Journal International de Victimologie

articles scientifiques de victimologie et traumatisme psychique depuis 2002 - ISSN 1925-721X

Jeudi
24 Juillet 2014
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Home Archives JIDV 01 (Tome 1, numéro 1) Viols et métamorphoses

Viols et métamorphoses

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JIDV 1 (Tome 1, numéro 1 - Octobre 2002) 

 

Auteur

Résumé

            Comment aider les femmes victimes de viol, à remettre en marche leur montre existentielle fracassée par ce traumatisme ? Quelle est donc la tâche du professionnel qui se propose pour ce travail ? Accompagner la victime et l'aider à en parler avec ses propres mots, peut l'amener à réintégrer pleinement ce corps dont elle a perdu la jouissance depuis qu'on lui en a dérobé le pouvoir. Mais parler suppose un autre, des autres qui entendent des paroles qui n'ont au départ aucun corps pour les contenir, qui s'évanouissent si personne ne les recueille. L'image du professionnel pourrait être celui " d'un ambassadeur du monde des vivants au royaume des morts ". Mort psychique mais aussi mort de parties de soi, mort de la vie émotionnelle, mort de la croyance en la bonté humaine. Pour la victime, une des plus grandes difficultés consiste à accepter l'idée que l'équilibre trouvé jusque là est perdu à tout jamais. Bien plus, le réveil des traumatismes antérieurs suite au viol l'amène à revisiter sa propre histoire. L'élaboration de cet instant de mort peut alors déboucher sur une nouvelle naissance de la personne, une métamorphose. La sorcière Karaba, dans le film " Kirikou et la sorcière " de Michel Ocelot, en fournit l'illustration symbolique.

 

Mots-clés

Viol ; Mise à mort ; Traumatisme ; Dissociation ; Déni ; Métamorphose

 

É

crire à propos du viol constitue en soi un véritable défi. Pour les victimes, c’est presque une provocation car c’est tenter de mettre en mots un espace-temps où le langage n’est plus. On évoque rarement la source même, l’instant de la mort rencontrée par ces femmes, victimes de viol à l’âge adulte. Côté victime, côté professionnel, on esquive, on glisse, on évite. Ainsi les victimes restent paralysées par l’idée que cela peut recommencer et les professionnels plongent dans l’abîme de l’inconscient. Alors on parle de conséquences, de séquelles, de troubles suite au…Pourquoi ?

Confrontée bien malgré moi à ce traumatisme, j’ai été frappée par le silence qui régnait autour de lui. Silence de la victime mais aussi silence du professionnel qui paraît craindre de s’en approcher.

Ma rencontre avec le film de Michel Ocelot, « Kirikou et la sorcière », m’a fournie un début de réponses à travers l’illustration magistrale des conséquences psychiques du viol pour la victime ainsi qu’à travers les paroles des personnages teintés de sagesse qui se proposent pour l’aider. Pour ne pas rester aux prises avec le réel de la mort et l’effroi que le viol suscite, je me suis appuyé sur le parcours de Karaba la sorcière et donner ainsi la parole à l’espoir. En effet, l’effraction du viol constitue un traumatisme majeur qui impose la nécessité d’une transformation intérieure, d’une métamorphose comme nous le montre Michel Ocelot.

Karaba est une sorcière qui terrorise un village, faisant disparaître les hommes, assoiffant les habitants, en volant l’or des femmes. Elle habite seule dans une case somptueuse et vide, entourée de fétiches qui lui obéissent. On apprend qu’un jour, des hommes lui ont enfoncé une épine empoisonnée dans le dos et depuis, elle en souffre nuit et jour. Karaba est une femme blessée, victime d’un traumatisme au sens étymologique, victime d’une effraction de la peau, d’une brèche dans son enveloppe corporelle.

Kirikou, cet enfant qui parle avant de naître, n’aura de cesse de comprendre «Pourquoi Karaba la sorcière est-elle méchante ?» Ainsi il incarne l’espoir de Karaba de sortir de cette situation désespérée, de cette voie sans issue que constitue son projet de vengeance. Sans lui, Karaba allait faire disparaître le dernier homme : sa destructivité se retournait contre elle. Kirikou est né pour la guérir de son mal, c’est son unique raison d’être. Ainsi peut-on dire que Kirikou représente la sagesse qui sauve Karaba.

A travers l’histoire de Karaba, j’ai voulu produire une matière brute, une confrontation directe avec un traumatisme dont les victimes ne dévoilent que rarement les détails mortifères. Et pour cause ! Les victimes savent bien que l’évocation crue de cette mise à mort qu’est le viol, est difficile à soutenir. Elles-mêmes sont confrontées à l’absence de mots pour décrire l’innommable. Le retour aux origines imposé par le traumatisme se situe bien avant l’apparition du langage.

Comment une femme victime de viol peut-elle témoigner de la réalité du traumatisme qu’elle a traversé ? Le viol est un acte criminel, une torture à caractère sexuel mais il est avant tout une tentative de mise à mort, un essai de meurtre. C’est une violence majeure en direction de la vie et la victime perçoit cette atteinte à l’essence même de son être. La personne est niée dans son identité car elle est niée dans sa parole, dans son refus, dans son désir. L’espace et le temps sont confondus dans cet instant qui laissera place à une désorientation et à perte de repères. Il n’y a qu’asservissement à la violence toute-puissante du tortionnaire. C’est l’effroi qui désigne au plus près ce que ressent la victime en étant ainsi confrontée à l’innommable de cette rencontre avec la mort, avec le néant. Le traumatisme n’est pas seulement une confrontation avec une menace vitale, la victime se voit morte. La mort s’est imposé à elle comme un réel qui la laisse pétrifiée, sans mouvement et sans parole.

L’effondrement psychique et physique qui en découle provoque un bouleversement interne qui modifie profondément l’équilibre antérieur de la victime.

L’épine enfoncée dans le dos de Karaba lui procure une douleur sans répit, jour et nuit. Mais elle lui donne aussi des pouvoirs qu’elle utilise au service de son projet de vengeance. Rien ne sera énoncé sur sa vie « d’avant » car le sens de sa vie a été perdu, il n’existe plus. C’est le fétiche sur le toit qui symbolise son monde psychique : il est là pour surveiller tout ce qui bouge, c’est l’état de vigilance permanente que Karaba doit maintenir coûte que coûte.

La personne ne sera jamais plus « comme avant » car l’image traumatique a franchi le seuil du refoulement et réveille des angoisses primaires d’anéantissement. Les valeurs de la personne, ses bons objets intériorisés ont volé en éclats. La conséquence de l’agression est la permanence de la menace interne. La personne est tout le temps sur le qui-vive, en proie à une angoisse intérieure qui ne peut se calmer.

Karaba montre avec force comment elle se défend pour ne pas sentir la douleur qui est en elle :

De manière éclatante, Karaba met en scène le mécanisme de la dissociation.

Figée sur le seuil de sa case, elle est dissociée de son corps qui est le siège des émotions, cause de sa souffrance. Provocant les hommes dans un combat inégal, Karaba est coupée de sa partie masculine car elle déteste les hommes. Exigeant posséder tout l’or des femmes, Karaba est coupée de sa partie féminine car elle méprise les femmes. Karaba est coupée de sa partie infantile car elle n’aime pas les enfants. Karaba est coupée de la nature, de l’univers végétal et animal. Autour de sa case, plantes et animaux ont déserté, évoquant la terre brûlée après un sinistre. Ceci symbolise la mort autour d’elle.

Ainsi Karaba construit un monde dont elle devient le maître absolu. Elle manifeste ainsi une maîtrise omnipotente sur le village en voulant le soumettre totalement. Elle tente par là de retourner la situation qu’elle a vécue lors du traumatisme : elle était réduite à l’état d’objet, maintenant, c’est elle qui veut tout contrôler. Mais derrière cette apparence, se cache une grande impuissance. Elle ne peut tirer aucune joie de sa vie car elle est prisonnière de sa destructivité.

Sortir de son corps constitue une défense pour ne plus sentir l’intrusion de l’autre dans le champ d’une intimité « sacrée ». La dissociation s’installe à la suite comme une réponse permanente, c’est une façon de « sauver son âme ». Le corps physique ne pouvant plus se constituer comme une barrière réelle contre l’intrusion de l’agresseur, « l’intégrité » psychique tente de se préserver par cette séparation. On comprend mieux pourquoi il est si difficile de travailler avec les victimes au niveau du fantasme (intérieur) avant d’explorer et de reconnaître pleinement ce vécu dissociatif provoqué par l’agresseur (extérieur). La difficulté est que ce mécanisme perdure sous des formes diverses. Pour éloigner tout risque de sentir de nouveau une effraction similaire, la personne barre l’accès à toute sensation. Ainsi, elle n’est plus en contact avec ses émotions, ses désirs, ses besoins, ses sentiments. En se coupant de sa douleur, elle se coupe aussi de la joie, de l’insouciance, du désir amoureux, de l’amour… de tout ce qui fait vibrer l’être.

Mais le corps a sa mémoire. La victime peut mettre en place un projet destructeur pour elle par le mécanisme de l’identification à l’agresseur : c’est un des moyens psychiques pour renverser la situation et éloigner une autre confrontation toujours possible. Cela peut se traduire d’une façon externe en ne voyant les hommes que comme des pauvres types impuissants, faibles et méprisables qui n’inspirent que du dégoût. D’une façon interne, la colère et la violence peuvent être retournées envers la victime elle-même qui va  perpétuer la violence reçue et ainsi finir le travail entrepris par l’agresseur.

L’identification projective est le moyen le plus adéquat parce que le plus archaïque que met en place une personne pour faire part de sa souffrance.

Devant un traumatisme qui suscite de telles défenses, comment aider la victime ? A se taire, la victime court le risque d’une victimation éternelle, achevant par là le processus meurtrier du violeur. Et à ne pas entendre en privilégiant l’exploration de l’inconscient aux dépends de la dimension réelle, les professionnels renforcent le déni de l’identité blessée de la victime.

Ainsi Karaba ne veut pas parler, ni de l’événement traumatique, ni de son histoire. Karaba sait que si elle parlait de cette épine qui la fait tant souffrir, elle serait en contact avec sa blessure. Parler, c’est faire le lien avec son histoire. Tout comme les habitants qui perdent la capacité de se souvenir, Karaba veut oublier son drame, elle tient à le conserver comme un secret. 

Pour la victime, parler du traumatisme est une reviviscence insoutenable à cause de la révélation de vécu originaire et du souvenir de l’effroi qui l’accompagne. Si l’on représente l’image traumatique sous la forme d’une pointe acérée qui perce la limite pré-conscient/consient pour se ficher au fin fond de l’appareil psychique, on perçoit l’intrusion dans cette zone interdite, dans cette zone originaire refoulée depuis l’apparition du langage. Freud parlait de l’objet perdu, refoulé, inaccessible et qui est frappé d’interdit car il touche le retour in utero. Ainsi laisser venir à soi quelque chose d’originaire est une transgression. Ce qui rassemble les sujets victimes de traumatisme, c’est bien d’avoir franchi cette ligne rouge et de rester figé dans l’effroi et la culpabilité.

Mais parler n’est pas un but en soi : l’image traumatique se trouve isolée, engoncée dans un fonctionnement psychique coupée du corps. Les mots ne trouveront pleinement leur sens et leur finalité que s’ils passent par le corps, c’est à dire s’ils sont traversés par l’émotion. Et les victimes savent bien que parler, sortir de sa case, c’est courir le risque de toucher à sa blessure. Le secret finit par constituer un pouvoir qui protège l’accès à la blessure. Nous verrons que dévoiler le secret, lâcher ses pouvoirs, ne peut se faire qu’avec la lente reconstruction de bons objets internes qui ont disparus au moment du viol.

Pour la victime, être entendue dans sa souffrance se pose comme une nécessité absolue. Mais face aux difficultés de parler pour la victime, se dressent aussi les défenses de ceux qui écoutent. Ainsi derrière le viol, se profile toute la question des relations hommes/femmes, professionnels de la relation d’aide ou non. A l’évidence, le viol recouvre des fantasmes différents pour les uns et les autres puisqu’il vient toucher le lieu de la différence des sexes et de l’élaboration oedipienne. Le processus d’identification est au cœur de cette problématique.

Du côté des femmes…

Dans leur position de victime passive, les femmes ne se révoltent pas : elles ne regardent pas Karaba en face et se prosternent à ses pieds. Victimes de sa toute-puissance, elles se soumettent sans mot dire.

Sur le plan social, le viol serait le vestige d’une société sexiste et vient s’inscrire comme le crime qui dévoile l’identité de victime des femmes au quotidien. Il suscite ainsi un mode défensif archaïque, à savoir la projection du mauvais objet sur l’identité masculine. Cette étape peut-être nécessaire n’offre pas de solution, ni pour les femmes qui restent victimes dans une défiance vis-à-vis des hommes et qui se privent ainsi d'une relation normale homme-femme, s’enfonçant dans une identification à l'agresseur,  ni pour les hommes qui portent tout le poids de la faute.

Sur le plan émotionnel, pour une femme, le viol touche à son histoire, là où elle rencontre cette certitude d’être inférieure. La femme ne possède pas la même légitimité que celle de l’homme, à vivre, à exister, à agir. Chaque femme se confronte ainsi à cette blessure narcissique dans son identité féminine. Le primat du phallus vient confirmer le déni de la puissance féminine. Le viol devient possible car il s’infiltre par cette faille. Le pénis de l’agresseur est devenu un outil de meurtre. C’est l’histoire d’un long chemin pour retrouver la confiance en l’homme.

Du côté des hommes…

Les hommes se laissent manipuler par Karaba et transformer en fétiche à son service. Ils deviennent des objets pour elle. Ils essaient (et pas tous) de l’affronter avec leurs armes dérisoires en sachant qu’ils vont vers la mort. Aucun ne se pose de question comme le fait Kirikou. Aucun ne se présente devant Karaba et ne cherche à comprendre ce qui l’anime.

Les hommes ont des difficultés à entendre la réalité du viol car elle les renvoie à leur propre souffrance archaïque. Cela les confronte à la relation avec leur mère, à ce vécu primaire  où ils ont été utilisés et manipulés comme des objets. Quand la mère toute-puissante érige son fils comme son phallus qui lui donne tous les pouvoirs tout en niant les attributs du père, que vit donc cet enfant ? Cette violence n’est pas sans laisser de traces douloureuses évoquées au cours des thérapies. Surgit alors le fantasme du  viol qui apparaît comme le moyen de se venger de la manipulation exercée par la mère. Les femmes n’ont pas cette possibilité et se vengeront à leur manière en manipulant leur fils à leur tour.

Par ailleurs, et en plus de ces aspects contre-transférentiels, se greffe une difficulté quant au cadre théorique qui entoure le soin auprès des victimes.

Quand Kirikou arrive chez son grand-père, le sage de la montagne, il commence à poser la question qui motive sa venue « Mais pourquoi la sorcière est méchante ? » Puis il continue à enchaîner ses questions… Le grand sage de la montagne l’arrête : «Tu as raison de demander pourquoi mais ce sont des choses qui nous feraient remonter jusqu’à la création du monde. Arrête-toi à ce qui t’intéresse vraiment, à la sorcière.»

En matière de traumatisme, deux grandes lignes théoriques à première vue opposées se dessinent. En 1895, Freud conceptualise la théorie de la séduction : retrouver le traumatisme réel, retoucher la source du traumatisme est l’objectif à atteindre pour libérer la personne de sa névrose. Mais en 1897, il met l’accent sur le fantasme avec la théorie des névroses. Ce qui est primordial, c’est bien le fantasme de la scène originaire et de la séduction et non plus sa réalité. Faire des liens entre les fantasmes constitue alors la tâche à accomplir pour soigner la personne.

La pratique des psychanalystes en matière de traumatisme reste longtemps marquée par cette exploration de l’inconscient qui a pris le pas sur la dimension réelle. Comment les victimes peuvent-elles se sentir entendues ? Le cadre même provoque une autre violence avec la nécessité d’une écoute silencieuse qui ne fait que raviver le manque de langage qui a entouré l’acte. Avant d’explorer le monde intérieur de la victime par-delà le traumatisme, il est nécessaire d’entendre cette angoisse d’anéantissement qui est apparue dans le réel. N’est-il pas « plus sage » de soigner le traumatisme avant de remonter plus loin, jusqu’à l’origine de la personne, jusqu’au vécu pré-natal ? Notons bien que le sage ne dit pas que ces questions n’ont pas de sens, ni d’intérêt, simplement, il n’y a pas lieu de s’en occuper maintenant.

Ainsi la victime est envahie par l’image traumatique impossible à nommer par définition et la peur de faire peur et de susciter l’effroi ne fait qu’accroître son silence. La confusion entre le réel et le symbolisme prend ici toute sa mesure. Les contenants psychiques sont perdus et le psychothérapeute est à la place de celui qui peut les proposer par une identification maîtrisée.

Il est vital pour les victimes qu’elles puissent dire, énoncer, trouver les mots pour décrire le moment traumatique et il s’agit de les aider à le faire. Même devant leurs réticences, le rôle du thérapeute est de signifier qu’il est prêt pour cela. C’est à travers le modèle et la théorie du debriefing, développés par les victimologues, que j’ai entrevu une issue. Sa méthode consiste à aborder en détail les faits, les émotions et les pensées vécus par les victimes dans le moment précédant le traumatisme, au moment même et par suite. C’est une incitation à une « réinvention du langage après un événement déshumanisant, c’est à dire destructeur du langage et de la parole ». Il peut amorcer un travail d’élaboration qui doit se développer dans le temps avec un travail autour de l’image traumatique, de l’abandon et de la culpabilité. C’est en parlant que l’image traumatique sera peu à peu prise dans un réseau de représentations. Le fait d’être là et d’entendre est une façon de prendre acte de l’épreuve traversée.

Dans le cas du viol, cela soulève une question pour le soignant. Il s’agit de faire face à l’ampleur de la destructivité humaine, parfois aussi bien chez l’auteur que chez le survivant. Voir la volonté de tuer en face suscite l’effroi. La destructivité est une pulsion qui appartient à chacun de nous et qui demande une élaboration permanente, pour la victime, comme pour le thérapeute. La victime peut se sentir débordée par la profondeur de sa haine, envers l’agresseur ou tout autre substitut qui s’élèvera devant elle.

Où mène cette élaboration ? Comme chaque victime le pressent, des contrées archaïques ressurgissent à la surface : la victime devra faire face au réveil de ses traumatismes antérieurs. 

Kirikou se montre déterminé à s’occuper de Karaba. Quand il apprend qu’elle souffre à cause de cette épine fichée dans son dos, il cherche le moyen de lui ôter. A travers toutes les épreuves qu’il rencontre, Karaba va renaître et traverser toutes les souffrances de l’enfance, la séparation, la dépression, l’exclusion, la rivalité… Kirikou est celui qui affronte les conflits et qui cherche sans cesse des solutions aux problèmes. C’est la partie d’elle qui décide de naître vraiment et d’être responsable de ses actes. Celle qui risque sa vie pour aller chercher la vérité à la source.

C’est la menace interne provoquée par l’image traumatique au cœur du psychisme qui vient réveiller les douleurs du passé et les conflits non résolus de l’enfance. Pourquoi ? Au moment du traumatisme, toutes les défenses contre l’angoisse sont débordées et l’équilibre antérieur est rompu. Bien que le traumatisme vienne de l’extérieur, l’angoisse qui surgit provient de sources internes. Les angoisses primaires sont ainsi réactivées : la naissance, l’angoisse de castration, la perte de l’objet aimé, la perte de l’amour venant de l’objet et l’angoisse d’anéantissement. La victime est maintenant beaucoup plus proche de sa fragilité.

Pour la victime du viol, une des plus grandes difficultés consiste sans doute à accepter l’idée que l’équilibre trouvé jusque-là est perdu à tout jamais. En effet, comment intégrer l’idée qu’un acte criminel va bouleverser sa vie jusqu’à lui faire revisiter sa propre histoire ? Une des voies de la guérison réside dans la prise de conscience des objets perdus, si douloureuse soit-elle. Ce qui était ne sera plus.

Ainsi, les bons objets internes ont volé en éclat, le sentiment de sécurité chèrement acquis a disparu. Et l’insouciance et la joie apparaissent comme des sensations perdues à jamais. Tel le nouveau-né en proie à des fantasmes envahissants, la victime devra reconstruire des bons objets internes, avec entre autres, le concours du professionnel. En particulier, le viol rend menaçante toute relation de dépendance quelle qu’elle soit, et il frappe de plein fouet l’intimité et le désir dans la relation amoureuse. Le processus de guérison passera par la conquête d’une nouvelle faculté d’entrer en dépendance sans avoir peur d’en souffrir ou d’en mourir et d’établir une vraie relation sans sombrer dans la soumission.

Ainsi se profile un processus qui amène la personne à se dévoiler puis à se transformer à travers la métamorphose de Karaba, la sorcière…

Kirikou parvient à faire sortir Karaba de sa case. Et c’est elle qui va aller déterrer les bijoux qu’elle désire. Kirikou la met ainsi dans une position de vulnérabilité pour avoir accès à sa souffrance. C’est lui qui la pousse à se découvrir malgré elle.

Posté sur sa branche, Kirikou voit l’épine dans le dos de Karaba : il tombe sur elle et lui arrache l’épine avec ses dents. Elle n’a pas le temps de réagir. Le hurlement strident de Karaba retentit dans toute la forêt.

            Aller au-dehors, c’est émerger d’une prison intérieure, c’est s’exposer au monde et à l’autre, montrer sa blessure et prendre le risque de guérir. Peut-on parler ici de la douleur de la victime qui au fond se refuse à tout contact quel qu’il soit ? Retrouver l’épine, c’est retrouver l’origine de la douleur, celle du traumatisme confondue avec toutes celles qu’il a réveillées. Mais on peut se demander si la souffrance la plus insupportable n’est pas celle qui est révélée par le traumatisme plutôt que celle du traumatisme proprement dit. Comment accepter d’être obligée de retoucher à ses souffrances ? C’est comme si, une fois de plus, c’est l’agresseur qui décide à la place de la victime. Comment se défaire de cette sensation d’intrusion persistante et intolérable ?

Peu à peu, une élaboration peut s’effectuer en prenant conscience des séquelles, car séquelles il y a. Cet handicap insupportable qui ne se laisse pas voir, nécessite un travail sur la perte et la séparation. En cela, il crée une rupture et inaugure un véritable changement. Férenczi parlait de la possibilité de « progressions traumatiques », B. Cyrulnik de « capacités de résilience », G. Lopez de réparation. On ne répare pas en ramenant à l’état initial mais en construisant quelque chose de nouveau. De toutes ces notions théoriques, j’en privilégierai une autre, celle de métamorphose, de changement de forme.

Que se passe t-il après la délivrance de Karaba ? La nature revit, Karaba respire : « Je n’ai plus mal, je suis de nouveau     moi ». Toute dureté a disparu de son visage, elle retrouve sa beauté, son sourire et sa douceur. Le désir renaît : Karaba retrouve sa capacité et son pouvoir d’aimer l’autre. Elle se métamorphose et s’incarne en une femme dotée de sa puissance féminine.

Quelle est l’issue ? L’élaboration de cet instant de mort traversé dans le viol peut déboucher sur une nouvelle naissance de la personne. Rien ne sera plus comme avant. Il faut accepter alors de vivre différemment. L’espoir peut être là, dans une renaissance. Faisant face à l’agresseur, à cette mise à mort déterminée dans son acte, la personne peut reprendre la vie qui lui appartient pour la métamorphoser. La transformation de cette expérience douloureuse peut lui faire découvrir une face cachée de l'être humain et donc d’elle-même. Toute l’énergie de la colère et de la rage trouve ainsi une issue positive  dans une élaboration au service de la personne elle-même.

  

Références

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