait assez forte pour effectuer son travail dans ce genre de situation. En reconnaissant ce « non » cette femme a pu remettre en route le scĂ©nario de rĂ©ponses inhibĂ©es. Ce « non » a Ă©galement pu ĂŞtre mis en lien avec son propre vĂ©cu de sa mère dĂ©pressive reprĂ©sentĂ©e par cette femme infanticide et suicidaire.Â
3ème phase : Expansion et capacitĂ© Ă Ă©prouver du plaisirÂ
Le dĂ©veloppement de la conscience/Ă©veil sensoriel permet de se dĂ©tacher de l’état traumatique et de pouvoir se rĂ©engager dans de nouvelles expĂ©riences positives et d’éprouver du plaisir. Â
Ce processus de gestion de soi orientĂ© vers le plaisir est dĂ©jĂ mis en route dans les Ă©tapes prĂ©cĂ©dentes. La sensation de support qui se dĂ©veloppe grâce Ă la relation de confiance, et la stabilisation des rĂ©ponses traumatiques constitue dĂ©jĂ un premier pas. Le rĂ©engagement du corps (dans sa globalitĂ© physique et psychologique) permet la remobilisation de l'Ă©nergie et de rĂ©installer une capacitĂ© de contenance au delĂ de l’expĂ©rience traumatique. L'appel aux ressources personnelles et aux expĂ©riences positives rouvre la voie d'accès aux stimuli positifs.Â
Il reste à laisser un espace pour qu'il y ait consolidation de ce mouvement vers l'expansion et le plaisir, en accueillant les expériences positives que la personne ramène de sa vie quotidienne, et en laissant la place pour de telles expériences dans les séances de psychothérapie.
Un exemple de psychothĂ©rapie post-traumaÂ
Il s’agit d’un policier de 33 ans ayant survécu à une collision frontale à 120 km/h sur autoroute. Il n’est pas blessé gravement, en tant que passager, mais son collègue conducteur est grièvement blessé et le conducteur du véhicule fantôme est décédé. L’avant de la voiture est réduit pratiquement à néant.
V. est policier de zone rurale, avec des principes de vie forts et étroits, basés sur l’influence familiale rurale et la culture policière machiste.
Il vient consulter 4 mois après l’accident, au moment de sa reprise du travail. Il n’a plus de motivation au travail, il est anormalement irritable, et il a peur de perdre le contrĂ´le en voiture. Plusieurs fois, en situation de conduite, il a des flash-backs. Il revoit les phares de la voiture qui les a percutĂ©, il se sent Ă©tourdi, et le champ visuel bascule autour de lui. Sa manière de vivre est entrain de s’orienter autour de l’évitement de ce symptĂ´me.Â
Dans la première phase de la thĂ©rapie, de stabilisation, Ă©ducation et contenance, trois Ă©lĂ©ments viennent maintenir un sentiment d’insĂ©curitĂ©. Il y a tout d’abord la reconfrontation rĂ©gulière aux stimuli dĂ©clencheurs de la rĂ©action de panique liĂ©e au trauma, en situation de conduite la nuit et au travail avec un vĂ©hicule de service. Il se demande s’il est capable de conserver Ă terme son poste de policier de terrain en Brigade, puisqu’il n’est plus suffisamment opĂ©rationnel. Ensuite, ce sentiment d'insĂ©curitĂ© professionnelle est exacerbĂ© par la restructuration en cours de l'institution policière. Il se demande quelle place il pourra encore y avoir pour lui dans sa rĂ©gion rurale, avec le passage de la Gendarmerie Ă la Police locale, s’il ne redevient pas opĂ©rationnel Ă 100 %. Enfin, sur le plan familial, ce policier doit faire face Ă une maladie rare chez son fils de 4 ans et demi ("tumeur de type myocitose X", entre deux vertèbres lombaires). Face Ă ce problème de santĂ© V. a peur pour son fils et se sent impuissant. Il ne supporte pas le paradoxe d’un milieu mĂ©dical qu’il vit comme Ă©tant Ă la fois tout puissant et dominant, et Ă la fois impuissant par rapport au problème de son fils.Â
Ce dont il a le plus peur, c’est de perdre le contrĂ´le de ses rĂ©actions internes. Le travail de soutien thĂ©rapeutique va d’abord s’orienter autour de la gestion des symptĂ´mes. DiffĂ©rents outils sont proposĂ©s pour soutenir et stabiliser ses rĂ©actions Ă©motionnelles. L’écoute des symptĂ´mes amène V. progressivement Ă passer d’un discours-monologue plaintif oĂą il parle des « choses » qui lui arrivent, Ă un discours-dialogue sur le ressenti somato-sensoriel. Le travail de relaxation et respiration amène V. Ă se dĂ©tendre un peu, Ă disposer d’un outil pour gĂ©rer ses crises de panique lorsqu’elles surviennent, et Ă rentrer dans le monde des sensations et du ressenti.Â
Le rĂ©engagement du corps est poursuivi en travaillant sur les tensions musculaires et les blocages Ă©nergĂ©tiques. Des postures sont proposĂ©es pour Ă©tirer le diaphragme et les muscles thoraciques, et le larynx d’une part (Ă©tirement en arc, vers l’arrière, entre autres Ă l’aide du tabouret utilisĂ© en analyse bioĂ©nergĂ©tique), et la chaĂ®ne musculaire postĂ©rieure d’autre part (Ă©tirement en se penchant vers l’avant, en arc inversĂ©). Des mouvements, actions physiques d’expression sont proposĂ©es Ă partir du vĂ©cu Ă©motionnel d’impuissance et de rĂ©volte prĂ©sent. Cela permet d’explorer ce vĂ©cu et de travailler Ă le dĂ©ployer et Ă le confirmer. En mĂŞme temps, le corps est davantage rĂ©engagĂ© dans ses fonctionnalitĂ©s. Â
Cette première phase de la thĂ©rapie est vĂ©cue par V. de manière passive et « non engagĂ©e ». Il croit encore que la survenue rĂ©gulière de ses symptĂ´mes finira par passer toute seule. Mais cela permet quand mĂŞme Ă V. de mobiliser son corps et son Ă©nergie face au traumatisme et aux rĂ©actions qu’il provoque. Le vĂ©cu d’impuissance et les rĂ©actions qu’il entraĂ®ne en lui se dĂ©ploient corporellement et psychiquement. Ceux-ci commencent aussi Ă ĂŞtre Ă©laborĂ©s analytiquement. Ils sont mis en lien ensemble et avec des Ă©lĂ©ments de l’histoire de V.. Je reste l’initiatrice principale de ce travail d’élaboration Ă partir de ce qu’il amène et qui se joue dans les sĂ©ances.Â
La deuxième phase de la thĂ©rapie, de renĂ©gociation, rĂ©organisation et intĂ©gration du trauma ne s’enclenche dans le cas de V. qu’après 2 ans de travail. La lente construction du lien, ainsi qu’un dĂ©but d’élaboration n’ont pu se mettre en place tant que l’insĂ©curitĂ© restait prĂ©sente et qu’une première Ă©laboration de son vĂ©cu n’avait pas Ă©tĂ© faite. Ma place dans l’institution Ă©tait en mĂŞme temps un moteur et un frein Ă la thĂ©rapie, parce que j’étais associĂ©e par extension au cadre dans lequel le trauma s’est produit. V. Ă©tait dans une demande implicite que « je » rĂ©pare, et il n’aurait pas pu concevoir d’aller voir ailleurs pour son traitement thĂ©rapeutique. Mais en mĂŞme temps, cette attitude l’empĂŞchait de s’engager comme sujet actif et autonome de sa dĂ©marche d’aide. Le vĂ©cu d’impuissance de V. Ă©tait amplifiĂ© par une telle attitude, et ce vĂ©cu rejoignait des Ă©lĂ©ments historiques autour desquels son caractère s’est construit. Ces Ă©lĂ©ments vont s’élaborer plus concrètement dans la deuxième et la troisième phase de la thĂ©rapie. Sa mère Ă©tait toute puissante et omniprĂ©sente dans son quotidien d'enfant et mĂŞme de jeune adulte. Elle rĂ©gentait pratiquement tout de la vie familiale et de la vie de V. Le vĂ©cu psychique de V. n’avait pas de place en tant que tel dans le monde psychique de sa mère. V. a construit sa relation aux autres et Ă l’institution de cette manière, en attendant tout de l’autre, sans qu’il n’y ait besoin de formulation, et sans se crĂ©er un espace psychique propre. Cette façon d’être au monde l’a maintenu dans un vĂ©cu d’impuissance, de frustration et de rage, vu qu’il n’a pu dĂ©velopper une autonomie rĂ©elle. Ce mĂŞme vĂ©cu dramatique est Ă©galement Ă la base de ce qu’il a vĂ©cu dans l’accident et la confrontation Ă la mort. Cette collision l’a mis face Ă lui-mĂŞme et Ă sa peur d’être seul : son collègue qu’il a tout d’abord considĂ©rĂ© comme mort, et les secours qu’il percevait comme n’arrivant pas. Tout cela Ă©tait augmentĂ© par son incapacitĂ© Ă rĂ©aliser quoi que ce soit d’utile, et ce malgrĂ© le fait qu’il n’avait rien de “cassé” : il ne savait pas ouvrir la porte, sortir de la voiture, ni, une fois secouru, bouger ses jambes.Â
C’est la survenue d’élĂ©ments de sĂ©curitĂ© dans le quotidien de V. qui marquent pour moi le passage Ă la deuxième phase de la thĂ©rapie. Ainsi, la tumeur de son fils s’est rĂ©sorbĂ©e comme par enchantement, et il a de bonnes perspectives pour obtenir un poste administratif qui reste un poste d’assistance opĂ©rationnelle dans le cadre de la mise en place de la Zone de Police Ă laquelle il appartient. Ces Ă©lĂ©ments viennent consolider le moi de V., et, avec le support de la relation thĂ©rapeutique et de son acquis, vont lui permettre de se laisser aller plus loin dans l’expĂ©rience traumatique et son exploration.Â
Le travail psycho-corporel engagĂ© est du mĂŞme type que celui dĂ©crit plus haut, mais les sensations et rĂ©actions traumatiques se dĂ©ploient et peuvent ĂŞtre abordĂ©es dans le vĂ©cu des sĂ©ances. A deux reprises d’ailleurs, nous nous trouvons plongĂ©s dans la situation-mĂŞme. V. se trouve sans mots et « rĂ©action » apparente. La notion de temps et d’espace est perturbĂ©e tant chez moi que chez lui. J’ai l’impression d’avoir basculĂ© avec lui dans une autre dimension. Ce sont d’abord mes mots qui vont aider Ă Ă©laborer ces sensations et amener le « concret » du choc physique et psychique Ă la conscience de V. Des sensations fines liĂ©es Ă ces chocs Ă©mergent. Ainsi, il ressent son corps comme de travers. Cette « distortion » de son corps semble en rapport avec le dĂ©sir et l’effort qu’il a essayĂ© de mettre en place pour Ă©viter la collision dans la fraction de seconde oĂą il l’a vue venir. C’est un peu comme si son corps avait essayĂ© d’éviter la collision avec la voiture en se tendant très fort dans des mouvements qui auraient pu le sauver si son corps avait Ă©tĂ© Ă©lastique (et se dĂ©porter sur le bord de l’habitacle) et si la force de ses jambes avait pu faire freiner sa voiture et la force de ses bras repousser l’autre voiture. De mĂŞme, il ressent des picotements intenses et douloureux, comme s’il avait des aiguilles de glace dans ses membres et au bout de ses doigts. Il a l’impression que ses os pourraient se briser en mille morceaux s’il lâchait un peu plus. Cela me semble correspondre Ă la tension extrĂŞme qu’il a dĂ©ployĂ© pour rĂ©sister au choc, et « tenir ses morceaux ensemble » face Ă l’approche de la collision mortelle. Toutes ces tensions ont sans doute permis au corps de V. de rĂ©sister physiquement au choc violent. Le rĂ©veil d’un tel Ă©tat se fait dans la douleur, comme lorsque des membres engourdis par le froid se dĂ©tendent dans la chaleur. Il dira d’ailleurs de lui-mĂŞme qu’il sent la vie revenir dans son corps, et c’est d’ailleurs nettement visible en sĂ©ance. C’est donc en mĂŞme temps que ces sensations liĂ©es au trauma deviennent explorables que la vie revient. Mais c’est aussi parce que la vie revient que ces sensations deviennent explorables.Â
Dans le cas de V., ce n’est qu’après ce travail qu’il peut intĂ©grer un peu l’empreinte que la « scène » familiale a eue sur lui, sur sa façon d’aborder le monde et de rĂ©agir. C’est un peu comme si le travail de cette situation traumatique a permis Ă V. de construire corporellement et relationnellement des Ă©lĂ©ments qui lui ouvrent la possibilitĂ© d’explorer la vie et les conflits psychiques sur lesquels il s’est bâti. L’accident traumatique finit par prendre sens pour V. On peut dire que cette partie de la thĂ©rapie constitue la 3ème phase du traitement du trauma, parce qu’elle ouvre des nouvelles perspectives Ă V. dans son quotidien. Ce n’est sans doute pas pour lui le bout de son chemin thĂ©rapeutique. Des Ă©lĂ©ments de son caractère restent Ă ouvrir plus profondĂ©ment s’il veut se dĂ©sengluer de certains mĂ©canismes peu adaptatifs qui sont toujours Ă l’œuvre dans son quotidien. Lorsqu’il le sentira, il pourra aller plus loin, avec un autre thĂ©rapeute, vu les limites du cadre institutionnel du travail effectuĂ© avec lui.Â
Conclusion
L’approche dĂ©crite ici prend en compte les mĂŞmes Ă©tapes pour le processus thĂ©rapeutique que celles recommandĂ©es par van der Kolk, McFarlane, & van der Hart (1996) en cas de syndrĂ´me posttraumatique. Ces Ă©tapes sont valables pour l'ensemble des approches thĂ©rapeutiques. L'aspect somatique de l'approche dĂ©crite ici est juste un Ă©largissement du champ de travail psychothĂ©rapeutique. Cet Ă©largissement est Ă la croisĂ©e des chemins des approches comportementales, analytiques, humanistes, et psychocorporelles. La prise en compte des aspects somatiques du trauma est essentiel car nous avons Ă faire Ă des manifestations qui sont en-deça du niveau verbal, et qui, vu leur intensitĂ©, inhibent l'intĂ©gration verbale et mentale du trauma. Ceci n'est sans doute pas sans lien avec le fait que l'aspect traumatique des Ă©vènements traumatogènes rĂ©side justement dans la confrontation Ă l'irreprĂ©sentable, ce qui est quelque part de l'ordre de l'"inintĂ©grable". Â
Commencer avec le concret du somatique permet de crĂ©er plus directement un lien avec le client, en Ă©tant prĂ©sent Ă la rĂ©alitĂ© de son vĂ©cu. Prendre en compte le somatique c'est aussi lui donner accès Ă un dĂ©but de "re-prĂ©sentation" du trauma, celui qui est dĂ©jĂ en germe chez lui, mais qui se situe Ă un niveau infra-verbal demandant Ă ĂŞtre perçu et dĂ©codĂ©. Â
Dans ce contexte, il peut-ĂŞtre essentiel d'"animer" le corps, de le remettre en mouvement, en douceur, afin de le sortir de la torpeur ou paralysie du choc et de ramener les "sens" Ă la conscience. Ainsi les symptĂ´mes physiques de V. progressent tout au long de sa psychothĂ©rapie. Il vit son corps comme Ă©puisĂ©, lourd, oppressĂ© par un poids. Ses genoux lui apparaissent bloquĂ©s et le gĂŞnent, alors que mĂ©dicalement "il n'y a rien". Il a l'impression de marcher sur des oeufs, d'ĂŞtre en arrière de son corps et sur le cĂ´tĂ©. A un moment il a Ă©galement la sensation d'un Ă©tau ou garrot autour de ses cuisses. Â
Cette approche est bien utile lorsque nous avons Ă faire Ă des personnes issues d'un milieu culturel et/ou professionnel oĂą il y a peu d'Ă©laboration psychique et Ă©motionnelle. Leur monde de reprĂ©sentation Ă©motionnelle est relativement peu Ă©laborĂ©. Leurs croyances de base viennent appuyer leur identitĂ© en tant que personne capable de contrĂ´ler, de prĂ©voir, de secourir les autres. Ces personnes se trouvent particulièrement dĂ©munies face au trauma lorsqu'il vient les toucher. Les aspects somatiques de leur expĂ©rience constituent alors la presque unique voie d'accès. C'est le cas de personnes, comme V., imprĂ©gnĂ©s de la culture policière, et d'autres cultures de type "macho" ou "sauveur".Â
Références
CROCQ, L. (2002). Expression des émotions et aspect cathartique du debriefing, in Les débriefings psychologiques en question, éd. par De Soir & Vermeiren, Garant, Anvers.
DE SOIR, E., VERMEIREN, E. (2002). Les débriefings psychologiques en question, éd. par De Soir & Vermeiren, Garant, Anvers.
ECKBERG, M. (1999). Treatment of shock trauma : A somatic perspective, in Bioenergetic Analysis, 10, n°1, pp. 73-96
LEVINE, P. (1997). Waking the tiger ; healing trauma. North Atlantic Books, Berkeley, CA.
NIJENHUIS, L., VANDER HART, O., & STEELE, K. (2002). Structural dissociation of the personality : Traumatic origins, phobic maintenance, in Journal of Child Sexual Abuse.Â
VAN DER KOLK,B. A. & FISLER, R. (1995). Dissociation and the fragmentary nature of tramatic memories : Review and experimental confirmation, in Journal of traumatic stress, 8(4), 505-525.
VAN DER KOLK,B. A., McFARLANE, A. C., & VAN DER HART, O. (1996). A general approach to treatment of Posttraumatic Stress Disorder, in Traumatic stress, The effects of overwhelming experience on mind, body, and society, ed. by van der Kolk, McFarlane, & Weisaeth, The Guilford Press, NY.
VAN DER KOLK, B. A., MCFARLANE, A. C., & WEISAETH (1996). Traumatic stress, The effects of overwhelming experience on mind, body, and society, The Guilford Press, NY.
[1]  Ce fonctionnement particulier de la « mémoire » traumatique est à mettre en relation avec les hypothèses de travail récemment avancées par Nijenhuis, van der Hart et Steele (2001, 2002) lors de séminaires pré-conférence des dernières conférences de l’International Society for Traumatic Stress Studies et de la European Society for Traumatic Stress Studies, sur l’existence d’une personnalité traumatique fonctionnant de manière dissociée (personnalité émotionnelle ou EP) fonctionnant en alternance avec une personnalité apparemment normale (ANP) chez les personnes souffrant de PTSD.



